Ma voisine de jardin pensait que ma récolte était à tout le monde… mais je lui ai vite coupé l’envie de se servir gratuitement !

Oh, ça va, ma chère voisine, franchement tu vas pas chipoter pour deux-trois concombres! Ils vont finir par devenir énormes et tout mous, de toute façon, alors que mes petits-enfants sont ici, ils ont besoin de vitamines! Fais pas ta pince, on est entre gens du cru, hein, juste une haie qui nous sépare!

Monique se penchait par-dessus le grillage bas qui séparait nos terrains, affichant un large sourire mielleux sur son visage rond. Dans une main, elle tenait un saladier émaillé, déjà à moitié rempli de MES fraises, et de lautre, elle tendait le bras vers lun de mes cassissiers.

Je me relevai lentement, les genoux dans les planches de carottes, le dos grinçant, couverte de terre. Jessuyai la sueur de mon front avec le revers de ma main sale, et je lançai à Monique un regard lourd. Ce «entre nous», ça faisait trois ans que je lentendais, depuis quEmma et moi avons acheté cette petite maison de campagne vers Chartres, pour transformer un terrain à labandon en potager modèle.

Monique, dis-je calmement mais fermement, toi aussi, tas des fraises. Je les ai vues. Pourquoi tu ramasses pas les tiennes?

Oh, mes pauvres fraises! ri Monique, nullement embarrassée. Elles sont minuscules, toutes acides, et les charançons ont tout bouffé. Moi, je sais pas my prendre comme toi avec les engrais, les bidules moi, cest naturel, cest tout. Chez toi, cest la taille dun œuf! Ce serait dommage Et puis vous êtes juste tous les deux, toi et Arnaud, vous allez jamais tout manger, ça va sabîmer !

Je soupirai. On aurait dit une carapace de char dassaut, son «raisonnement». Monique croyait sincèrement que, dès quon a trop de quelque chose, on doit automatiquement en donner à ceux qui nen ont pas, peu importe si cest par flemme quils nen ont pas.

Son jardin, fallait le voir: pommiers tordus couverts de mousse, les planches de légumes ne voyaient jamais la binette, des pissenlits partout Monique venait là pour «décompresser»: allongée dans le hamac, grillant des chipolatas premier prix sur des briques, la radio Nostalgie à fond.

Moi, le potager, cest mon dada. Je connais chaque plan, je commande des variétés rares de tomates sur internet, debout à 6h pour ouvrir la serre, couchée à la nuit tombée après larrosage. Chaque légume, chaque fruit est un produit de mon labeur, de mes reins douloureux, de mes insomnies quand en avril le gel tape en traitre.

Monique, repose le saladier, dis-je. Je cueille toutes les fraises pour faire de la confiture. Chaque fruit compte.

Ça y est! pesta-t-elle en roulant les yeux. Radine, va! Tu risques rien, cest juste pour faire plaisir aux enfants, pas pour me goinfrer. Tu vas pas leur arracher la fraise de la bouche, quand même?

Avant que japproche, elle engloutit une fraise bien mûre en me lançant un regard de défi, puis trotta vers sa maison, son butin sous le bras.

Je restai debout au milieu de mes carottes, bouillonnant. Arnaud, mon mari, sortit de labri, une scie à la main; il sétait éloigné, habitué de ne pas mêler aux histoires de bonnes femmes, comme il disait.

Elle recommence à piocher chez nous, ton Hanneton, ta Monique, demanda-t-il en approchant.

Cest reparti À croire quelle croit que cest un self-service ici! Samedi dernier, elle sest servie dans les courgettes pendant quon était aux courses. Elle ma dit que « de toute façon, elles étaient presque trop mûres » Et là, elle vole les fraises devant moi.

Mets donc une palissade opaque, proposa Arnaud. Deux mètres de tôle ondulée.

On na pas le droit, soupirai-je. Le règlement du lotissement impose un grillage ou bien une petite haie, pas de clôture massive, ça fait de lombre. Et puis on vient de payer la serre, pas les moyens pour un mur.

La tension montait chaque semaine. Ce mois de juillet fut étouffant, le jardin croulait sous les légumes: tomates en grappes, concombres succulents, poivrons juteux. Et plus la récolte gonflait, plus Monique traînait près du grillage.

