Les circonstances ne tombent pas du ciel. Ce sont les gens qui les créent. Vous avez créé celles qui ont jeté un être vivant sur le trottoir. Et maintenant, vous voulez les changer en fonction de votre confort.
Ce soir-là, je rentrais du bureau, une soirée dhiver comme tant dautres sur Paris. Tout semblait recouvert dun voile de routine, jusquà ce que je passe devant lépicerie de la rue Gambetta. Et là, recroquevillée sur le pas de la porte, il y avait une chienne. Un corniaud, rousse et ébouriffée. Ses yeux ressemblaient à ceux dun enfant égaré.
Quest-ce que tu fais là, toi ? ai-je grogné, sans vraiment marrêter.
La chienne a levé la tête, ma regardé. Elle ne mendiait rien. Elle observait, simplement.
« Elle attend sûrement ses maîtres », me suis-je dit, reprenant mon chemin.
Mais le lendemain, rebelote. Et le surlendemain aussi. Elle semblait faire partie du décor devant ce commerce. Jai remarqué que des passants sarrêtaient parfois, lui lançaient une croûte de baguette, une tranche de saucisson.
Mais pourquoi tu restes là ? lui ai-je demandé un soir, accroupi près delle. Tes maîtres, ils sont où ?
La chienne sest approchée, doucement, et a collé sa truffe contre ma jambe.
Alors jai figé. Depuis combien de temps navais-je pas caressé quelquun ? Trois ans depuis le divorce. Un appartement vide où ne résonnent que le bruit de la télé et les claquements du frigo.
Ma Doucette, ai-je chuchoté, sans savoir doù ce surnom métait venu.
Le lendemain, je lui ai apporté des saucisses.
Une semaine plus tard, jai posté une annonce sur LeBonCoin : « Chienne trouvée, recherche sa famille ».
Personne na appelé.
Après un mois, en rentrant dune nuit de surveillance (je suis ingénieur, parfois obligé de veiller sur site), jai vu un attroupement devant lépicerie.
Quest-ce quil se passe ? ai-je demandé à Mme Dupuis, la voisine du deuxième.
La chienne Celle qui traînait là depuis des semaines. Elle sest fait renverser.
Mon cœur sest serré.
Où est-elle ?
Ils lont amenée à la clinique vétérinaire, avenue Victor Hugo. Mais là-bas, ça coûte une fortune Et cest une bâtarde, qui va payer ?
Je nai pas répondu. Jai tourné les talons et couru.
À la clinique, le vétérinaire avait lair soucieux :
Fractures multiples, hémorragie interne. Le traitement est très cher, et sans garantie de succès.
Faites ce quil faut, ai-je dit. Je paierai.
Lorsque la chienne est sortie, je lai ramenée chez moi.
Pour la première fois en trois ans, mon appartement respirait.
Tout a changé. Radicalement.
Je ne me réveillais plus avec lalarme, mais au contact discret du museau de Doucette sur ma main. Elle semblait dire : debout, il est temps de vivre. Et, pour la première fois depuis longtemps, je souriais dès le matin.
Avant, la journée commençait par un café et le journal. Aujourdhui, cest la balade au Parc Montsouris.
Allez, ma jolie, on y va ? et Doucette battait la queue avec enthousiasme.
À la clinique, jai régularisé tous les papiers. Carnet, vaccins, passeport. Elle était officiellement à moi. Je prenais même des photos de chaque document, sait-on jamais.
Les collègues remarquaient :
Pierre, tu as une nouvelle jeunesse ! Tu rayonnes.
Et pour la première fois depuis longtemps, je me sentais utile, indispensable.
Doucette était dune intelligence rare. Elle comprenait tout, à demi-mot. Si je rentrais tard, elle mattendait derrière la porte avec ce regard anxieux : « Jai eu peur ».
Le soir, on marchait des heures dans le parc. Je lui racontais ma journée, ma vie. Ridicule ? Peut-être. Mais elle écoutait, attentive. Parfois, elle couinait doucement en réponse.
Tu sais, Doucette, avant je croyais que cétait plus simple dêtre seul. Personne pour déranger, personne pour blesser. Mais je réalise maintenant (Je la caressais.) Je réalisais quen fait, javais juste peur daimer à nouveau.
Les voisins shabituèrent à nous. Mme Dupuis réservait toujours un os pour Doucette.
Elle est belle, ta chienne, Pierre. On voit quelle est aimée.
Un mois a passé. Puis un autre.
