Vingt ans de mariage sans le moindre cadeau : l’histoire d’Adèle et Sébastien, ou l’art de s’aimer à la française sans fioritures

Vingt ans sans présents pour elle : douceur dune vie commune.
Il y a bien longtemps, Jules Mercier navait jamais offert le moindre cadeau à son épouse, avec qui il partageait pourtant vingt années de mariage sans heurts. Non quil fût avare, mais loccasion ne sen était tout bonnement jamais présentée. Avec Clémence, tout avait été si rapide : un mois à peine après sêtre rencontrés, ils étaient devenus mari et femme.
Même lors de leur brèves fiançailles, il ny eut aucun bouquet ni boîte de chocolats. Jules se glissait simplement, à la nuit tombée, sous la fenêtre de la maison familiale à Rivedoux, et sifflait un air pénétrant. Clémence descendait précipitamment, et tous deux prenaient place sur le banc public, sous la lanterne, échangeant à peine quelques mots, veillant tard dans la nuit.
Le premier baiser, il le lui avait dérobé lors de leur engagement officiel. Après quoi, la vie, tout simplement, avait pris son cours. Jules, grâce à sa perspicacité, fit prospérer la petite porcherie héritée de son père. Clémence, courageuse, cultivait un potager dont la réputation dépassait le village. Bientôt vinrent les enfants, leurs cris, les lessives, les robes à boutons, la coqueluche Les cadeaux ? Qui donc aurait eu le temps dy songer ? Les anniversaires nétaient fêtés quavec modestie, autour dun pot-au-feu partagé. Leur existence défilait ainsi, humblement, au rythme dun labeur sans fin mais dans une harmonie tranquille.
Un matin de mars, Jules chargea charrette et panier : il partait au marché de La Flotte avec son voisin, pour vendre pommes de terre nouvelles et lard salé, car il devait bientôt abattre la prochaine bête. Il avait soigneusement trié la récolte, emballé le lard dans de vieux torchons, espérant faire quelques francs de plus avant la fête des Mères. Au marché, lair était vivifiantpremiers effluves de printemps sur lîle. À sa grande surprise, tout partit à une vitesse folle ; les clientes se pressaient, la monnaie sonnait, et à midi il navait plus rien.
« Bah, Clémence sera contente, se réjouit-il. »
Il aida son voisin à ranger les caisses dans la Renault dépoque. Puis, fidèle à son habitude, il fit halte au café du coin, pour fêter sa bonne vente autour dun ballon de rouge. Non quil fût porté sur la bouteille, mais, selon lui, sa mère aurait dit que cela portait bonheur au commerce.
Ragaillardi, Jules flâna un peu, profitant des vitrines animées. Son regard fut soudain accroché par une scène devant la boutique du tailleur : un jeune couple contemplait une robe légère sur mannequin. La jeune femme, toute pétillante, sextasiait.
Lucie, allons, tu vas finir gelée le nez collé à la vitrine !
Cédric, tu la vois ? Ce tissu fleuri elle est splendide ! Je suis sûre quelle mirait comme un gant.
Pfff, cest trois bouts de chiffon, vas.
Tes bête ! Cest la dernière mode à Paris, couloir rétro ! Offres-la-moi, dis, à la fête des Mères, tu veux ?
Tu le sais, Lucie, nous sommes à sec. Si jachète ça, on ne mangera que du pain pour finir le mois
On se débrouillera ! Je la veux tant. Un an de mariage, pas même un foulard à Noël
Lucie, tu me rends fou à force
Je taime, mon amour, souffla-t-elle en lembrassant tendrement et lentraînant à lintérieur.
Le jeune homme adressa à Jules un clin dœil complice : « Les femmes, pas vrai ? » Peu après, ils ressortirent, Lucie rayonnante, tenant son précieux sac contre elle.
Jules sattarda devant la vitrine, pensif. La robe, simple mais élégante, semblait cousue dans le souvenir même de Clémence, aux jours de leur jeunesse, lorsquelle arborait fièrement des robes semblables le dimanche. Un élan de nostalgie le saisit. Toute sa vie, il avait travaillé, sans jamais se demander sil sétait arrêté pour donner ou recevoir simplement. Ce jeune homme, dont lamour se traduisait par un sacrifice, néveillait-il pas en lui quelque chose de perdu ? Lexistence, à force de se répéter, aurait-elle effacé le sentiment ? « Et moi, songea-t-il soudain, ai-je jamais prouvé à Clémence que je laimais, au-delà des tâches ordinaires ? »
Touché en plein cœur, il pénétra dun pas décidé dans la boutique.
Bonjour Monsieur, puis-je vous aider ? fit la vendeuse.
Oui, mademoiselle, je souhaiterais la robe du mannequin, là, près de la porte.
Quelle bonne idée ! Cest une création exclusive dun artisan de Bordeaux, pure soie. Votre fille sera ravie
Ce nest pas pour ma fille. Cest pour ma femme, marmonna-t-il, les joues un peu rouges.
Quelle heureuse femme, alors ! gazouilla la vendeuse en pliant soigneusement la robe dans du papier de soie.
Quand elle annonça le prix, Jules faillit en lâcher sa monnaie. Plus cher quun bon cochon ! Il hésita, la main serrée sur son porte-francs. Mais il songea à la vivacité du regard de Lucie, à la joie dans ses éclats de rire. Alors, résolument, il paya.
En sortant, il se sentit grandi, fier davoir accompli quelque chose pour la première fois, en vingt ans. Son voisin lattendait, impatient.
Tas bien vendu ?
Suffisamment.
Alors, le porte-monnaie va mieux ?
Occupe-toi de tes affaires, répondit sèchement Jules, soudain éteint par lanxiété doffrir ce cadeau.
Ils rentrèrent. Clémence était encore aux champs. Jules nourrit les cochons, rangea la cour, mais il sentait son cœur se serrer, comme un jeune homme avant une déclaration. Il se servit un verre. Puis un autre. Cela le rassura. Un peu.
La porte grinça. Clémence entra, le visage las.
Tu es là Les ventes ont marché ?
Oui, voici largent.
Clémence compta, lair soucieux.
Il en manque, non ?
Jai acheté Enfin, regarde donc dans le sac.
Clémence découvrit la robe, surprise.
Cest pour notre Lucille ? Cest trop grand pour elle Tu jettes notre argent
Cest pour toi, répondit-il, presque honteux. Pour la fête des Mères.
Clémence demeura sans voix, puis éclata en sanglots, filant dans la chambre. Elle reparut, dix minutes plus tard, les yeux embués.
Cette robe ne mira plus Je nai plus la taille que javais
Tu avais une pareille, je me souviens, dit-il maladroitement. On se voyait sous la lanterne, assis sur le banc.
Clémence eut un demi-sourire, ému.
Mon pauvre Jules, vingt ans sont passés On change, tu sais.
Il la contempla longuement, puis murmura :
Tu sais, en achetant ces fleurs, jai repensé à qui nous étions. Peut-être quaprès tout, le plus beau cadeau, cest juste de se retrouver, ensemble, comme au premier soir.

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Vingt ans de mariage sans le moindre cadeau : l’histoire d’Adèle et Sébastien, ou l’art de s’aimer à la française sans fioritures
J’ai rompu les liens avec ma famille – et pour la première fois, je respire enfin librement