Journal intime Paris, printemps pluvieux
Tout a commencé hier soir, autour de la table de notre petit appartement près de la place Gambetta. Antoine, le frère cadet de Julien, a lancé sa requête en saffalant sur la chaise, un cure-dent entre les dents, lair sûr de lui, ce qui, chez lui, nest jamais bon signe.
Tu comprends, Laure, c’est la jeunesse, hein, tu sais ce que cest formula-t-il avec de grands gestes. Juliette et moi, on a décidé de franchir une étape, demménager ensemble. Marre de se cacher à droite à gauche, on na plus dix-huit ans. Et puis, vous avez trois chambres ici, ya de la place ! Celle du fond, ton « bureau », tu ten sers vraiment ? Je la trouve parfaite.
Jai cru avoir mal entendu. Derrière lui, lodeur réconfortante dun pot-au-feu mijotait, la pluie frappait doucement les volets et, pourtant, la scène avait un goût dirréel. Mon regard sest posé sur Julien ; il picorait sa purée, lair embarrassé, la mine obstinément plongée dans lassiette. Il avait déjà pris parti, je lai su au premier coup dœil.
Antoine tu squattes chez nous depuis quatre mois. On avait dit deux semaines, le temps que tu trouves un boulot et une chambre. Or tu nas pas bougé, et maintenant, tu veux ramener ta copine comme si de rien nétait ?
Oh, tu fais la dure répondit-il en grimaçant. Comme si tu ne savais pas que je cherche encore ma voie ! Je ne vais pas finir livreur, non, faut respecter ma personnalité sensible. Et puis Juliette elle traverse une sale passe. Sa mère lui mène la vie dure, tout est compliqué, tu sais. On va pas la mettre à la rue, tu captes ?
Antoine, ce ne sont pas nos affaires. Nous, on a notre rythme. Mon bureau, cest mon espace de travail, jy passe mes soirées à bosser mes plans, à rédiger, à trier mes papiers.
Julien, jetant enfin un œil timide :
Allez, Laure sois sympa. Il reste plein de place, tu pourrais installer ton ordinateur dans notre chambre, non ? Cest mon frère ils demanderont pas plus dun ou deux mois, ça les dépanne vraiment. Je peux pas labandonner. Il na nulle part où aller.
Jai fixé mon mari longuement. Mais lui savait très bien ce que javais sacrifié pour cet appartement : cinq ans de crédit, deux boulots, des nuits blanches, pas de vacances, chaque sou compté Javais remboursé mon prêt, seule, avant de le rencontrer. Lui, il est juste arrivé avec son vieil ordinateur et son matériel de pêche, et maintenant il saccapare mon espace comme sil sagissait dune auberge de jeunesse.
Julien, viens, on va parler, ai-je dit dune voix coupante.
Enfermés dans la chambre, je nai pas tardé :
Tu réalises ce que tu proposes ? Un mois ! Il glandouille ici sans payer un centime, le frigo disparaît comme par enchantement, et tu voudrais que jaccueille sa copine une inconnue ! alors que jai à peine de quoi respirer chez moi ?
Laure, calme-toi, murmura mon mari en essayant de menlacer. Antoine a besoin de soutien. Juliette paraît gentille, discrète. Ils resteront dans leur pièce. Ma mère a aussi son mot à dire, elle ma demandé de laider. Son cœur saffole si elle apprend quAntoine na plus de toit
Le coup de la belle-mère, je le connais. Cest sa tactique quand il ne sait plus quoi dire, me culpabiliser, solliciter ma compassion pour celle qui ne ma jamais aimée.
Un mois. Rien de plus. Et pas de boucan, pas de soirées, et mon bureau, jen garde la moitié, ils dormiront sur le canapé.
Julien rayonna, membrassa puis courut annoncer la “bonne nouvelle” à son frère. Je suis restée devant le miroir, les bras ballants, des cernes sous les yeux, la ride du lion de plus en plus marquée. Pourquoi ai-je tant de mal à dire non, franchement ?
Le lendemain, « la gentille » Juliette a débarqué. Elle avait des cheveux dun rose criard, un anneau au nez, deux énormes valises traînées sans ménagement sur mon parquet ciré.
Soir, lâcha-t-elle sans retirer ses écouteurs, roulant sa valise sale jusque devant mon bureau. Eh, Antoine, tavais dit que la chambre était plus grande
Jai gardé ma politesse forcée, préparée tout laprès-midi, mais elle sest vite envolée.
Bonjour, Juliette. Chez nous, on laisse ses chaussures à la porte. Et les roues de ta valise sont pleines de boue.
La jeune femme ma jeté un regard où se mêlait indifférence et défi :
Ouais, tinquiète, je nettoierai plus tard. Antoine, viens maider !