Un samedi, Monique reçut une troupe de copains: dix personnes, musique et caisses de bière. Le soir, alors que jarrosais mes fleurs, Monique avança vers moi, titubante, lœil brillants dalcool.

Emma! Cria-t-elle. Faut que tu nous dépannes. On na plus rien pour lapéro, plus une tomate, tu veux pas filer deux- trois « Cœur de bœuf » et du persil pour la salade? La superette est fermée, et ils râlent tous

Je tenais le tuyau pour arroser mes roses.

Monique, les belles tomates, je les emmène demain à Paris, pour ma fille.

Oh, encore ta fille me coupa-t-elle en soufflant sur le grillage. Elles sont bien mûres là, tes radine pour ceux dici? Je tachèterai une plaquette de chocolat, si tu veux!

Non, tranchai-je. Non.

Le visage de Monique se ferma. Sourire disparu, les yeux méchants.

Eh ben reste avec tes tomates! Pourvu quelles pourrissent sur place! Authentique tu donnerais pas de la neige au Pôle Nord, toi. Pff!

Elle rentra chez elle en râlant. Toute la soirée, on entendit des ricanements et des vannes sur notre « radinerie » « Parisiens », « prêts à sétrangler pour un centime », « empoisonneurs de légumes » Javais la gorge nouée, jentrais et mettais la radio à fond.

Le lendemain, jouvris la porte: la serre flambant neuve avait la porte entrebâillée. Mon cœur sarrêta. Jai foncé vers les planches.

Évidemment. Les plus belles tomates Cœur de bœuf coupées, branches cassées, fruits tombés au sol, visiblement arrachés à la hâte; plusieurs concombres envolés; le parterre de persil et daneth pelé.

Ce nétait pas seulement du vol. Cétait du mépris pour mon travail, mon temps et moi-même.

Arnaud! appelai-je la voix tremblante.

Il constata les dégâts, fronça les sourcils.

Là, Emma, cest plus de la blague. Cest du vol.

Oui, mais comment prouver quoi que ce soit? On na pas de caméra. Elle niera, ou dira quon laccuse à tort Tu connais Monique. Elle braillera partout.

Jallai voir dans son jardin: tout était calme, les restes de salade sur la table, bien reconnaissables mes tomates charnues, le persil frisé.

Stop, proclamai-je, la voix froide. Cette fois, cest terminé. La gentillesse, ça ne paye pas, on y va à la dure. Mais futé.

Eh, pas de bêtises, surtout, supplia Arnaud. Pas de souci avec les flics pour des légumes

Pas dinquiétude! fis-je avec un sourire féroce. Juste un peu de psychologie et de chimie.

Javais mon idée. Jallai en ville, achetai dans un magasin de jardinage un équipement digne dun film: combinaison jaune vif à capuche, masque, lunettes, gants géants, pulvérisateur, quelques sachets de colorant alimentaire bleu vif, du savon noir bien odorant.

Le soir, alors que la tribu de Monique émergeait, amorphe, sur la terrasse, chez nous le spectacle commençait.

Je mhabillai comme un éboueur, lunettes et masque compris; Arnaud mit son vieux ciré et un foulard sur le nez. On se posta devant la serre.

Je mélangeai dans un seau de leau avec le colorant bleu, une demi-bouteille de savon noir, en remuant bien. Lodeur était immonde, la mixture dun bleu encre menaçant.

Arnaud, éloigne-toi! criai-je pour que tout le monde entende. Cest un produit FORT! Il ne faut pas approcher sans protection!

Je commençai à pulvériser les tomates, les poivrons, les choux. La gelée bleue éclaboussait les feuilles, maculant tout. On aurait dit un champ frappé dune épidémie radioactive.

Monique sapprocha du grillage, curieuse, le nez froncé.

Emma! Tu fais quoi là-bas? Un incendie? Des bestioles? Ça fouette ton bazar!

Je marrêtai et, sans ôter la combinaison, répondis:

Pire, Monique! Jai pêché sur Internet une nouvelle maladie, un virus-mosaïque couplé à un champignon. Tout le jardin peut crever en 24 heures, il paraît. Pas le choix, faut tester un nouveau produit «AgroTox-EXPERT». Ça flingue tout, sauf la plante.

