Nathalie n’en croyait pas ses yeux : son mari, son unique soutien, celui qu’elle aimait et considérait comme son pilier, lui a dit aujourd’hui : « Je ne t’aime plus. » Sous le choc, elle est restée figée tandis qu’il s’affairait à faire ses valises. Comme si cela ne suffisait pas, son père est décédé il y a peu, sa mère, effondrée, et sa sœur, devenue handicapée à 18 ans après un grave accident, vivent dans une ville voisine ; son fils vient d’entrer au CP, son entreprise a fermé ses portes en juin et la voilà désormais au chômage. Et maintenant, elle doit aussi se battre seule. Nathalie s’effondre en larmes, désemparée : « Mon Dieu, que faire ? Comment vivre ? Oh, Alexis ! Il faut que je file le chercher à l’école ! » Les devoirs quotidiens l’obligent à avancer. « Maman, tu as pleuré ? – Non, Alexis, non. – Tu pleures pour papi ? Maman, il me manque tellement ! – À moi aussi, mon chéri. Mais nous devons être forts, papi l’a toujours été. Il est bien maintenant, là-haut auprès du Bon Dieu, il ne souffre plus, il a enfin son repos bien mérité. – Et papa, où est-il ? – Papa ? Il est sûrement en déplacement professionnel. Et l’école, ça va ? » Il faut continuer. Il ne l’aime plus ? On n’y peut rien. Nathalie passe en revue sa vie : toute sa formation ne lui sert à rien, les aides au chômage sont dérisoires, personne ne s’intéresse à son parcours. Que s’est-il donc passé pour que cet homme, autrefois si attentionné, devienne en un instant un étranger ? Son quotidien ne tient plus qu’à un fil : le petit logis dont la maison n’est pas achevée, une pièce habitable, une toiture au-dessus de la tête. Elle cherche désespérément du travail, sans succès, entre les contraintes du CP d’Alexis et sa solitude. Le soir, son parrain Romain l’appelle : « Nath, ton mari n’est pas revenu ? Tu accepterais un poste de magasinier ? C’est avec des horaires aménagés pour aller chercher ton fils ou organiser la garderie. Salaire modeste, 25. Mais mieux que rien. Demain, on vous amène des pommes de terre, des oignons et un poulet. – Romain, j’ai mes poules, elles nous nourrissent, elles pondent. – Alors laisse-les pondre, pas question de les tuer ! – Merci. Et Galina ? – Elle tient le coup, c’est une battante. » Toujours ainsi, fidèle et discret, avec une femme courageuse sous chimio. Nathalie se dit : une chance de survivre. Merci mon Dieu et merci le parrain. Au travail, elle trouve le temps de se retirer, de réfléchir, de pleurer. Les jours, les semaines, les mois passent. Au bout d’un an, Nathalie se surprend à avoir faim, à dormir, à rire des progrès de son fils. Mais la douleur du départ de son mari revient lorsqu’il prend Alexis pour le week-end. Elle ne l’en empêche pas : les enfants n’y sont pour rien. Elle aurait voulu demander ce qui n’allait pas, tout en sachant qu’une nouvelle passion avait éclaté chez lui. Elle repense à cette réplique de film : « L’amour dure jusqu’au premier virage, ensuite la vie commence. » Pour elle, amour et vie ont toujours été liés. Et pour lui ? Cette année, l’automne ressemble à un été prolongé : doux, verdoyant, plein de voix d’enfants dans la rue, d’asters et de chrysanthèmes dans le jardin. Le jour où Nathalie croise le regard insistant de Michel, il ne diffère des autres que par la lumière du soleil, une musique plus forte venant de la fenêtre voisine, ou ce frisson du destin qui rapproche deux solitudes : « Mademoiselle, laissez-moi vous aider, ce n’est pas raisonnable de porter tant de choses ! – J’en ai l’habitude. – C’est triste qu’une telle beauté soit habituée à porter des charges. – Vous aidez toutes les jolies femmes ? Vous patrouillez devant le magasin ? – Oui, et j’attendais de voir LA jolie femme. Enfin ! » Impossible de ne pas rire aux éclats. Et ils rient, les larmes aux yeux. « Michel, » se présente-t-il joyeux. « Nathalie. – Comme dans la chanson “Nathalie, Nathalie, femme d’un autre…” – Je ne connais pas. – Eh bien, chance ! Vous êtes libre ? Tout le monde est devenu fou ou aveugle ? – Vous avez de l’humour, c’est bien… et du sérieux ? – Autant. Nath, allons au cinéma ce soir, discutons… – Impossible, je dois aller chercher mon fils à la garderie. – Attendez… vous avez un fils ? On vous donne vingt ans ! – J’en ai trente-cinq. – Moi aussi ! Coïncidence… mais j’aurais cru que vous étiez bien plus jeune. – Maintenant ? – Je réalise… Tous les hommes rêvent d’avoir un fils… mais le papa ? – Je préfère ne pas en parler… – Compris. Un jour libre ? On ira au cinéma avec votre fils, séance enfants. – Les week-ends, Alexis voit son père… – Nathalie, je ne veux pas vous brusquer. Si vous avez un moment, appelez-moi. Voici ma carte : je suis