Jaurais mieux fait de ne pas me donner autant de mal, soupire la mère de Paul, mécontente.
Cest ton châtiment ! Tu as détruit une famille qui nétait pas la tienne ! À présent, tu nas que ce que tu mérites ! sempresse dajouter sa belle-mère. Te voilà punie !
Mais je nai rien détruit du tout, souffle enfin Maëlys. Paul avait déjà lintention de divorcer !
Bien sûr ! Il voulait soi-disant divorcer, mais il est resté quinze ans avec Camille ! Il la quitté à cause de toi, et à présent que tu es là, elle a sombré et nest plus là.
À trente ans, après un mariage raté et quelques histoires damour compliquées, Maëlys rêvait encore dune vraie famille et dun enfant.
Alors, quand elle a commencé à sortir avec Paul, elle sest prise à espérer de nouveau.
Plus âgé de cinq ans, solidement bâti, chauffeur-livreur, Paul lui apparaissait comme lhomme fiable dont elle avait besoin, une épaule sur laquelle sappuyer.
Dès leur deuxième semaine ensemble, il évoquait volontiers leur avenir, lui répétant quil rêvait dun fils.
Maëlys priait intérieurement pour que leurs projets se réalisent.
Mais la découverte que Paul était marié, quatre mois après, la désarçonna complètement.
Ne tinquiète pas ainsi, lui avait-il dit posément. Je prévoyais ce divorce, mais je navais nulle part où aller et personne vers qui me tourner. Tu me vois, adulte, retourner vivre chez ma mère ?
Tous les hommes mariés racontent la même chose, avait-elle murmuré, tentant de ravaler ses larmes.
Je ne suis pas tous les hommes, avait-il coupé, catégorique.
Et il avait tenu sa parole.
Deux mois plus tard, il lui montrait son jugement de divorce, et deux mois après, ils se mariaient.
Paul avait une fille dun premier mariage, restée avec sa mère, mais il soutenait Maëlys dans leur désir davoir un enfant ensemble.
Malheureusement, les difficultés commencèrent là.
Deux ans despoirs déçus passèrent, puis Maëlys consulta une gynécologue.
Nayant jamais eu de soucis de santé, elle fut surprise dapprendre que des problèmes existaient.
Vous nêtes ni la première ni la dernière, la rassura la docteure. Un traitement, et tout rentrera dans lordre, vous verrez.
Le traitement savéra rude pour Maëlys.
Les hormones bouleversaient son humeur, elle passait dexcès dappétit à des douleurs destomac.
Paul sinquiétait de ces changements, lui demandait ce qui nallait pas, sétonnait de ses nerfs, de ses colères, ses cris.
Maëlys se refusait à lui parler de ses problèmes.
Et sil décidait de partir ? Cela la détruirait. Personne ne devait être au courant.
Un soir, Paul rentre avec une adolescente à ses côtés.
Je te présente Chloé, ma fille, lance-t-il avec naturel. Et voici Maëlys, ma femme.
Chloé va désormais vivre avec nous, ajoute-t-il en haussant les épaules. Sa maman est décédée.
Pardon ? balbutie Maëlys, étouffant ses questions devant lenfant. Entrez, installez-vous !
Curieusement, Maëlys navait jamais rencontré Chloé avant.
Paul voyait sa fille rarement, à lextérieur, payait la pension, voilà tout ce quelle savait.
Bien sûr, perdre sa mère à treize ans est terrible, mais Maëlys ne comptait pas élever lenfant dune autre.
Elle lavoua à Paul dès quils furent seuls.
Tu veux que je la place à lassistance publique ? sénerva Paul.
Pas du tout ! Mais ta mère adore sa petite-fille, tu las toujours dit, elle pourrait accueillir Chloé.
Ma mère a déjà des soucis de santé, elle na plus lâge.
Maëlys et sa belle-mère navaient aucune relation particulière, dix rencontres tout au plus, et tout juste cordiales. Lucienne, la mère de Paul, paraissait pourtant en forme pour ses 58 ans.
Et moi, tu me crois en pleine santé ? rétorque Maëlys, puis se ravise. Pas question que Paul soupçonne quoi que ce soit.
Je pense que oui. Mais tu es très nerveuse. Tu devrais peut-être consulter ?
Paul, je ne connais pas du tout Chloé. On vient juste de se rencontrer
Cest une fille adorable. Vous allez bien vous entendre. Et puis stop, je dois me lever tôt demain.
Maëlys ravale ses reproches. Elle ne veut pas se disputer.
Le lendemain, elle tente den discuter avec Lucienne. Réponse sèche de la belle-mère :
Tu as épousé un homme qui avait déjà une fille. À quoi tu tattendais ? et elle raccroche.
Le soir, Paul éclate en sanglots de colère, oubliant la chambre voisine de sa fille.
Jen ai ras-le-bol ! On divorce. Chloé restera chez toi pour linstant. Je prendrai un studio, je reviendrai la chercher plus tard, déclare Paul.
Il attrape quelques affaires et claque la porte, laissant Maëlys sidérée de peur.
Elle nose dire un mot, tétanisée par la peur dêtre abandonnée.
