Il y a bien longtemps, dans les souvenirs dun vieux quartier de Lyon, on se rappelle encore de lhistoire entre Jean et Amélie. Jean, homme pragmatique, était séduit par les accomplissements dAmélie dès leur première rencontre. Elle était une cardiologue diplômée de la Sorbonne, reconnue pour son sérieux et son intelligence. Certes, Amélie narborait pas la beauté dune actrice de cinéma, elle préférait des vêtements sages et modestes, et sa réserve laissait deviner un esprit traditionnel. Mais rien de tout cela ne semblait être un obstacle pour Jean. Après tout, une épouse médecin, voilà qui paraissait rassurant et fort commode !
Le rythme quotidien de leur vie sinstalla rapidement. Amélie sattacha à instaurer une alimentation saine : le matin, Jean navait droit quà une bouillie davoine, suivi dun fruit en guise den-cas, puis du poisson ou de la viande accompagnés de légumes pour le déjeuner et le dîner, et enfin, à quelques heures du coucher, seulement un peu de lait ribot. Selon Amélie, tout secret de longévité se trouvait dans le régime alimentaire, et Jean ne pouvait quacquiescer nétait-ce pas une experte qui lui affirmait cela ?
Chaque jour, Amélie senquérait de la santé de son mari, prenant la température à la moindre rougeur sur les joues, vérifiant quaucune allergie ne se préparait. « On détecte mieux une maladie à laube de ses premiers symptômes », répétait-elle, lui expliquant qu’il valait mieux prévenir que guérir.
Jean était au début tout à fait ravi de cette attention constante. Mais le charme seffrita peu à peu. Après quelques mois, il trouva quAmélie poussait la sollicitude un peu loin. Nétait-elle pas déjà prise par ses patients à lhôpital pour quelle sobstine à jouer au médecin avec lui chaque jour ?
Puis survint le temps où ils décidèrent davoir un enfant, et alors la véritable épreuve commença. Amélie entraîna son mari à une longue batterie danalyses, fit vérifier sa génétique, et se permit même de mandater un urologue à domicile. À la maison, elle vérifiait régulièrement le bon fonctionnement de ses organes génitaux, et le surprenait parfois en lui touchant lentrejambe à limproviste. Chaque matin, elle commençait par demander : « Alors, as-tu bien uriné, as-tu eu des selles molles ou dures ce matin ? »
Tout au long de ces essais de conception, Jean nétait plus autorisé ni à boire un verre de vin, ni à fumer une cigarette « il fallait une semence irréprochable ». Cela allait si loin que même pour un simple rot, il se réfugiait dans la salle de bain, car Amélie était prête à linterroger et à lausculter sur le champ. Sur elle-même, elle était encore plus intransigeante : elle faisait des prises de sang, contrôlait sa température chaque jour pour traquer le moindre signe de grossesse.
Jean nen put plus et demanda le divorce. Tout le quartier soffusqua. « Quel insensé, ce Jean ! Laisser partir une femme pareille ! Diplômée avec mention, brillante, cultivée Et tout ça pour se retrouver avec une vendeuse du marché ! » Les commérages allaient bon train : « Ce Jean est fou, oh là là »
Oui, Jean se maria finalement avec Margaux, simple vendeuse aux Halles de la Croix-Rousse. Margaux savait préparer une soupe au chou qui réchauffait lâme, elle le laissait partir pêcher sur la Saône, elle fumait une clope, buvait parfois un verre de Bordeaux, et croquait un morceau de lard sans sinquiéter. Elle ne lassaillait jamais de questions inutiles et aimait Jean pour ce quil était, dans toute sa simplicité.
Ainsi va la mémoire des quartiers lyonnais : chacun se souvient encore du choix de Jean, symbole dune vie simple, sans ordonnance, mais pleine dhumanité.