Javais même envisagé de créer un compte Instagram pour Doucette, ses poils dorés au soleil donnaient du cachet aux photos.
Puis, tout a basculé un jour de balade.
Doucette reniflait les buissons, moi assis sur un banc avec mon téléphone.
Perle ! Perle !
Jai levé la tête. Une femme, la trentaine, jogging de marque, platine, maquillée, sapprochait. Doucette est devenue méfiante, oreilles basses.
Excusez-moi, ai-je dit. Vous vous trompez, cest ma chienne.
La femme sest figée, mains sur les hanches.
Évidemment non ! Cest ma Perle ! Je lai perdue il y a six mois !
Comment ?
Oui ! Elle sest sauvée juste devant la porte, je lai cherchée partout ! Et vous me lavez volée !
Le sol sest dérobé sous mes pieds.
Attendez. Comment « perdue » ? Je lai trouvée devant lépicerie, elle y a squatté un mois !
Ben oui, parce quelle était perdue ! Je ladorais ! Mon mari et moi, on la achetée très cher !
Très cher ? je regarde Doucette. Mais cest une corniaude !
Non, cest un croisé ! Rare et chère !
Je me suis levé, Doucette collée à ma jambe.
Si cest votre chienne, montrez-moi les documents.
Quels documents ?
Carnet vétérinaire. Vaccinations. Ce que vous voulez.
La femme a bafouillé :
Ils sont à la maison. Mais cest sans importance ! Je sais que cest elle ! Perle, viens !
Doucette na pas bougé.
Perle ! Ici, maintenant !
La chienne sest encore plus blottie contre moi.
Vous voyez ? ai-je dit doucement. Elle ne vous reconnaît pas.
Elle est vexée, voilà tout ! Mais cest ma chienne, je lexige !
Jai les papiers, ai-je répondu calmement. Certificat de la clinique, où je lai fait soigner après laccident. Passeport à mon nom. Tickets de croquettes, de jouets.
Je me fiche de vos papiers ! Cest du vol !
Les passants commençaient à sarrêter.
Écoutez, ai-je sorti mon téléphone. On va régler ça. Je vais appeler la police.
Faites donc ! a-t-elle craché. Jai des témoins !
Quels témoins ?
Mes voisins ont vu quelle sétait sauvée !
Jai appelé le 17. Le cœur battant. Si elle disait vrai ? Si Doucette avait vraiment fugué ?
Mais alors, pourquoi rester un mois devant lépicerie ? Pourquoi ne pas rentrer chez elle ?
Et surtout, pourquoi trembler sous ma main, là, maintenant ?
Allô ? Police ? Jai un souci
La femme souriait de façon mauvaise :
Vous verrez. La justice triomphera. Rendez-moi ma chienne !
Et Doucette restait collée à moi.
Jai compris alors que je me battrai pour elle. Jusquau bout.
Parce quen quelques mois, Doucette était devenue bien plus quune chienne.
Elle était ma famille.
Le brigadier est arrivé au bout dune demi-heure. Sergent Moreau un homme posé, méthodique. Je lavais déjà croisé à la mairie.
Alors, racontez-moi, dit-il en sortant son carnet.
La femme a commencé, confusément, à toute allure :
Cest ma chienne ! Perle ! On la achetée dix mille euros ! Il y a six mois, elle sest enfuie, je lai cherchée partout ! Ce monsieur me la volée !
Trouvée, pas volée, ai-je rectifié calmement. Près de lépicerie. Elle y restait sans maître depuis des semaines.
Parce quelle était perdue !
Le brigadier a jeté un œil à Doucette qui, comme depuis le début, restait contre moi.
Des papiers, quelquun en a ?
Moi, jai sorti lenveloppe. Par chance, je navais pas rangé les documents depuis ma dernière visite à la clinique.
Voilà le certificat médical. Je lai fait soigner après laccident. Passeport à mon nom. Vaccins à jour.
Le policier a examiné.
Et vous ? a-t-il demandé à la femme.
Tout est chez moi ! Mais cest bien ma Perle !
Décrivez-moi précisément sa disparition, a demandé Moreau.
On promenait, elle a filé, je lai cherchée, collé des avis.
Où exactement ?
Au parc. Tout près.
Où habitez-vous ?
Avenue Victor Hugo.
Je tressaillis :
Attendez, cest à deux kilomètres de lépicerie où je lai trouvée. Comment y aurait-elle atterri ?
Elle sest égarée, sûrement !
Un chien retourne dhabitude chez lui.
