Mais enfin murmura David, épuisé, accroupi devant sa fille, scrutant les marques rosées sur ses joues. Encore
La petite Éloïse, quatre ans, se tenait au milieu du salon, patiente, incroyablement sérieuse pour son âge. Elle sétait déjà habituée à ces examens quotidiens, aux visages inquiets de ses parents, aux crèmes et aux comprimés qui ne semblaient jamais rien changer.
Camille sapprocha, sagenouilla près de son mari. Dun geste doux, elle repoussa une mèche des cheveux dÉloïse.
Rien ne fonctionne, tu vois bien. Cest comme si on lui donnait de leau. Et les médecins du cabinet ce ne sont même pas des médecins, on dirait. Cest la troisième fois quils changent la prescription toujours aucun effet.
David se releva, frotta la racine de son nez. Derrière la fenêtre, Paris semblait grisé, et la journée sannonçait aussi terne que les précédentes. Ils se préparèrent rapidement on enveloppa Éloïse dans sa doudoune, puis, trente minutes plus tard, ils étaient chez la mère du jeune homme.
Geneviève poussa un soupir, secoua la tête, caressa le dos de sa petite-fille.
Si petite, déjà tant de médicaments Cest terrible pour le corps, lâcha-t-elle en installant Éloïse sur ses genoux. La fillette sy blottit, comme à lhabitude. Ça me fait mal au cœur de la voir.
On aimerait éviter tout ça, répondit Camille, posée sur le bord du canapé, les doigts noués. Mais lallergie ne lâche pas prise. On a supprimé absolument tout. Elle ne mange que les basiques et pourtant, la rougeur revient.
Et que disent les médecins ?
Rien de précis. Impossible de localiser. On fait des analyses, des tests mais toujours le même résultat, soupira Camille. Voilà : sur ses joues.
Geneviève ajusta le col dÉloïse.
Espérons quelle finisse par passer outre. Il paraît que les enfants sen remettent parfois. Mais pour linstant, ça ne donne rien de rassurant.
David observait sa fille en silence. Elle lui semblait fragile, presque diaphane. De grands yeux alertes, la peau tirée. Il effleura ses cheveux, repensant soudain à sa propre enfance aux brioches chapardées en cachette le samedi, aux bonbons quil extorquait, à la confiture que sa mère lui servait, à la cuillère, tout droit sortie du bocal. Et sa fille légumes bouillis. Poulet bouilli. Eau. Pas de fruits, pas de friandises, rien de ce que peut manger un enfant. Quatre ans, et un régime plus strict que les patients du CHU.
On ne sait plus quoi enlever, souffla-t-il. Son alimentation est déjà Il ne reste plus rien.
Le retour se fit dans le silence. Éloïse sendormit sur la banquette arrière, David la surveillait, jetant de rapides regards dans le rétroviseur. Enfin tranquille. Au moins elle ne se gratte pas.
Maman a appelé, dit Camille. Elle veut quÉloïse vienne le week-end prochain. Elle a pris des billets pour le théâtre de marionnettes, ça la changerait.
Le théâtre ? dit David en passant une vitesse. Ce serait bien. Elle a besoin de se distraire.
Je pense aussi. Ça lui ferait du bien doublier un peu.
…Samedi, David se gara devant la maison de sa belle-mère, extirpa Éloïse du siège auto. La petite cligna des paupières, frotta ses yeux avec ses poings on lavait réveillée tôt, elle dormait encore. Il la porta contre lui, elle enfouit aussitôt son nez dans son cou, légère et chaude, comme un moineau recroquevillé.
Martine savança sur le perron, vêtue dun peignoir à fleurs vives, les bras ouverts, sexclamant comme si elle découvrait une naufragée.
Oh, ma chérie, mon petit soleil, fit-elle en serrant Éloïse contre son ample poitrine. Que tu es pâle, que tu es fine ! Tes joues sont creuses Avec tous ces régimes, vous la malmenez, vous la rendez malade.
David enfouit ses poings dans ses poches, réprimant son agacement. Toujours la même rengaine.
On fait ça pour sa santé. Ce nest pas de gaîté de cœur, tu comprends bien.
De la santé ? Martine pinça les lèvres, détailla la petite comme si elle revenait de la guerre. Elle est maigre, on dirait un squelette. Un enfant doit manger, et vous la privez de tout.
Elle emmena Éloïse à lintérieur, sans se retourner, la porte se referma sur elles en claquant légèrement. David resta sur le seuil, piqué par une intuition sourde, une idée qui refusait démerger, qui seffaçait comme la brume. Il massa son front, resta une minute à écouter le silence du jardin étranger, puis regagna sa voiture.
Un week-end sans enfant sensation étrange, presque oubliée. Le samedi, Camille et lui parcoururent les rayons du Monoprix, poussèrent une lourde caddie, prévoyant les repas de la semaine.
À la maison, David passa deux heures à réparer le robinet de la salle de bain qui fuyait depuis trop longtemps. Camille tria les armoires, entassa les vieux vêtements dans des sacs poubelle. La routine mais sans la voix de leur fille, lappartement leur semblait vide, trop vaste.
Le soir, ils commandèrent une pizza la fameuse, avec mozzarella et basilic, interdite pour Éloïse. Ils débouchèrent une bouteille de Bordeaux. Assis dans la cuisine, ils parlèrent comme ils navaient pas parlé depuis longtemps. Du boulot, des vacances, de la rénovation qui navançait jamais.
