À 62 ans, je pensais vraiment que javais fait le tour de la question « amour » jusquau jour où jai rencontré un homme, et où tout sest écroulé ou presque à cause dune conversation quil a eue avec sa sœur.
Jamais je naurais cru tomber amoureuse à cet âge comme ça mest arrivé, aussi intensément quà vingt ans, à croire que les neurones de la passion ne susent vraiment pas. Mes copines, Anne-Laure et Brigitte, se moquaient gentiment de moi autour dun verre de Chablis, mais moi, jétais carrément sur un petit nuage. Il sappelait Gérard, un peu plus âgé que moi, big moustache soignée, yeux rieurs bien planqués derrière des lunettes à monture fine.
Nous nous sommes rencontrés lors dun concert à la Philharmonie de Paris. On a commencé à papoter pendant lentracte, comme ça, au hasard, en discutant du dernier roman de Modiano et surprise des balades quon faisait tous les deux sur les quais de la Seine. Cette nuit-là, il pleuvait finement, lair sentait la pierre mouillée et le métro chaud, et en marchant côte à côte, je me suis sentie, allez, disons-le franchement rajeunie dau moins trente ans.
Gérard était charmant, prévenant, avec ce sens de lhumour typiquement français : subtil, un peu pince-sans-rire, capable de moquer sa propre calvitie. À ses côtés, la vie avait de nouveau du goût. Mais ce mois de juin, qui sannonçait follement prometteur, a vite été troublé par un nuage que je navais pas vu venir.
Nous avons commencé à nous voir souvent petite séance ciné au Quartier Latin, salons de thé perdus où le serveur discutait littérature, longues conversations sur la période de solitude que javais endurée. Un beau jour, il ma invitée chez lui, au bord du lac dAnnecy un coin idyllique, si typique. Lair avait ce parfum de résine de pin, et la lumière du soir jetait de lor pur sur leau.
Une nuit, alors que je dormais paisiblement, Gérard m’annonce qu’il doit « gérer deux-trois trucs en ville » (autant dire phrase louche classique). Il laisse son portable sur la table du salon, qui se met à sonner, affichant « Monique » à lécran. Je nai évidemment pas décroché vous me prenez pour qui ? , mais j’ai ressenti un petit froid glacial. Qui pouvait bien être Monique, hein?
Quand il est rentré, Gérard ma dit, assez posément, que Monique était sa sœur. Elle avait quelques soucis de santé. Son regard était sincère, genre chien battu. Je nai pas insisté.
Oui mais voilà, les jours qui ont suivi, les disparitions se sont faites plus fréquentes, et les appels de Monique aussi. Petit à petit, je me suis mise à cogiter toute seule. Serait-ce une “Monique” à la française, ou une Monique très, très proche? Mystère.
Une nuit, impossible de dormir : lit vide à côté, rideaux qui dansent, téléphone qui chuchote dans lautre pièce. Par la cloison (pardonnez-moi, elle nétait pas épaisse), voilà que j’entends la voix de Gérard, basse, tendue :
Monique, attends un peu Non, elle ne sait toujours pas Oui, je comprends Mais il me faut encore un peu de temps.
Bingo! « Elle ne sait toujours pas » ce nétait pas une conversation sur la météo ou le prix de la baguette!
Je me suis remise sous le drap, feignant le sommeil quand il est revenu. Mais les points dinterrogation clignotaient plus fort que la Tour Eiffel le soir du 14 juillet.
Le lendemain matin, après la confiture dabricots, je me suis éclipsée avec pour excuse « daller au marché chercher des pêches mûres ». En réalité, jai trouvé le banc le plus écarté du jardin et j’ai appelé ma fidèle Florence :
Flo, je ne sais pas quoi faire ! Gérard a un truc pas net avec sa sœur. Des dettes? Une histoire louche? Je commence à flipper
Florence, toujours pleine de sagesse, ma soufflé :
Ma chérie, il faut que tu lui en parles. Sinon tu vas te torturer toute seule comme dhabitude !
Jai pris mon courage à deux mains (et une bonne gorgée de café noisette) ce soir-là, en lentendant rentrer. Voix tremblotante :
Gérard Jai entendu sans le vouloir ta conversation avec Monique. Tu disais que je ne sais pas. Je ten prie, explique-moi.
Il a blêmi, baissé les yeux sur ses pantoufles rayées :
Je suis désolé Je voulais ten parler. Oui, Monique est bien ma sœur, mais elle est dans une galère monstre avec la banque. De vraies montagnes de dettes. Elle risque de perdre son appartement à Lyon. Elle ma demandé de laider et eh bien, jai vidé toutes mes économies. Javais peur que si tu découvrais ça, tu penserais que je ne suis pas un parti sérieux. Je voulais régler tout ça en secret avant de tavouer la vérité.
Mais pourquoi disais-tu que je ne savais rien ?
Javais juste peur que tu partes en courant Quon gâche ce quon vient à peine de commencer. Je voulais tépargner mes emmerdes.
Javoue, jai eu mal au cœur. Mais pas la douleur du mensonge ou de la trahison Non, cétait celle quon éprouve quand on comprend que la vie est plus compliquée que dans les comédies romantiques de laprès-midi.
Jai pris la main de Gérard, rassurée:
Jai 62 ans et je veux encore croire au bonheur. Si tu as des soucis, on les traversera à deux.
Il a poussé un long soupir, puis ma serrée si fort dans ses bras que jai entendu craquer sa chemise. Dans la clarté de la lune par la fenêtre, je crois bien avoir aperçu une ou deux larmes sur ses joues ou alors cétait la rosée.
Le lendemain, jai moi-même appelé Monique : négociations avec la banque, conseils, quelques contacts parisiens à qui jai demandé des services jadore ce genre de challenge. À force, jai réalisé que je navais pas seulement trouvé un homme, mais aussi une nouvelle famille, à laccent lyonnais et tout.
Regardant en arrière, je me dis quil ne faut pas fuir les problèmes même si, franchement, à 62 ans, on aspire surtout à la retraite paisible et aux gâteaux secs. La vie reste pleine de surprises, et, qui sait, à lâge où la plupart collectionnent les écharpes en cachemire, on peut encore soffrir du bonheur du vrai, à la française!




