Dis-moi, quand as-tu regardé ton reflet pour la dernière fois ? demanda son mari. La réponse dÉlise fut inattendue.
Antoine terminait son café du matin, observant Élise du coin de lœil. Ses cheveux étaient attachés avec un simple élastique à motifs enfantins, décoré de petits chats dessinés.
À côté, Claire, leur voisine de palier, semblait toujours rayonnante, fraîche, laissant derrière elle ce parfum raffiné qui flottait dans lascenseur bien après quelle soit sortie.
Tu sais, dit Antoine en posant son téléphone, parfois, j’ai limpression quon vit en colocation.
Élise sarrêta net, sa lavette suspendue dans sa main.
Quest-ce que ça veut dire ?
Oh, rien de grave. Mais vraiment, quand as-tu pris le temps de te regarder dans la glace ?
Elle le fixa longuement. Antoine sentit que quelque chose déviait, échappant à ses intentions.
Et toi, quand as-tu pris le temps de me regarder ? murmura Élise.
Un silence gênant sinstalla.
Élise, nen fais pas tout un drame. Je dis simplement quune femme doit être élégante. Cest la base ! Regarde Claire. Elle a le même âge que toi.
Ah, Claire, répéta Élise dun ton étrange qui mit Antoine mal à laise, comme si elle venait soudain de comprendre quelque chose dimportant.
Antoine, dit-elle après un silence, si tu veux, je vais passer quelque temps chez ma mère. Penser à tout ça.
Fais comme tu veux. Nous pourrons réfléchir chacun de notre côté. Mais attention, ce nest pas moi qui te chasse !
Élise suspendit soigneusement la lavette au crochet.
Tu sais, tu as raison. Je devrais vraiment regarder mon reflet.
Puis elle entra dans la chambre pour faire ses valises.
Antoine resta seul dans la cuisine, pensif : « Cest exactement ce que je voulais ». Mais au lieu de ressentir de la joie, il se sentit vidé.
Trois jours passèrent, Antoine goûtant à la liberté retrouvée. Café tranquille le matin, soirées où il faisait ce quil voulait, sans téléfilms sentimentaux.
La liberté masculine, comme on en rêve.
Le soir, il croisa Claire devant limmeuble. Elle portait ses sacs de courses de chez Monoprix, perchée sur ses talons, sa robe lui allait à merveille.
Antoine ! sexclama-t-elle en souriant. Comment ça va ? Je nai pas vu Élise depuis un moment.
Elle est chez sa mère, en vacances, répondit-il sans hésiter.
Ah bon. Parfois, il faut souffler un peu. Séloigner du quotidien.
Elle disait ça comme si elle navait jamais connu la moindre routine, que son appartement se rangeait tout seul, que le dîner apparaissait devant elle instantanément.
Claire, tu prendrais un café un jour ? En voisins.
Avec plaisir, sourit-elle. Demain soir ?
Antoine passa la nuit à préparer leur rencontre. Quelle chemise ? Quel pantalon ? Ne pas abuser sur leau de toilette !
Le matin, le téléphone sonna.
Antoine ? la voix était inconnue. Ici Madame Lafont, la mère dÉlise.
Son cœur fit une embardée.
Oui ?
Élise ma chargée de te dire quelle passera récupérer ses affaires samedi pendant ton absence. Les clés seront à la gardienne.
Comment ça, elle prend ses affaires ?
Que croyais-tu ? Ma fille ne va pas attendre indéfiniment que tu te décides si elle compte pour toi ou non.
Madame Lafont, je nai rien dit de pareil.
Tu en as dit suffisamment. Adieu, Antoine.
Elle raccrocha.
Antoine resta figé devant son téléphone. Quest-ce qui se passe ? Il ne voulait pas divorcer, juste un peu de recul. Ils avaient déjà tout décidé, sans lui !
Le café avec Claire, le soir, fut étrange. Elle était charmante, parlait de son travail à la banque, riait gentiment à ses plaisanteries. Mais lorsquil voulut lui prendre la main, elle la retira doucement.
Antoine, voyons… Je ne peux pas. Tu es marié.
Mais je vis seul.
Pour linstant. Et demain ?
Claire le regarda longuement.
Antoine raccompagna Claire à lentrée, puis monta chez lui. Lappartement laccueillit avec son silence et son parfum de célibataire.
Le samedi, il quitta exprès lappartement, évitant toute scène, toute explication. Mais vers quinze heures, la curiosité le rongeait. Quallait-elle emporter ? Tout ? Et comment serait-elle ?
À seize heures, il rentra.
Devant limmeuble, une voiture immatriculée à Paris attendait. Au volant, un homme dune quarantaine dannées, élégant, aidait une femme à charger des cartons.
Antoine sinstalla sur le banc et observa.