Tu sens comme cest bien, souffla Camille, avant de sinterrompre, mordillant sa lèvre. Enfin tu comprends. Juste du calme. De la tranquillité.
Je comprends, murmura David en posant sa main sur la sienne. Je me languis aussi. Mais on avait besoin de souffler.
Le dimanche, il partit chez Martine en fin de journée. Le soleil déclinait, inondant les rues de Paris dune lumière dorée et saturée. La maison se cachait derrière de vieux pommiers ; sous les rayons du soir, elle semblait presque chaleureuse.
Il quitta sa voiture, ouvrit le portail les gonds grinçants et sarrêta net.
Sur la marche du perron, Éloïse était assise, Martine penchée sur elle avec lexpression la plus heureuse du monde. Elle tenait un chausson aux pommes énorme, doré, brillant de beurre. Éloïse croquait dedans, les joues barbouillées, les yeux pétillants comme David ne lavait pas vu depuis des lustres.
Quelques secondes, il resta figé, muet de stupeur. Puis la colère monta, brûlante et dévastatrice.
Il sapprocha en trois foulées, arracha le chausson des mains de Martine.
Cest quoi ça ?!
Tout le corps de Martine sursauta, elle se recula, le visage cramoisi.
Elle agitait ses mains pour repousser la tempête.
Ce nétait quun tout petit morceau ! Du gâteau, ce nest rien, Éloïse voulait
David nécoutait plus. Il reprit sa fille dans ses bras elle, apeurée, sagrippa à sa veste et fila vers la voiture. Il linstalla dans son siège, attacha sa ceinture. Ses doigts tremblaient de rage. Éloïse le regardait, ses yeux ronds prêts à pleurer.
Tout va bien, mon ange, dit-il en la caressant. Patiente ici, papa revient.
Il referma la portière et retourna vers la maison. Martine était là, pâle, tordant sa ceinture de peignoir.
David, tu ne comprends pas
Je ne comprends pas ?! Il sarrêta à deux pas, la voix cassée par lémotion. Six mois ! Six mois sans rien comprendre ! Les analyses, les examens, les tests dallergènes tu as idée de ce que ça nous coûte ? Tu imagines les nuits blanches ?
Martine recula vers la porte.
Je voulais bien faire
Bien faire ?! Tu penses que donner des brioches en cachette, cest soigner ? On la nourrie deau et de blanc de poulet ! On a exclu tout ce qui pouvait lui nuire ! Et toi tu lui donnes, en douce, tes pâtisseries frites ?
Je voulais renforcer son immunité ! protesta Martine, soudain bravache. Je lui en donnais un peu pour quelle shabitue. Encore quelques jours et tout serait passé, grâce à moi ! Tu sais, jai élevé trois enfants.
David la fixa, incrédule. Cette femme quil avait tolérée tant dannées pour Camille, pour la paix du foyer elle empoisonnait sa fille, sûre de mieux savoir que les médecins.
Trois enfants, répéta-t-il doucement. Martine pâlit. Et alors ? Chaque enfant est différent. Éloïse, ce nest pas ta fille, cest la mienne. Tu ne la reverras plus.
Quoi ?! Martine sagrippa à la rampe du perron. Tu nas pas le droit !
Si.
Il tourna les talons, regagna la voiture. Derrière, les cris sélevaient, stridents. Mais David restait de glace. Il démarra. Dans le rétroviseur, la silhouette de Martine gesticulait, désespérée derrière le portail. Il accéléra.
À la maison, Camille les attendait dans lentrée. Voyant le visage de son mari, les yeux humides de sa fille elle comprit tout.
Quest-ce qui sest passé ?
David raconta. En quelques mots, sec, vidé lémotion était restée là-bas, devant la porte de Martine. Camille écouta, impassible, son visage durcissant au fil des secondes. Puis elle saisit son portable.
Maman. Oui, il ma tout dit. Comment as-tu pu ?
David emmena Éloïse à la salle de bains pour lui laver les joues, enlever les miettes et les larmes. De lautre côté de la porte, la voix de Camille claquait, froide, inconnue. Elle invectivait sa mère dune manière que David navait jamais entendue. À la fin, il perçut distinctement : « Tant quon na pas réglé lallergie tu ne verras plus Éloïse. »
Deux mois plus tard…
Le déjeuner dominical chez Geneviève était devenu une routine. Sur la table, un fraisier trônait, biscuit, crème et fraises. Éloïse en mangeait seule, joyeuse, sen mettant partout. Pas la moindre rougeur sur ses joues.
Qui aurait pu croire ? soupira Geneviève. Lhuile de tournesol. Une allergie rare.
Le médecin a dit : un cas sur mille, expliqua Camille, tartinant sa baguette de beurre doux. Dès quon la éliminée pour passer à lhuile dolive, la rougeur a disparu en quinze jours.
David couvait sa fille du regard. Ses joues pink, ses yeux brillants, de la crème sur le nez. Enfin heureuse, enfin libre de manger. Gâteaux, biscuits, tout ce qui se cuisine sans huile de tournesol et loffre était bien plus vaste quils ne limaginaient.
Avec Martine, le froid sétait installé. Elle appelait, pleurait, sexcusait. Camille restait brève, distante. David, lui, ne répondait plus.
Éloïse tendit sa cuillère vers le fraisier, Geneviève rapprocha la part.
Mange, ma petite. Régale-toi.
David se cala contre le dossier. La pluie tambourinait dehors, lintérieur embaumait la pâtisserie. Sa fille allait mieux. Tout le reste, vraiment, importait peu.