médecin, pédiatre-hématologue. – Voilà qui est sérieux ! – Plus que la chasse aux belles femmes ! – Je vous appellerai, Michel, vraiment. – Je vous attends. » Cet automne est un vrai cadeau, tout en lumière dorée, foisonnant de couleurs et de douceur, de rires et de parcs, de tendresse retrouvée, le passé guéri dans la danse des feuilles sous le soleil. Ils s’apprivoisent doucement, et au bout d’un mois et demi, c’est Nathalie qui lance timidement : « On boit un thé ? » « Nathalie, ne sois pas vexée, je préfère ne pas venir chez toi, c’est trop précieux ce moment pour moi, laisse-moi prendre soin de ça. Tu me fais confiance ? » Viennent le week-end, la virée dans une petite maison façon château, louée en réserve, où Nathalie ne voit que les yeux bruns de son homme, et plonge dans ses bras. Elle découvre un bonheur insoupçonné : « Michel, où suis-je, que m’arrive-t-il ? J’ai l’impression de mourir d’amour… Comment ai-je pu vivre sans toi ? Que je suis heureuse avec toi… – Tu es si belle… je suis si heureux ! » Peu à peu, ils ne supportent plus la séparation. « Nathalie, épouse-moi. – Michel, j’ai mon divorce à la fin du mois… – Et aussitôt le mariage ! Je ne veux pas qu’on me vole ma femme… – Ma vie est à moi, pas à n’importe qui. J’ai un homme que j’aime. Promets-moi, pas de cérémonies, juste la signature et tu m’emmènes dans notre château, là où je suis déjà ta femme pour toujours. – Comme tu veux, mon amour. » Romain et Galina sont les seuls témoins de leur union, la maman et la sœur envoient une chaleureuse télégramme de félicitations. Rapidement, ils s’installent dans un deux-pièces rénové à leur goût, surtout la chambre d’Alexis, pensée avec soin par Michel. Le petit les connaît, mais reste distant : pour lui, le duo papa-maman est sacré. « Nathalie, ne panique pas, mieux vaut faire une prise de sang à Alexis, il me paraît bien pâle. – Il est juste très affecté par notre divorce… Tu sais, pour un enfant c’est parfois plus dur que la mort d’un parent… – Je sais, j’ai vécu ça enfant, c’est un tsunami… Mais la prise de sang, on la fait, n’est-ce pas Alexis ? » Ce jour-là, Michel rentre tête basse : Nathalie comprend. « Ne t’en fais pas, ma chérie. Il y a une anomalie dans le sang d’Alexis. Mon intuition n’a hélas pas failli. Je l’emmène demain. » Comme si le bonheur se payait au prix fort. Leucémie. Un mot terrible. Une autre vie commence : Nathalie prend un congé sans solde, impossible de laisser son fils affronter sans elle les piqûres et perfusions, les analyses. Elle lui tient la main : « Tiens bon, mon fils, tu es fort, tu l’as toujours été, mon allié, on n’a jamais été séparés et on le sera jamais. » Quand elle n’a plus de forces, Michel reste auprès d’Alexis. Souvent, elle ne trouve pas le sommeil, fixée au plafond. L’ex-mari réclame qu’elle quitte la maison inachevée : « Je verrai Alexis chez moi, ce sera son vrai chez lui. – Tu pourrais au moins te soucier de lui. – Je ne peux pas, je pars en déplacement. » Michel la rassure : « On gagnera notre vie. Ne t’accroche pas au passé. – C’est injuste… J’ai tout mis dans cette maison… Mais à quoi bon penser à ça maintenant ? Être radiée… – Ne pense qu’à Alexis. Je m’en occupe. J’ai toujours rêvé d’une famille… Dieu le sais, il ne vous prendra pas à moi. – Comment vont les analyses ? – On fait tout… mais c’est mauvais. » Nathalie pleure en silence. Alexis demande : « Oncle Michel, qu’est-ce que j’ai avec mon sang ? – Tu sais, il y a des navires rouges et des navires blancs. Les tiens se battent. – Qui gagne ? – Les blancs, pour l’instant. – Et après ? – Aide les rouges ! – Maman, emmène-moi loin… Je fatigue… – Nathalie, j’allais te proposer. Allons tous les trois dans notre château, la météo est bonne, profitons du bois, qu’Alexis se repose. » Le printemps fleuri leur offre son jardin. Ils se promènent, s’émerveillant devant chaque fleur, chaque brin d’herbe. Mais il y a des moments où Alexis s’arrête, concentré, figé. « Tu vas bien, mon chéri ? – Ne me dérange pas, maman. Je joue à la bataille navale. » Ce court répit fait des miracles : il redevient frais, il rosit. « Maman, papa, il est où ? – En déplacement, mon cœur. – Encore ? Bon. » Retour à la clinique, nouvelles analyses. La directrice du laboratoire débarque en personne. « Docteur Michel, où avez-vous emmené l’enfant ? – Dans la réserve, pas loin. Pourquoi ? Le sang ? – Il va très bien. Rémission. Les analyses sont bonnes. » Michel bondit dans la chambre : « Alexis, que fais-tu ? Tu vas mieux mon fils. Ne pleure pas, Nathalie, il guérit. Qu’as-tu fait ? – Papa, tu te souviens de tes navires ? À chaque bataille navale, j’ai fait gagner les rouges. »