Au bout de quelques minutes, une femme en robe bleue sortit. Cheveux sombres retenus par une jolie barrette, maquillage léger soulignant son regard.
Antoine nen revenait pas : cétait Élise. Sa Élise, mais différente.
Elle portait sac et boîtes ; lhomme la rejoignit aussitôt, attentionné, laida à monter avec délicatesse.
Antoine ny tint plus. Il sapprocha de la voiture.
Élise !
Elle se retourna. Il vit son visage, serein, radieux, sans la fatigue habituelle.
Bonjour, Antoine.
Cest toi… vraiment ?
Le conducteur se méfiait, mais Élise posa la main sur son bras, dun geste apaisant.
Oui, dit-elle simplement. Tu ne me regardais plus.
Élise, attends. On peut discuter, non ?
De quoi ? Il ny avait ni colère ni reproche, juste de la surprise. Tu mas dit quune femme doit être sublime. Alors jai suivi ton conseil.
Mais ce nest pas ce que je voulais dire ! protestait-il, le cœur battant.
Quattendais-tu alors ? Que je sois belle, mais seulement pour toi ? Redécouvrir mes intérêts, mais sans sortir du foyer ? Maimer, mais pas au point de partir si je me sens invisible ?
Antoine lécoutait, dévasté par chaque mot.
Tu sais, continua-t-elle, jai cessé de prendre soin de moi, non par paresse, mais parce que je métais fondue dans lombre. Dans ma maison, dans ma vie.
Élise, je ne le voulais pas.
Pourtant, tu voulais une épouse discrète, qui fait tout sans rien demander, et quon remplace un jour par une version plus joyeuse.
Son compagnon murmura quelque chose à Élise, qui hocha la tête.
Il faut quon y aille, dit-elle à Antoine. Pierre mattend.
Pierre ? bredouilla-t-il. Cest qui ?
Quelquun qui me voit. On sest rencontrés au club de gym près de chez maman. Imagine : à quarante-deux ans, je découvre le sport pour la première fois !
Élise, ne pars pas. Redonnons-nous une chance. Jai compris, j’ai été idiot.
Antoine, elle le regarda intensément, te souviens-tu la dernière fois où tu mas trouvée belle ?
Antoine resta muet. Il ne se souvenait pas.
Et quand as-tu demandé de mes nouvelles pour la dernière fois ?
Il comprit alors quil ne perdait pas contre Pierre ou la vie, mais contre lui-même.
Pierre mit le moteur en marche.
Antoine, je ne ten veux pas. Au contraire. Tu mas aidée à comprendre une chose : qui ne se voit pas soi-même ne peut être vu par personne.
La voiture démarra.
Antoine resta là, regardant séloigner sa vie. Pas juste sa femme : sa vie. Quinze ans, quil croyait monotones, et qui étaient son bonheur. Il ne lavait jamais réalisé.
Six mois plus tard, Antoine croisa Élise par hasard au centre commercial.
Elle choisissait son café en grains, lisant attentivement les étiquettes. À ses côtés, une jeune fille denviron vingt ans.
Prenons celui-là, disait-elle. Papa assure que larabica vaut mieux que le robusta.
Élise ? Antoine sapprocha.
Élise se retourna et lui sourit, sereine.
Bonjour, Antoine. Je te présente Hélène, la fille de Pierre. Hélène, cest Antoine, mon ex-mari.
Hélène le salua poliment, jolie étudiante, le regard curieux mais dénué dhostilité.
Comment vas-tu ? demanda-t-il.
Bien. Et toi ?
Ça va.
Un silence embarrassé sinstalla. Que dire à une femme redevenue étrangère ?
Antoine la détailla. Teint hâlé, blouse légère, nouvelle coupe. Heureuse vraiment heureuse.
Et toi ? lança-t-elle. La vie sentimentale ?
Pas grand-chose, avoua-t-il.
Élise le dévisagea.
Antoine, tu cherches une femme aussi belle que Claire, aussi docile que jétais, assez intelligente pour ne pas voir tes regards vers dautres.
Hélène écoutait, surprise.
Cette femme nexiste pas, ajouta Élise sans amertume.
Élise, on y va ? intervint Hélène. Pierre nous attend dans la voiture.
Oui, bien sûr. Élise prit son café. Bonne chance, Antoine.
Elles partirent, le laissant au milieu des rayons. Il réalisait quÉlise disait vrai. Il cherchait une femme qui nexiste pas.
Le soir venu, Antoine sinstalla seul dans la cuisine, se servit du thé. Il songea à Élise, à la femme quelle était devenue. Parfois, la perte est la seule façon de saisir la valeur de ce quon possédait.
Le bonheur ne consiste peut-être pas à trouver la compagne idéale, mais à voir la femme quon a véritablement à ses côtés.