Évidemment, « plus tard » nest jamais venu. Jai nettoyé moi-même les traces sombres dans lentrée par dépit.
Trois jours de calme relatif, hormis les stations prolongées de Juliette dans la salle de bain deux heures le matin, deux heures le soir et la disparition de mon gel douche Hermès réservé aux occasions. Mais cest le samedi que les choses ont dérapé.
Jai été tirée du sommeil vers neuf heures, mon unique grasse matinée, par des éclats de rire et la senteur désagréable daliments brûlés. En arrivant dans la cuisine, le spectacle surréaliste : vaisselle entassée, miettes du petit déjeuner jusque sur le sol, Juliette en tee-shirt dAntoine (qui ne cachait presque rien), armée dune fourchette, massacrant ma poêle préférée.
Que se passe-t-il ? ai-je tenté, la voix tremblante.
Ah, tes réveillée ! cria Antoine, son verre de bière à la main (le matin, oui) On voulait faire des crêpes, histoire de mettre lambiance. Mais tas un drôle de mélange à crêpes, ça colle.
Je lui ai arraché la poêle : le fond rayé profondément.
On ne gratte pas du Tefal avec une fourchette en métal, tu comprends ça ?
Oh ça va, hein ! Tes bien radine On voulait même ten laisser, Laurette.
Je préfère « Laure ». Rangez ce chantier. Maintenant.
Bah écoute, t’as tes règles ou quoi ? fit Juliette en ricanant. Antoine, on retourne dans la chambre, ça ma coupé lappétit, son humeur.
Ils sont repartis, la cuisine dans un état lamentable. Julien, caché lâchement aux toilettes, finit par sortir.
Cest la dernière fois, ai-je dit sans me retourner. Au moindre nouvel incident, ils dégagent. Tous les deux.
Faut pas ténerver, la pauvre, elle sait rien faire, elle est jeune Je leur parlerai On rachètera une poêle.
Le problème nest pas la poêle, cest le respect. Ici, cest mon foyer, pas une auberge.
La semaine suivante fut pénible. Je traînais au bureau sous prétexte de boulot tardif pour éviter à tout prix les « jeunes ». Chaque soir, il se produisait quelque chose : plat préparé disparu, serviettes mouillées jetées dans la salle de bain, musique à fond à minuit.
Antoine squattait le salon toute la journée devant ma télé, manette en main, rêvassant tout haut à des business innovants. Juliette, elle, navait ni école ni travail, traînait online ou accrochée à son smartphone.
Le jeudi fut lapogée. Partie en déplacement express à Lyon, je suis rentrée tard et crevée. A peine arrivée, jai failli tomber sur un carton dans lentrée. Et là : toutes mes affaires du bureau entassées et balancées pêle-mêle, mon écran posé dessus sans ménagement.
Le cœur affolé, je me suis ruée vers le bureau : impossible de le reconnaître. Mon grand bureau démonté, relégué sur le balcon (visible à travers la vitre). A la place, une vieille commode ramassée Dieu sait où. Au mur, des affiches criardes. Sur le sol, un matelas pneumatique. Juliette sur le canapé, en train de se faire les ongles, acétone et odeur écœurante partout. Antoine bricolait un trou dans la cloison.
Qu’est-ce que? ai-je murmuré, et leur vacarme sest arrêté net.
Oh, Laure ! On a rafraîchi, ça te plaît ? Juliette ne « sentait » pas la pièce, alors on a fait de la place. Ton bureau, il gênait lénergie. On a optimisé, mis en mode zen.
Mon bureau sur le balcon ?! Il est en bois, s’il prend lhumidité, c’est foutu ! Mon écran, balancé dans le couloir
Bah, ça craint rien ! souffle Juliette. Avoue quau moins cest plus aéré ! On a besoin de notre « espace vital », jeune couple, tu vois quoi.
Et Julien ? balbutiai-je, glaciale.
À lépicerie, pour acheter de quoi arroser nos travaux ! Tu veux trinquer avec nous ?
Julien est rentré, chargé de bières, a blêmi en voyant mon visage.
Tu savais? ai-je demandé à voix basse.
Euh oui, mais cétait une surprise Ils voulaient que tu découvres leur petit nid Puis ton bureau il est vieux, non ?
Il est italien, payé deux mois de salaire. Ce nest même pas le plus grave. Tu as laissé expédier mes affaires comme de vieilles chaussettes ? À moi ? Ici ?
Bah, enfin, Laure, « à moi, à moi » On est en famille quand même !
Justement. Sauf que la tienne sarrête à ton frère et sa copine, moi je ne suis que la logeuse et la bonne apparemment.
Non mais c’est qui la « bonne » là ?! sest énervée Juliette en surgissant. Ohlàlà, mais elle pète un câble On bosse à lambiance et madame râle, mais cest pas croyable !