Sophie narrivait pas à croire ce qui lui arrivait. Son mari, son unique soutien, celui quelle pensait être son pilier, venait de lui dire : « Je ne taime plus. »
Le choc fut tel quelle resta figée, incapable de bouger, tandis quil sactivait à faire ses valises en faisant claquer ses clés. Cétait tout ce quil lui manquait Peu de temps avant, son père était décédé subitement, et malgré sa douleur, elle devait veiller sur sa mère vieillissante et sa petite sœur Clémence devenue invalide à dix-huit ans suite à un grave accident. Sa famille vivait dans la ville voisine. Son fils Émile venait tout juste dentrer en CP. En juin, sa société à Lyon avait fermé : elle se retrouvait sans emploi. Et maintenant, son mari la quittait.

Sophie se prit la tête entre les mains, sasseyant à la table, et laissa couler ses larmes amères.
« Mon Dieu, que vais-je faire ? Comment continuer ? Oh, Émile ! Il faut filer le chercher à lécole ! »
La nécessité des petites obligations la tira de sa détresse.

« Maman, tu as pleuré ? »
« Mais non, Émile, voyons. »
« Tu pleures à cause de Papi ? Maman, il me manque tellement ! »
« À moi aussi, mon chéri. Mais il faudrait quon reste forts. Tu sais, Papi a toujours été courageux. Là-haut, il doit être bien maintenant. Il le mérite : il na jamais pris de vacances de son vivant. »
« Et papa, il est où ? »
« Papa ? Il est sûrement reparti en déplacement Et lécole ? »

Il fallait avancer. Ne plus être aimée ? On ne force pas le cœur. Peut-être avait-elle manqué quelque chose dans le tumulte de la vie.
Pendant quÉmile déjeunait et jouait avec ses petits chevaliers, Sophie sinstalla devant lordinateur que son mari avait laissé. Jamais elle ne lavait espionné avant. Il suffisait de cliquer en haut à gauche pour accéder à sa boîte mail Il navait pas pris le temps deffacer ses derniers messages. Une nouvelle histoire damour. Elle, désormais, ignorée. Dix ans de « mon soleil », huit ans de lutte pour avoir leur enfant, devenue « notre petite maman »
Tout avait changé. Il faudrait sy faire.

