Nous navons quun enfant avec mon mari, un fils adulte déjà. Il a sa propre famille, et nous sommes désormais devenus grands-parents.
Je me souviens grandir dans une France palpitante sous le voile gris des années du Minitel. J’ai épousé mon mari après trente ans. À cette époque, les voisines du quartier disaient que jétais une vieille fille, une célibataire éternelle. Dès linstant du mariage, tous les regards attendaient quon donne naissance à un enfant. Être sans enfant, cétait comme porter la malédiction de la peste dans les cafés parisiens.
Finalement, mon mari et moi avons eu un fils, et cela nous a paru suffisant. En tant quenseignants, nous comprenions quélever un enfant demande des efforts financiers considérables. Plus il y a denfants, plus il faut de sous. Le franc, cette pièce tremblante dans la pocheon en sentait chaque vibration.
Nous avons donc choisi : un enfant, cest bien assez. Nous avons pu lui offrir une belle éducation, lenvoyer à La Sorbonne, et mener une vie plutôt ordonnée, un petit appartement sous les toits de Lyon.
Mais mon fils, Julien, pensait tout autrement. Après sa noce à la mairie du 7e arrondissement, sa femme, Églantine, tomba vite enceinte. Notre petit-fils naquit dans un nuage de confettis. Le jeune couple navait pas de logement à eux, alors ils ont pris un prêt bancaire. Moi, dans mon rêve étrange, je voyais leurs soucis se dissoudre dans une mare de centimes deuros. On assurait le paiement mensuel, comme si on dansait sous les lampadaires.
Puis, un jour, j’apprends quÉglantine attend un second enfant. Jai interrogé ce jeune couple sur comment ils allaient nourrir deux enfants et continuer à rembourser lemprunt immobilier. Ils se sont vexés, me disant quils allaient y arriver. Jai dit : Si vous le dites, alors tout va bien.
Le temps filait comme un train sur les rails de la Gare de lEst. Mais un matin, le rêve sassombrit : Églantine ne pouvait plus travailler, Julien fut licencié. Ils décidèrent demménager dans notre studio que nous louions à Marseille. Mon époux, Marc, annonça quil aiderait, sans broncher, à payer leur crédit. On passa alors un an, tout un cycle de saisons, à régler leurs mensualités, persuadés de vraiment soutenir nos enfants.
Mais soudain, tout se dissipe dans la brume dun bistrot : jai découvert récemment que le crédit nétait pas réglésix mois de retard. Où sest évaporé tout cet argent ? Marc tempête, abattu, na plus la force. Moi, je me sens engloutie par les souvenirs. Je nai ni mots ni gestes à offrir. On croyait aider, mais ils profitaient simplement de notre dos et prenaient du repos dans notre rêve étiré. Maintenant, que faire dans ce Paris de songes, où les ombres sétirent sur le bitume ?