Mais Paul reviendra, elle en est convaincue. En attendant, impossible de faire autrement, elle doit vivre avec Chloé.
La jeune fille se révèle douce, timide, ordonnée, une vraie perle.
Toujours prête à aider pour les tâches ménagères, Chloé garde sa chambre en parfait état, jamais un caprice, toujours un sourire.
Au bout dune semaine, Maëlys sétonne de bien sentendre avec elle, et dy prendre plaisir.
Chloé adore cuisiner, apprend volontiers auprès de sa belle-mère.
Le soir, elles regardent des films, préparent ensemble le lendemain.
Paul reste absent, tandis que Lucienne appelle sa petite-fille régulièrement.
Maëlys comprend que sa belle-mère cherche à savoir si lenfant nest maltraitée, mais Chloé na que des mots joyeux sur leur vie commune.
Mais un nouveau problème la hante : le lycée de Chloé.
Avant, elle allait dans une école proche de chez sa mère, mais désormais, cest trop loin.
Maëlys tente dappeler Paul : aucune réponse. Il revient cependant ce soir-là, furieux.
Alors, tu narrives pas à me donner un enfant, mais tu mas menti ? Je taurais jamais crue capable de ça !
Paul, mais de quoi tu parles ?
Fais pas linnocente ! Ma mère ma tout dit ! Ton infertilité, ton traitement inutile ! Et tous tes caprices, tes scènes ! Je ne veux plus te voir !
Laisse-moi texpliquer, sil te plaît Maëlys a les larmes aux yeux, mais Paul ne lécoute plus.
Heureusement, Chloé est sortie faire des courses et ne voit rien de la crise.
Où sont les affaires de Chloé ? On part ! Je demande le divorce, cest fini !
Je croyais quon pouvait tout arranger, que tu maimerais, que tu accepterais ma fille
Mais je taime !
Cest assez, Maëlys ! Paul entasse les vêtements de sa fille dans des sacs.
Elle éclate en sanglots.
À ce moment-là, Chloé rentre dans lappartement.
Cest toi, Chloé ? Cest toi qui as tout raconté à ta grand-mère ? demande Maëlys, désemparée. Je croyais quon était amies
Je nai rien dit, proteste Chloé, bouleversée. Mais de quoi parlez-vous ?
Va attendre dans la voiture, ma petite, Lucienne apparaît soudain sur le pas de la porte. Je tai bien dit de ne pas rester ici.
Cest Maëlys qui ta appris à désobéir aux adultes ?
Mamie, tu racontes nimporte quoi !
Assez, ma fille, intervient Paul, laisse-nous, attends-nous dans la rue.
Chloé obéit.
Pourquoi tu attaques une enfant ? accuse Lucienne. Elle ny est pour rien !
Cest moi qui ai découvert toutes ces pilules, jai deviné à quoi elles servaient.
Visiblement, Lucienne a fouillé la chambre de Maëlys. Peu importe, pense-t-elle, ce nest pas le vrai problème.
Cest la punition pour avoir brisé une famille ! insiste Lucienne. Prends-en de la graine !
Mais je nai rien détruit, réplique enfin Maëlys. Paul voulait déjà divorcer !
Bien sûr ! Mais il vivait avec Camille depuis quinze ans ! À cause de toi, il la quittée, elle sest perdue
Maintenant ma petite-fille est orpheline ! Sa vie fichue, cest sur ta conscience !
Paul échange des regards impuissants avec les deux femmes, incapable dintervenir.
Mais cest Chloé qui les interrompt.
Mamie, arrête de mentir ! sécrie-t-elle depuis la porte, quelle a entrebâillée sans partir. Maman buvait avant que papa ne parte, et cest pour ça quils se disputaient ! Il voulait la quitter pour ça !
Ma chérie, tu dis nimporte quoi, tente Lucienne, décontenancée. Cest le chagrin qui te fait parler ainsi, je comprends
Non, tu comprends rien ! Papa a eu raison de partir ! On ne pouvait pas vivre avec elle Toujours ivre, toujours en train de crier sur papa et moi. Jai pas pu partir, cétait ma mère Mais Maëlys, elle est super ! Elle prend soin de moi, elle me parle, elle mapprend plein de trucs Chloé fond en larmes.
Les trois adultes se précipitent pour la consoler.
Même si Maëlys est malade, renifle Chloé, elle guérira, je le sais ! Papa, pourquoi tes parti ? Maëlys taime, et moi aussi
Jaurais mieux fait daccepter de prendre Chloé chez moi, grince Lucienne, amère. Je croyais que Maëlys jetterait léponge et divorcerait delle-même. Et ces médicaments, je pensais bien faire Finalement, cest ma petite-fille qui souffre
Bravo, souffle Maëlys, épuisée. Elle enlace Chloé, lentraîne à la salle de bains.
Paul, abattu, garde le silence.
Le couple finit par se réconcilier, Chloé refuse désormais daller vivre chez sa grand-mère, ce qui au fond ravit Maëlys.
Ils voient rarement Lucienne, et elle continue, malgré tout, despérer renouer des liens.