Mais en priorité, il lui fallait un travail. Aucun poste ne tenait compte de son diplôme détudes supérieures. Les quelques euros du chômage ne réglaient rien.
Service ou pas, le monde continuait sans elle. Où était passé son mari posé, gentil, attentionné ? Avait-il perdu la tête ? Leur maison commune nétait pas finie au moins, ils avaient un toit et une chambre habitable.
« Un travail, sil te plaît, je ten supplie » Elle eut envie de pleurer à nouveau, mais il ny avait plus le temps.
Les recherches durèrent plusieurs jours, en vain. Les horaires dÉmile, sa solitude, réduisaient ses chances à néant.

Un soir, son cousin Pierre téléphona :
« Sophie, ton mari nest pas revenu ? »
« Non. »
« Tu voudrais être magasinier ? »
« Sérieusement ? »
« Oui, cest une vraie proposition. Avec des horaires aménagés Tu pourrais récupérer ton fils ou organiser la garderie. Le salaire : 1 200 euros. Cest pas énorme, mais mieux que rien. Demain, on tapporte des pommes de terre, des oignons et un petit poulet. »
« Merci, Pierre ! Mais jai mes poules, elles nous donnent des œufs. »
« Les garder, alors ! Elles vous nourrissent »
« Et ta femme, Hélène ? »
« Elle va mieux, elle tient le coup. Elle est incroyable. »

Cétait bien lui, Pierre, solide comme un roc malgré la maladie de sa femme. Jamais de plainte, jamais un mot amer. Sophie soupira : il y avait une chance de sen sortir, de survivre. Merci au ciel.
Le travail était facile, elle trouvait des instants pour se retrouver, repenser à tout ce qui sétait passé.
Les jours, les semaines, les mois filèrent. Un an plus tard, Sophie recommença à manger, dormir, rire, et sémerveiller des réussites dÉmile. La blessure de la trahison la brûlait encore lorsque son ex-mari venait chercher leur fils le week-end. Elle nempêchait pas ces visites ce nétait pas à leurs histoires dadultes de rendre lenfant malheureux.
Elle aurait voulu demander ce qui nallait pas, mais savait au fond quil sagissait juste dune passion soudaine de son époux pour une autre femme. Elle se rappela une phrase dun vieux film : « Lamour, cest jusquau premier virage, après, cest la vie qui commence. » Pour elle, amour et vie étaient indissociables. Et pour lui ?

Cet automne était une suite de lété : douce, feuilles vertes, cris denfants dans la rue, asters et chrysanthèmes colorés dans le jardin. Le jour où Sophie croisa le regard de Michel nétait en rien différent des autres, sauf peut-être un soleil plus éclatant, une musique plus joyeuse par la fenêtre ouverte du voisin, ou alors la rencontre était simplement écrite.
« Mademoiselle, laissez-moi vous aider cest trop lourd ! »
« Jen ai lhabitude »
« Mauvaise habitude pour une si jolie femme, croyez-moi. »
« Vous aidez toutes les jolies femmes du quartier ou vous campez devant le magasin ? »
« Jai campé longtemps ! Jusquà rencontrer la belle inconnue que tout le monde rêverait de croiser »
Impossible de ne pas en rire ; ils rirent pour de bon, aux larmes, sans réserve.
« Michel, » dit-il en lui tendant la main, les yeux pétillant de malice.
« Sophie. »
« Sophie, Sophie, tes la femme dun autre, vous connaissez la chanson ? »
« Non Mais je ne suis plus mariée, en fait. »
« Eh bien ! Quelle chance alors ! Une femme rêve et elle est libre ! Les gens sont fous ou aveugles autour de vous ? »
« Un brin dhumour, cest bien. Mais la gravité, vous gérez ? »
« Absolument. Sophie, venez au cinéma ce soir, discutons. »
« Désolée, je dois récupérer mon fils à létude. »
« Je nen reviens pas Vous avez un fils ? Mais vous semblez avoir vingt ans ! »
« Jen ai trente-cinq. »
« Moi aussi ! Incroyable Je croyais vraiment que vous étiez bien plus jeune. »
« Alors ? »
« Jassimile Tous les hommes rêvent davoir un fils. Et vous, si simple, vous me dites juste que vous êtes célibataire à présent Où est le papa ? »
« Je préférerais ne pas en parler. »
« Compris. On laisse tomber. Alors ce week-end ? Un film pour enfants avec votre fils ? »
« Ce week-end, il le passe avec son père. »
« Sophie, je ne veux pas vous importuner. Si un jour vous avez quelques heures, appelez-moi. Voici ma carte : je suis médecin, pédiatre hématologue. »
« Un métier sérieux. »
« Et donc, peu de temps pour guetter les jolies femmes. »
« Daccord, Michel. Je vous appellerai, » répondit-elle sincèrement.
« Je vous attends. »