Flingue quoi? balbutia Monique, blême.

Les insectes, oiseaux, souris et lhumain aussi, si on mange les fruits trop tôt. Faut attendre 21 jours. Avant ce délai: grosse intoxication garantie. Le foie lâche vite, paraît-il. Mais après trois semaines, tout se dégrade. Je tente de sauver la récolte, je risque gros, tu comprends.

21 jours? Si on touche?

Si tu touches, faut laver à lacide ou à lalcool, sinon gare Surtout pas manger par accident! Je vais brûler la combinaison, même.

Je me remis à pulvériser la mixture bleue sur les choux tandis que Monique reculait, livide, vers sa maison.

Les gars! cria-t-elle à ses amis,finissez pas la salade, jen veux plus, le goût était bizarre, amer on va tomber malade!

Je souris sous le masque. Première phase du plan « Stop à la gourmandise », réussite.

Toute la semaine suivante, Monique fit un détour pour éviter notre grille. Elle regardait les tomates bleues avec de la superstition. Quand ses petits-fils osaient sapprocher de la limite:

Pas touche! Cest du poison là-bas! Respectez la barrière!

Je moccupais de mes plantations, et le soir on rinçait les concombres (quon ne voulait pas sacrifier) discrètement, pour les croquer à table. Les tomates restaient bleues, effarouchant voisins et oiseaux.

Mais Monique est roublarde. Au bout dune semaine, alors que la trouille sémoussait, elle recommença à flairer lentourloupe.

Emma! fit-elle un samedi; Tu mas dit quon touche pas à tes concombres, et toi, tu les manges tranquille! Tes invincible ou quoi? Vous êtes mutants?

Je, sur la terrasse, un café et un concombre à la main, calme.

Ceux-là, je les ai achetés à la supérette, Monique. Les miens, je laisse mûrir, regarde, ils sont encore tout bleus. Faut faire attention à sa santé, tsais! Ceux de là-bas, cest du plastique turc, mais bon, pas le choix.

Monique, sceptique, a inspecté les tomates.

Les tomates, toujours bleues? Tas pas pu rincer avec toute cette pluie.

Ça ne part pas. Cest la formule du produit Ça pénètre dans la plante, révolutionnaire!

Monique a grommelé puis est rentrée, maugréant sur les « chimistes » qui ruinent lécologie. Mais elle na plus touché à mes fraises ni au potager.

Cest à la fin août, au moment des grandes récoltes, que le dénouement est arrivé. Avec la pluie et le soleil, le bleu était quasiment parti des tomates, mais quelques taches subsistaient, juste au collet.

Monique a dû se dire que le délai sanitaire était passé, ou alors la gourmandise la emporté.

De mon côté, je devais partir à Paris deux jours. Avant de partir, jai verrouillé la porte à double tour, et accroché sur le grillage, côté Monique, une pancarte toute propre, plastifiée, imprimée grand format.

On lisait dessus:

« ATTENTION : Surveillance vidéo 24h/24. Zone traitée par produits phytosanitaires expérimentaux classe 3. Consommer sans neutralisation entraîne des séquelles irréversibles. La mairie est avisée. En cas dintrusion, intervention immédiate des forces de lordre. »

Pas de caméra en réalité, évidemment. Mais ça sonnait sérieux.

En rentrant deux jours plus tard, je vois Monique en grande discussion avec le président du lotissement, Monsieur Durand, homme très à cheval sur les règles.

Regardez-moi ça! hurlait-elle en désignant ma pancarte. Elle essaie de nous empoisonner ! Mon petit-fils a eu mal au ventre, cest à cause de ses vapeurs ! Il faut lobliger à retirer ses cochonneries et ses caméras, elle nous espionne !

Monsieur Durand me vit arriver en voiture et soupira visiblement, soulagé :

Bonjour, Emma Dubois. On a reçu une plainte ici Produits dangereux, caméra, tout ça.

Je saluai :

Aucune substance interdite, Monsieur Durand. La pancarte, cest justement en prévention contre les visiteurs indésirables. Quant à lestomac du petit-fils Sil nétait pas entré clandestinement pour cueillir les légumes, rien ne se serait passé!