La femme a rougi.
Quest-ce que vous y connaissez, aux chiens ?!
Je sais, ai-je murmuré. Quun animal aimé ne reste pas un mois affamé devant une boutique. Il cherche ses maîtres.
Une question, intervint Moreau. Vous avez dit avoir cherché. Pourquoi ne pas avoir porté plainte ?
À la police ? Je ny ai pas pensé.
Six mois ? Un chien à dix mille euros et vous nalertez pas les autorités ?
Je pensais quelle rentrerait delle-même
Il fronça les sourcils :
Votre pièce didentité, sil vous plaît.
Bien sûr, voilà elle tend la carte, les mains tremblantes.
Vous êtes bien domiciliée avenue Victor Hugo, au 15, appartement 23. Bon. Pouvez-vous préciser la date de la disparition ?
Le vingt ou vingt-et-un janvier, environ.
Jai ouvert mon téléphone :
Je lai recueillie le vingt-trois janvier. Et elle était là presque depuis un mois avant.
Soudain, la chronologie déraillait : la chienne sétait donc « égarée » bien avant.
Jai peut-être confondu la date ! elle balbutiait.
Puis, brusquement, elle a craqué :
Très bien ! Gardez-la ! Mais vous savez, je laimais
Silence.
Comment est-ce possible ? ai-je soufflé.
Mon mari a dit on déménage, le bail refuse les chiens. Impossible de la vendre, elle nétait pas « pure race ». Alors, je lai déposée devant le magasin. Pensant que quelquun la prendrait.
Je me suis senti retourné de lintérieur.
Vous lavez abandonnée ?
Juste laissée, pas jetée ! Je comptais sur la bonté des gens.
Et pourquoi vouloir la reprendre maintenant ?
Elle a sangloté :
Jai divorcé. Il est parti, et je me retrouve seule. Je voulais récupérer Perle. Je sais, je laimais !
Je la regardais, incrédule.
Aimée ? jai répété lentement. On nabandonne pas ceux quon aime.
Moreau a refermé son carnet.
Tout est clair. Dun point de vue légal, la chienne appartient au citoyen Pierre Durand. Il la soignée, régularisé, nourrit. Aucune contestation.
La femme a pleuré.
Mais jai changé davis ! Je veux la reprendre !
Trop tard, a tranché le brigadier. On nefface pas un abandon.
Je me suis accroupi près de Doucette, lai serrée fort.
Ça y est, ma belle. Tout va bien.
Puis-je au moins la caresser ? a supplié la femme. Une dernière fois ?
Jai regardé Doucette, qui sest blottie contre moi, oreilles plates.
Vous voyez ? Elle a peur de vous.
Je ne lai pas fait exprès. Les circonstances
Les circonstances, ai-je dit en me relevant, ne tombent pas du ciel. Les gens les créent. Vous avez abandonné une créature, et maintenant, vous voulez tout effacer quand cela vous arrange.
Elle sest mise à sangloter :
Je comprends. Mais je suis si seule
Et elle, pendant tout ce temps dehors à vous attendre ?
Silence.
Perle a-t-elle murmuré.
La chienne na pas bougé.
La femme sest éloignée, vite, sans se retourner.
Moreau ma tapé sur lépaule :
La bonne décision. On voit quelle sest attachée à vous.
Merci, pour votre compréhension.
Je suis moi-même maître-chien. Je connais ça.
Lorsque le brigadier est parti, je suis resté avec Doucette, seuls à nouveau.
Tu sais, ai-je soufflé en la caressant. Plus rien ne pourra nous séparer. Je te le promets.
Doucette ma regardé. Et jai vu dans ses yeux bien plus que de la reconnaissance. De lamour, pur et entier.
Lamour.
On rentre à la maison ?
Elle a jappé joyeusement, trottant à mon côté.
En chemin, je songeais : la femme navait pas tort sur un point. Les circonstances varient, on peut perdre travail, logement, même argent.
Mais il est des choses quon ne doit jamais perdre. Notre responsabilité, notre amour, notre compassion.
Chez moi, Doucette sest allongée sur son tapis favori. Jai fait du thé et je me suis assis à côté.
Tu sais, ma Doucette, ai-je dit doucement, finalement tout ça nest pas si mal. Maintenant, on sait quon nest plus seuls, ni lun ni lautre.
Elle a poussé un soupir comblé.
Je sais désormais quaimer, cest sengager. Et quon ne défait pas lattachement, quoi quil arrive.