Et quelle belle automne cétait ! Une véritable offrande. Les rayons de soleil créaient une palette inouïe sur les feuilles. Les doux jours ouvraient tous les espaces verts de la ville pour eux. Leur tendresse brisa enfin la douleur du passé, les entraînant dans la danse et les couleurs dautomne. Ils se rapprochèrent avec une telle délicatesse que Sophie se surprit à éprouver un vrai désir pour cet homme extraordinaire. Un mois et demi après leur première rencontre, ce fut elle qui lui proposa timidement « de venir prendre le thé ».
« Sophie, ne sois pas fâchée, je ne viendrai pas chez toi. Pour moi, ce qui se passe doit se faire propre, dans le respect. Tu es daccord ? »
Le week-end suivant, ils partirent ensemble au parc naturel. Michel avait loué une maisonnette façon petit château. À lintérieur, tout était propre et chaleureux, mais Sophie ne voyait que les grands yeux marron de Michel et se perdait dans ses bras. Elle ne savait pas quil était possible dêtre si heureux, dans la plus profonde intimité.
« Michel, où suis-je ? Je crois que je meurs. Je taime tellement. Jai limpression de navoir rien vécu avant toi ! »
« Tu es splendide ! Quel bonheur tu me donnes ! »

Ils devinrent inséparables, et bientôt, Michel la demanda en mariage.
« Sophie, épouse-moi. »
« Michel, mon divorce sera prononcé fin du mois. »
« Et ensuite, tu seras ma femme, immédiatement. Pas question de te laisser à quelquun dautre ! »
« Je suis libre, tu sais. Mais pas de cérémonie, pas de fête. Épousons-nous simplement, et ramène-moi dans ce château où, dès le premier instant, je suis devenue tienne. »
« Comme tu veux, mon amour. »

Pierre et Hélène furent leurs seuls témoins. Sa mère et Clémence leur envoyèrent une télégramme enthousiaste. Rapidement, ils sinstallèrent dans lappartement de deux pièces que Michel avait déniché à Dijon, et le retapèrent ensemble pour en faire un vrai nid douillet. Michel prit un soin tout particulier à décorer la chambre dÉmile. Mais celui-ci, pour qui son père et sa mère étaient les deux moitiés de sa vie, resta distant envers Michel.
« Sophie, ne me gronde pas Je voudrais quon vérifie le sang dÉmile. Il est trop pâle, ça minquiète. »
« Tu sais, Michel, il est encore très triste. Il espérait que nous allions rester ensemble. Jai lu que le divorce des parents est aussi violent pour un enfant que la mort de lun des deux. »
« Tu as raison, ma sage femme. Jai vécu ça enfant, cétait une catastrophe. Mais faisons faire la prise de sang, tu veux bien, mon grand ? »

Ce soir-là, Michel rentra tête basse. Sophie comprit quil se passait quelque chose.
« Sophie, ne tinquiète pas. Il y a des anomalies dans le sang dÉmile. Mon instinct ne sest pas trompé, hélas. Demain, je lemmène avec moi. »
Quelle injustice. Comme si le bonheur se payait au prix fort. Leucémie un mot terrible.
Une nouvelle vie commença. Sophie prit un congé sans solde, incapable de laisser Émile affronter les piqûres et les traitements sans elle. Elle lui tenait la main et murmurait : « Courage, mon chéri. Tu es fort, tu as toujours été mon soutien. On ne sest jamais séparés et on restera unis. »
Quand elle nen pouvait plus, Michel la poussait à se reposer et prenait le relais auprès dÉmile. Mais Sophie passait le plus clair de son temps, immobile, à fixer le plafond.
Son ex-mari appela, exigeant quelle quitte la maison en construction.
« Je moccuperai dÉmile, il viendra chez moi. »
« Il faudrait dabord que tu le visites. »
« Je ne peux pas, je pars en déplacement. »
Michel réconforta Sophie :
« Sophie, on sen sortira. Ne regarde pas en arrière. »
« Ça fait mal, quand même. Jai tout investi dans cette maison. Mais ce nest pas le moment dy penser »
« Oublie ça. Tout ce que tu as, mets-le dans Émile. Pour le reste, je men charge. Dieu le sait, il ne nous reprendra pas notre famille. »
« Michel, les analyses ? »
« On fait au mieux. Pas de progrès pour linstant. »
Sophie pleurait à mots couverts pour quÉmile ne devine rien.
« Tonton Michel, quest-ce quil y a avec mon sang ? »
« Tu sais, dans le sang il y a des petits bateaux rouges et blancs. Les tiens se font la guerre. »
« Qui gagne ? »
« Les blancs, pour linstant. »
« Et après ? »
« Les rouges doivent lutter ! »
« Maman, emmène-moi quelque part Je suis trop fatigué. »
« Je voulais te le proposer aussi, Sophie. Partons tous les trois dans le petit château. Il fait beau, on ira marcher dans la forêt. »