Jai jamais fait ça ! crie Monique. Tu ne peux rien prouver !

Jai les images, assurai-je, la fixant. Jai remplacé les fausses caméras par de vraies, avec détecteur de mouvement avant de partir. On peut regarder ensemble, avec Monsieur Durand, voir qui tend les bras ou arrache laneth le samedi soir Je comptais justement déposer plainte.

Ça, cétait du bluff, mais son visage vira au cramoisi. Elle savait quelle avait été prise de multiples fois sans témoin, mais là, la peur du scandale lemporta.

Tu peux te les garder, tes tomates chimiques ! Je men passerai ! sécria-t-elle avant de foncer chez elle en claquant la porte.

Monsieur Durand me jeta un petit regard malicieux.

Vraiment costaud, votre traitement ?

Du colorant alimentaire et du savon noir, Monsieur Durand. Rien de plus. Pour la psy, cest redoutable.

Je prends note, ricana-t-il. Gardez la pancarte, cest dissuasif.

Dès lors, ce fut la « guerre froide ». Monique et moi ne nous adressions plus la parole; elle racontait à tout le quartier que sa voisine était une sorcière empoisonneuse. Ça me laissait indifférente: plus personne ne touchait à mes récoltes.

Mais surprise: lannée suivante, on arrive aux beaux jours, et là Monique, péniblement, retournait son lopin de terre. Cétait bancal, mais elle grattait, avec des cageots de semis tout maigres achetés à la jardinerie.

Je la saluai gentiment au grillage. Elle dressa sa bêche, méfiante.

Quest-ce quelle veut, la Parisienne? Me surveiller?

Bon courage, Monique! Ten fais pas, évite la grosse terre devant, elle est lourde, mets un peu de sable!

Pas besoin de conseils, jy arriverai bien. Ce sera du pur naturel, moi au moins !

Oui tas raison, rien ne vaut le fruit de son travail.

À la mi-été, elle avait enfin de petits concombres vilains et des tomates chétives, mais elle était fière comme un coq de batterie. Et preuve: elle ne lorgnait plus chez moi. Il suffisait davoir peiné soi-même pour ne pas voler les autres.

Un soir, jai vu Monique chasser dautres enfants venus piétiner son parterre.

Allez, du balai ! Cest pas un terrain de foot ici, vous croyez quoi ! Ya du boulot là!

Jai lancé un regard complice à Arnaud, qui préparait le barbecue. On a eu un petit rire discret.

Tu vois, soufflai-je à Arnaud, le vrai rempart, cest la valeur du travail, pas la clôture !

Quand le potager a fermé pour lhiver, Monique est venue, une boîte dun liquide trouble dans la main, où flottaient trois cornichons de tailles variées.

Tiens, bredouilla-t-elle, en tendant le bocal par-dessus le grillage, goûte ça. Fait maison. Jai trouvé la recette dans un vieux magazine.

Je pris le cadeau comme un trophée.

Merci, Monique. On va se régaler. Dailleurs, je tapporterai des graines lannée prochaine. De vraies «Cœur de bœuf», celles que taimais bien. Faut les semer en février, je peux texpliquer comment faire.

Ouais si tes pas trop radine, daccord, dit-elle en cachant un sourire.

Pour ceux qui bossent eux-mêmes, je ne suis jamais radine.

On resta là, un instant, à regarder nos jardins fatigués par lautomne. La vieille affichette sétait dissoute avec la pluie, mais lessentiel était là: il y avait désormais un respect invisible, une barrière bien plus solide quune palissade.

Cette année-là, la récolte fut record, chaque tomate conservée avec amour, aucune perdue.

Si mon histoire vous a plu, abonnez-vous et mettez un like. Et vous, comment gérez-vous les voisins envahissants à la campagne? Partagez vos astuces en commentaire!

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

7 − five =

Ma voisine de jardin pensait que ma récolte était à tout le monde… mais je lui ai vite coupé l’envie de se servir gratuitement !
Discussion(s) sous tension : Quand le groupe WhatsApp des parents d’élèves se transforme en champ de bataille – Une chronique du quotidien à la française