Ma tante vient de débarquer chez nous accompagnée de sa fille et de son gendre. Ils ont apporté de la viande et un vin hors de prix, mais ma mère les a mis dehors sans hésiter.
Ma mère a une grande famille. Elle avait six frères et sœurs, mais il nen reste plus que trois aujourdhui. Ma mère et lune de ses sœurs vivent dans le même village. Lété, elles travaillent dur ; lhiver, elles vivent des économies faites pendant la belle saison. Chez nous comme chez elles, on cultive un potager familialprendre soin des légumes, cest un peu notre tradition.
Lautre sœur de ma mère habite à Lyon. Elle possède un grand appartement et une maison au bord du lac dAnnecy. Son mari dirige une grande entreprise du bâtiment. Bien sûr, leur vie na pas toujours été faite de confort : eux aussi, ils ont connu la campagne et les temps difficiles. Ma mère et ma tante les ont longtemps épaulés du mieux quelles pouvaient. Mais à présent, leur réussite semble avoir effacé toute trace du passé et de la famille.
Un jour, ma mère apprend par hasard que sa sœur a marié sa fille, Philippine. Au début, elle est abasourdie, puis elle fait semblant dêtre au courant, trop honteuse devant les gens du village. Après tout, qui ne se sentirait pas rejetée si sa propre sœur ne linvitait pas au mariage de sa nièce?
En rentrant, ma mère raconte tout à notre autre tante, Solange. Elle aussi tombe des nues, profondément peinée. À deux, elles décident dappeler leur sœur pour la féliciter, espérant réveiller un peu de remords. Mais celle-ci ne leur décroche quun «merci» froid avant de raccrocher aussitôt.
Pourtant, quelque chose semble avoir remué la sœur citadine, car voilà quelle décide de venir nous voir. Malheureusement, ma mère, blessée, refuse de les recevoir : elle les met à la porte. «Puisque vous aviez honte de nous inviter au restaurant sous prétexte que nous ne sommes que des villageoises quand vous vous dites bourgeois, il nétait pas nécessaire de venir chez nous non plus.»
Le mari de la tante de Lyon avoue alors, sans prendre de gants, quils avaient effectivement honte et que, si nous étions venus au restaurant, tout aurait senti la viande de porc. Ma mère seffondre, profondément atteinte par ces mots. Elle leur interdit de remettre les pieds chez nous et déclare quelle ne veut plus jamais les voir. Lautre tante, Solange, se range aussitôt du côté de ma mère, décidant à son tour de couper tout contact.