Le printemps transforma leur refuge en un paradis fleuri. Ensemble, ils parcouraient les bois, sémerveillant de chaque fleur et chaque brin dherbe. Parfois, Émile se concentrait, immobile.
« Quest-ce que tu fais, mon fils ? Tu es mal ? »
« Chut, Maman Je joue à la bataille navale »

Le séjour fut court mais bénéfique. Émile était ragaillardi, ses joues reprenaient des couleurs.
« Maman, papa est où ? »
« Il est reparti, mon chéri. »
« Encore ? Bon, daccord. »

Retour à la clinique. Nouveaux prélèvements. La chef de labo vint elle-même.
« Docteur Michel, où avez-vous emmené votre fils ? »
« Pas loin, dans la réserve. Pourquoi ? Que disent les analyses ? »
« Tout va bien. Il est en rémission. Les paramètres sont excellents. »

Michel se précipita dans la chambre dÉmile.
« Mon grand, tu es guéri ! Ne pleure pas, Sophie. Il va mieux ! Quas-tu fait, Émile ? »
« Papa, tu te rappelles les bateaux ? À chaque bataille, jai fait gagner les rouges ! »

La vie a parfois des détours imprévisibles. Le chagrin, la maladie, la solitude ne choisissent pas leur moment pour frapper. Mais dans lobscurité, une main tendue, une parole douce, un rire partagé, peuvent devenir des phares. Sophie a appris quon ne maîtrise pas tout : quand tout semble seffondrer, la tendresse, lamitié et la force daimer redonnent couleur à la vie. Peut-être le destin nous fait-il traverser lépreuve pour nous ramener à lessentiel : croire en soi, croire en lautre, croire quil y aura toujours un printemps après lhiver.