Tais-toi. Vingt minutes. Pour rassembler vos affaires et quitter mon appartement.
Hein ?! sétrangla Antoine. Tes sérieuse ? Julien, tu la laisses faire ? Elle est folle !
Julien ma regardée, rarement aussi pâle. Il a compris en me fixant : un mot de travers, il rejoignait la sortie.
Antoine tu ferais mieux de texécuter. Oui, vous êtes allés trop loin, ce bureau Laure y tenait.
Tsss ! râla Antoine. On va voir si maman va aimer ça, je file à Orléans tout raconter. Tes une vraie vipère ! Je reviens jamais, cest clair !
Tant mieux. Tu ramasses tes pulls plus vite que ça !
Panique générale : Juliette fourrait ses vêtements, embarquant des objets au passage.
Le sèche-cheveux et la crème visage, tu rends ! ai-je signalé calmement.
Ouais, garde tes trucs de bourge ! cracha-t-elle.
Antoine empilait ses affaires en grommelant. En un quart dheure, tout était prêt.
Je ne vous commande pas de taxi. Le métro nest pas loin, faites marcher vos jambes.
On sen souviendra ! sexclama Antoine sur le palier. Toi, Laure, tes une sorcière. Toi, Julien, tes sous sa coupe On se reverra !
BAM. Silence royal.
Je me suis assise dans lentrée, le dos contre le mur, les bras tremblants. La colère laissait place à un soulagement vide.
Julien, pathétique, hésitait, bières à la main.
Tu as vraiment appelé la police ?
Je lui ai montré mon téléphone éteint.
Non, mais je laurais fait sils refusaient de sortir.
Jai inspecté le bureau. Rayures, trous, écran griffé le carnage.
Demain, tu ramènes le bureau. Si le bois est fichu, tu paies les réparations, sur TON compte, pas le nôtre. Et tu refais le papier-peint. Tout.
Oui, ma chérie. Je vais tout faire. Pardon, je je voulais bien faire. Je croyais aider tout le monde
On arrange jamais tout le monde. Tu les as laissés mhumilier ici. Tu nas rien dit. Depuis le début, tu sais quAntoine a toujours profité de toi, mais tu trouves ça plus commode de laisser lautre gérer le sale boulot, cest tout.
Je suis passée à la cuisine. Sans musique braillée ni parasites, la montagne de vaisselle sale nétait plus quun détail.
Tu toccupes du ménage aussi. Et je vais prendre un bain. Je veux que la cuisine brille et quil ny ait plus ni odeur de tabac ni parfum cheap au retour.
Julien a obéi veston jeté, manches relevées, vaisselle lancée. Le bruit de leau en cascade, celui des assiettes sentrechoquant : la plus douce des musiques.
Dans la baignoire, cette fois je me suis vraiment détendue. Je nai même pas lu le sms de ma belle-mère des reproches prévisibles. Jai bloqué son numéro, ainsi que celui dAntoine.
« Voilà, cest mieux », me suis-je dit.
Une heure plus tard, tout était propre. Julien avait remonté le bureau, constaté que le pied était abîmé, promit de le repeindre, vérifié que lordinateur résistait.
Jai tout fini. Le bureau va bien Je tai rapporté un plateau, voulais-tu un thé et une tartine ?
Jai pris mon verre deau.
Bien.
Laure On ne divorce pas, hein ?
Du balcon, jai contemplé Paris sous la pluie, les lampadaires sétiolant dans la nuit grise.
Pas encore. Mais tu es à lessai. La prochaine fois que ta famille réclame ma « générosité », cest ta valise qui partira sur le palier.
Je comprends. Je promets.
On verra.
Jai regagné la chambre. Jai dormi dun sommeil profond, les bras en étoile, sans bruit importun. Au matin, le parfum du café ma réveillée. Julien avait préparé des tartines trop grillées, mais cétait lintention.
Entre deux bouchées, il a proposé, timidement :
Je me disais On devrait peut-être changer les serrures, au cas où Antoine aurait gardé les clés ?
Pour une fois, une vraie initiative.
Bien sûr. Appelle le serrurier aujourdhui.
Lordre se remettait peu à peu. La confiance, elle, nécessiterait du temps, des actes, pas des mots. Mais mes limites étaient intactes : parfois, il faut être celle quon traite de sorcière ou de garce, pour exister. Ce prix-là, je laccepte.
Jai appris, par lintermédiaire damis, quAntoine et Juliette sétaient séparés à peine deux semaines plus tard. Elle a trouvé mieux, plus spacieux. Antoine est retourné chez sa mère et fait depuis son intéressant, victime de lunivers et de sa “méchante” belle-sœur. Libre à lui : cette histoire, désormais, ne mappartient plus.





