Oh allez, ma fille ! Nous avons à peine dix-huit ans tous les deux…

«Allez, ma fille, on a à peine dixhuit ans»

Un vieil homme, dune soixantedix ans environ, la chevelure dun argent éclatant, erre doucement le long des enclos du refuge, comme sil cherchait quelquun. Lemployée du refuge, qui la aperçu à plusieurs reprises ces dernières semaines, décide de sapprocher.
Je peux vous aider? demandetelle.Vous cherchez quelquun?
Oh non, non, ne vous dérangez pas, répondil calmement.Je me contente de regarder. Si vous le permettez
Bien sûr, prenez tout le temps quil vous faut, répondelle, surprise.

Lhomme continue son chemin lentement, sarrêtant devant chaque enclos, scrutant longuement les chiens. Il semble vouloir lire dans leurs yeux, deviner leur destin. Après plusieurs tours, il sarrête devant un enclos précis.

Dans un coin, adossée au mur, se tient une chienne. Elle ne ressemble à aucune autre: elle ne remue pas la queue, ne lance pas de regards suppliants, ne cherche pas à attirer lattention. Elle reste immobile, le regard perdu au loin, comme si ses pensées voguaient ailleurs.

Quy atil avec elle? demandetil.
Cest Bérangère, explique la responsable. Elle a environ six ans. Elle a été heurtée par une voiture, son ancienne maîtresse a refusé de sen occuper, une voisine la amenée ici. Nous lui avons fait une opération, mais nous navons pas pu sauver sa patte.
Donc elle ne pourra plus courir?
Elle pourra se déplacer, mais depuis son arrivée, elle na jamais quitté lenclos. Peutêtre atelle peur.

Lhomme la fixe longuement.

Puisje lemmener chez moi? murmuretil, presque suppliant.

La femme le regarde, se demande :

«Où vastu la mettre, vieux? Tu peines déjà à marcher Si quelque chose arrive, elle retomberait à la rue.»

Nous allons réfléchir et vous répondre demain, lui ditelle.
Très bien alors je reviendrai demain. Au revoir.

Il repart dun pas chancelant, boitant légèrement.

Le lendemain matin, le refuge encore fermé, il se tient déjà devant le portail.

Ah vous voilà encore, répond la femme. Nous avons consulté la directrice. Nous ne pouvons pas vous confier cette chienne. Elle requiert une prise en charge particulière.

Lhomme baisse la tête. Ses yeux semblent briller de larmes. Il se tourne et séloigne sans un mot.

Après le déjeuner, le personnel nettoie les enclos et le revoit. Il se tient près de lenclos de Bérangère, lui parlant doucement. La femme répète quils ne peuvent pas la lui donner. Il hoche la tête mais reste là.

Ainsi chaque jour pendant un mois, il vient, se dirige directement vers Bérangère, sassied longuement à ses côtés, murmure ou reste simplement silencieux. Le personnel shabitue à sa présence.

Un jour, la directrice sadresse à Léontine :

Léontine, donnelalui. Elle ne sort jamais. Peutêtre ne faitelle confiance quà lui.

Léontine ouvre lenclos. Le vieil homme entre, sassied près de Bérangère et, au bout dune minute, ils sortent ensemble.

Les femmes restent bouche bée.

La chienne, qui navait pas franchi le seuil depuis des mois, marche désormais aux côtés de lhomme, sarrête pour reprendre son souffle, puis reprend la marche.

Cest ainsi que naît lamitié entre Bérangère et Henri Alexandre. Il vient chaque jour. Elle ne reconnaît que lui. Ils se promènent, sassoient sous les arbres, contemplent lhorizon dun même regard triste et silencieux. Quand ils reviennent au refuge, ils se fixent longtemps les yeux dans les yeux, comme sils peinaient à se séparer.

Quelques mois plus tard, la directrice lui propose dadopter Bérangère à vie.

Il refuse. Personne ne comprend pourquoi. Il voulait tant la sauver Mais le vieil homme ne veut pas expliquer. Il détourne simplement le regard, pour que personne ne voie ses larmes.

Un jour, la femme décide de le suivre. Boitant, il traverse presque toute la ville, atteint la périphérie. Elle le suit pendant une bonne heure, jusquà ce quil pénètre dans un vieux bâtiment.