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Nathalie n’en croyait pas ses yeux : son mari, son unique soutien, celui qu’elle aimait et considérait comme son pilier, lui a dit aujourd’hui : « Je ne t’aime plus. » Sous le choc, elle est restée figée tandis qu’il s’affairait à faire ses valises. Comme si cela ne suffisait pas, son père est décédé il y a peu, sa mère, effondrée, et sa sœur, devenue handicapée à 18 ans après un grave accident, vivent dans une ville voisine ; son fils vient d’entrer au CP, son entreprise a fermé ses portes en juin et la voilà désormais au chômage. Et maintenant, elle doit aussi se battre seule. Nathalie s’effondre en larmes, désemparée : « Mon Dieu, que faire ? Comment vivre ? Oh, Alexis ! Il faut que je file le chercher à l’école ! » Les devoirs quotidiens l’obligent à avancer. « Maman, tu as pleuré ? – Non, Alexis, non. – Tu pleures pour papi ? Maman, il me manque tellement ! – À moi aussi, mon chéri. Mais nous devons être forts, papi l’a toujours été. Il est bien maintenant, là-haut auprès du Bon Dieu, il ne souffre plus, il a enfin son repos bien mérité. – Et papa, où est-il ? – Papa ? Il est sûrement en déplacement professionnel. Et l’école, ça va ? » Il faut continuer. Il ne l’aime plus ? On n’y peut rien. Nathalie passe en revue sa vie : toute sa formation ne lui sert à rien, les aides au chômage sont dérisoires, personne ne s’intéresse à son parcours. Que s’est-il donc passé pour que cet homme, autrefois si attentionné, devienne en un instant un étranger ? Son quotidien ne tient plus qu’à un fil : le petit logis dont la maison n’est pas achevée, une pièce habitable, une toiture au-dessus de la tête. Elle cherche désespérément du travail, sans succès, entre les contraintes du CP d’Alexis et sa solitude. Le soir, son parrain Romain l’appelle : « Nath, ton mari n’est pas revenu ? Tu accepterais un poste de magasinier ? C’est avec des horaires aménagés pour aller chercher ton fils ou organiser la garderie. Salaire modeste, 25. Mais mieux que rien. Demain, on vous amène des pommes de terre, des oignons et un poulet. – Romain, j’ai mes poules, elles nous nourrissent, elles pondent. – Alors laisse-les pondre, pas question de les tuer ! – Merci. Et Galina ? – Elle tient le coup, c’est une battante. » Toujours ainsi, fidèle et discret, avec une femme courageuse sous chimio. Nathalie se dit : une chance de survivre. Merci mon Dieu et merci le parrain. Au travail, elle trouve le temps de se retirer, de réfléchir, de pleurer. Les jours, les semaines, les mois passent. Au bout d’un an, Nathalie se surprend à avoir faim, à dormir, à rire des progrès de son fils. Mais la douleur du départ de son mari revient lorsqu’il prend Alexis pour le week-end. Elle ne l’en empêche pas : les enfants n’y sont pour rien. Elle aurait voulu demander ce qui n’allait pas, tout en sachant qu’une nouvelle passion avait éclaté chez lui. Elle repense à cette réplique de film : « L’amour dure jusqu’au premier virage, ensuite la vie commence. » Pour elle, amour et vie ont toujours été liés. Et pour lui ? Cette année, l’automne ressemble à un été prolongé : doux, verdoyant, plein de voix d’enfants dans la rue, d’asters et de chrysanthèmes dans le jardin. Le jour où Nathalie croise le regard insistant de Michel, il ne diffère des autres que par la lumière du soleil, une musique plus forte venant de la fenêtre voisine, ou ce frisson du destin qui rapproche deux solitudes : « Mademoiselle, laissez-moi vous aider, ce n’est pas raisonnable de porter tant de choses ! – J’en ai l’habitude. – C’est triste qu’une telle beauté soit habituée à porter des charges. – Vous aidez toutes les jolies femmes ? Vous patrouillez devant le magasin ? – Oui, et j’attendais de voir LA jolie femme. Enfin ! » Impossible de ne pas rire aux éclats. Et ils rient, les larmes aux yeux. « Michel, » se présente-t-il joyeux. « Nathalie. – Comme dans la chanson “Nathalie, Nathalie, femme d’un autre…” – Je ne connais pas. – Eh bien, chance ! Vous êtes libre ? Tout le monde est devenu fou ou aveugle ? – Vous avez de l’humour, c’est bien… et du sérieux ? – Autant. Nath, allons au cinéma ce soir, discutons… – Impossible, je dois aller chercher mon fils à la garderie. – Attendez… vous avez un fils ? On vous donne vingt ans ! – J’en ai trente-cinq. – Moi aussi ! Coïncidence… mais j’aurais cru que vous étiez bien plus jeune. – Maintenant ? – Je réalise… Tous les hommes rêvent d’avoir un fils… mais le papa ? – Je préfère ne pas en parler… – Compris. Un jour libre ? On ira au cinéma avec votre fils, séance enfants. – Les week-ends, Alexis voit son père… – Nathalie, je ne veux pas vous brusquer. Si vous avez un moment, appelez-moi. Voici ma carte : je suis médecin, pédiatre-hématologue. – Voilà qui est sérieux ! – Plus que la chasse aux belles femmes ! – Je vous appellerai, Michel, vraiment. – Je vous attends. » Cet automne est un vrai cadeau, tout en lumière dorée, foisonnant de couleurs et de douceur, de rires et de parcs, de tendresse retrouvée, le passé guéri dans la danse des feuilles sous le soleil. Ils s’apprivoisent doucement, et au bout d’un mois et demi, c’est Nathalie qui lance timidement : « On boit un thé ? » « Nathalie, ne sois pas vexée, je préfère ne pas venir chez toi, c’est trop précieux ce moment pour moi, laisse-moi prendre soin de ça. Tu me fais confiance ? » Viennent le week-end, la virée dans une petite maison façon château, louée en réserve, où Nathalie ne voit que les yeux bruns de son homme, et plonge dans ses bras. Elle découvre un bonheur insoupçonné : « Michel, où suis-je, que m’arrive-t-il ? J’ai l’impression de mourir d’amour… Comment ai-je pu vivre sans toi ? Que je suis heureuse avec toi… – Tu es si belle… je suis si heureux ! » Peu à peu, ils ne supportent plus la séparation. « Nathalie, épouse-moi. – Michel, j’ai mon divorce à la fin du mois… – Et aussitôt le mariage ! Je ne veux pas qu’on me vole ma femme… – Ma vie est à moi, pas à n’importe qui. J’ai un homme que j’aime. Promets-moi, pas de cérémonies, juste la signature et tu m’emmènes dans notre château, là où je suis déjà ta femme pour toujours. – Comme tu veux, mon amour. » Romain et Galina sont les seuls témoins de leur union, la maman et la sœur envoient une chaleureuse télégramme de félicitations. Rapidement, ils s’installent dans un deux-pièces rénové à leur goût, surtout la chambre d’Alexis, pensée avec soin par Michel. Le petit les connaît, mais reste distant : pour lui, le duo papa-maman est sacré. « Nathalie, ne panique pas, mieux vaut faire une prise de sang à Alexis, il me paraît bien pâle. – Il est juste très affecté par notre divorce… Tu sais, pour un enfant c’est parfois plus dur que la mort d’un parent… – Je sais, j’ai vécu ça enfant, c’est un tsunami… Mais la prise de sang, on la fait, n’est-ce pas Alexis ? » Ce jour-là, Michel rentre tête basse : Nathalie comprend. « Ne t’en fais pas, ma chérie. Il y a une anomalie dans le sang d’Alexis. Mon intuition n’a hélas pas failli. Je l’emmène demain. » Comme si le bonheur se payait au prix fort. Leucémie. Un mot terrible. Une autre vie commence : Nathalie prend un congé sans solde, impossible de laisser son fils affronter sans elle les piqûres et perfusions, les analyses. Elle lui tient la main : « Tiens bon, mon fils, tu es fort, tu l’as toujours été, mon allié, on n’a jamais été séparés et on le sera jamais. » Quand elle n’a plus de forces, Michel reste auprès d’Alexis. Souvent, elle ne trouve pas le sommeil, fixée au plafond. L’ex-mari réclame qu’elle quitte la maison inachevée : « Je verrai Alexis chez moi, ce sera son vrai chez lui. – Tu pourrais au moins te soucier de lui. – Je ne peux pas, je pars en déplacement. » Michel la rassure : « On gagnera notre vie. Ne t’accroche pas au passé. – C’est injuste… J’ai tout mis dans cette maison… Mais à quoi bon penser à ça maintenant ? Être radiée… – Ne pense qu’à Alexis. Je m’en occupe. J’ai toujours rêvé d’une famille… Dieu le sais, il ne vous prendra pas à moi. – Comment vont les analyses ? – On fait tout… mais c’est mauvais. » Nathalie pleure en silence. Alexis demande : « Oncle Michel, qu’est-ce que j’ai avec mon sang ? – Tu sais, il y a des navires rouges et des navires blancs. Les tiens se battent. – Qui gagne ? – Les blancs, pour l’instant. – Et après ? – Aide les rouges ! – Maman, emmène-moi loin… Je fatigue… – Nathalie, j’allais te proposer. Allons tous les trois dans notre château, la météo est bonne, profitons du bois, qu’Alexis se repose. » Le printemps fleuri leur offre son jardin. Ils se promènent, s’émerveillant devant chaque fleur, chaque brin d’herbe. Mais il y a des moments où Alexis s’arrête, concentré, figé. « Tu vas bien, mon chéri ? – Ne me dérange pas, maman. Je joue à la bataille navale. » Ce court répit fait des miracles : il redevient frais, il rosit. « Maman, papa, il est où ? – En déplacement, mon cœur. – Encore ? Bon. » Retour à la clinique, nouvelles analyses. La directrice du laboratoire débarque en personne. « Docteur Michel, où avez-vous emmené l’enfant ? – Dans la réserve, pas loin. Pourquoi ? Le sang ? – Il va très bien. Rémission. Les analyses sont bonnes. » Michel bondit dans la chambre : « Alexis, que fais-tu ? Tu vas mieux mon fils. Ne pleure pas, Nathalie, il guérit. Qu’as-tu fait ? – Papa, tu te souviens de tes navires ? À chaque bataille navale, j’ai fait gagner les rouges. »
J’ai découvert que mon fils avait abandonné une jeune femme enceinte : c’est moi qui ai payé son avocate.