Elle sapproche, sarrête devant la porte où est accrochée une plaque:

PNIPavillon de Neurologie et dInfirmiers, plus simplement un maison de retraite.

Elle entre, parle à la directrice.

On lui apprend quil vit ici depuis plus de dix ans, quil a survécu à un terrible accident, perdu une jambe, et que sa fille la amené ici, pour ne jamais revenir.

En sortant, la femme éclate en sanglots. Elle est la femme qui a enterré son mari et son fils, qui a construit ce refuge pour deux cents chiens afin de garder la force de vivre. Elle a vu tant danimaux abandonnés

Et cet abandon paternel? Elle pleure tout le chemin du retour. Ce jourlà, elle prend la seule décision qui a du sens.

Le temps passe. Aujourdhui, elle se lève le sourire aux lèvres, descend à la cuisine, met la bouilloire en marche et sort sur le balcon.

Papa! crietelle, en ouvrant la porte de la véranda,fais attention aux neiges, vous et Bérangère! Vous nêtes plus tout jeunes. Bon, Bérangère a quinze ans, mais vous avez aujourdhui quatrevingts!

Allez, ma fille, répondil en riant,nous navons à peine que dixhuit ans

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Oh allez, ma fille ! Nous avons à peine dix-huit ans tous les deux…
J’avais huit ans lorsque ma mère a quitté la maison : elle est sortie jusqu’au coin de la rue, a pris un taxi et n’est jamais revenue. Mon frère n’avait que cinq ans. Depuis ce jour, tout a changé dans notre appartement. Mon père s’est mis à faire des choses qu’il n’avait jamais faites : se lever tôt pour préparer le petit-déjeuner, apprendre à laver le linge, repasser les uniformes, nous coiffer maladroitement avant l’école. Je le voyais rater la cuisson du riz, brûler des plats, oublier de séparer le blanc des couleurs. Pourtant, il ne nous a jamais laissés manquer de quoi que ce soit. Fatigué du travail, il vérifiait nos devoirs, signait les cahiers, préparait les goûters du lendemain. Ma mère n’est jamais revenue nous voir. Mon père n’a jamais ramené une autre femme à la maison. Jamais il ne nous a présenté quelqu’un comme sa compagne. Nous savions qu’il sortait, parfois tard, mais il gardait sa vie privée hors des murs de l’appartement. À la maison, il n’y avait que mon frère et moi. Je ne l’ai jamais entendu dire qu’il était retombé amoureux. Sa routine, c’était : travailler, rentrer, cuisiner, laver, se coucher et recommencer. Le week-end il nous amenait au parc, au bord de la Seine, au centre commercial – même seulement pour regarder les vitrines. Il a appris à faire des tresses, à recoudre des boutons, à préparer le déjeuner. Pour les fêtes scolaires, il fabriquait nos costumes avec du carton et de vieux tissus. Jamais il ne s’est plaint. Jamais il n’a dit : « Ce n’est pas mon rôle. » Il y a un an, mon père est parti rejoindre Dieu. C’est arrivé vite, sans temps pour de longues adieux. En rangeant ses affaires, j’ai trouvé de vieux carnets où il notait les dépenses, les dates importantes, des rappels comme « payer la cantine », « acheter des chaussures », « emmener la petite chez le médecin ». Nulle trace de lettres d’amour, ni de photo d’une autre femme, ni de vie romantique. Juste les marques d’un homme qui a vécu pour ses enfants. Depuis son départ, une question ne cesse de me hanter : était-il heureux ? Ma mère est partie chercher son bonheur. Mon père est resté, comme s’il avait renoncé au sien. Jamais il n’a fondé une nouvelle famille. Jamais il n’a eu de foyer avec une compagne. Jamais plus il n’a été la priorité de qui que ce soit, sauf nous. Aujourd’hui je réalise que j’ai eu un père extraordinaire. Mais je comprends aussi qu’il était un homme resté seul, pour que nous ne le soyons pas. Et cela pèse. Car maintenant qu’il n’est plus là, je ne sais pas s’il a reçu un jour l’amour qu’il méritait.