Vers une nouvelle vie
Maman, ça ne te fatigue pas de vivre dans ce trou perdu ? On nest même pas dans la province, on est dans la province de la province, a chanté ma fille préférée, Éloïse, en rentrant du café.
Éloïse, je te lai déjà dit cent fois : ici, cest notre maison, nos racines. Je nirai nulle part.
Ma mère était allongée sur le canapé, les jambes engourdies posées sur un coussin. Elle appelait cette posture “Voltaire gymnaste”.
Mais arrête avec tes racines, maman ! Encore dix ans et ton potager aura fané, puis tu me présenteras un nouveau scarabée, que tu voudras que jappelle « papa ».
Après ces paroles qui piquaient un peu, ma mère sest levée pour aller sobserver dans la glace de larmoire.
Mon potager va très bien, tu racontes nimporte quoi
Justement, je dis que tout va encore bien, mais si tu attends Bientôt tu ressembleras à un navet, une citrouille, ou un patate douce choisis donc celle qui tinspire le plus en cuisine.
Ma fille, si tu veux tellement bouger, pars toute seule. À ton âge, tu peux tout faire en accord avec le code pénal. Je suis là pour quoi, moi ?
Pour ma conscience, maman. Si je pars vers une vie meilleure, qui soccupera de toi ici ?
Lassurance maladie, mon salaire fixé, internet, et puis je finirai bien par trouver un scarabée, comme tu dis. Cest facile pour toi, tu es jeune, moderne, tu comprends la vie aujourdhui, et les ados ne ténervent pas encore. Moi, je suis déjà à mi-chemin vers mon Panthéon.
Voilà ! Tu rigoles comme mes copains, et tu nas que quarante ans…
Pourquoi préciser ça à haute voix ? Cétait pour me miner la journée ?
En années de chat, ça fait cinq ans, sest vite rattrapée Éloïse.
Tu es pardonnée.
Maman, tant quil est encore temps, on saute dans le TGV et on part. Rien ne nous retient ici !
Le mois dernier, jai obtenu quon écrive enfin notre nom correctement sur la facture de gaz, et puis on est inscrites à ce cabinet médical, a sorti ma mère comme ultime argument.
Avec la carte vitale, on est prises partout, et la maison rien noblige à vendre, si ça ne marche pas, on aura de quoi revenir. Je vais te sortir dans la lumière parisienne et tapprendre à vivre !
Le médecin à léchographie mavait prévenue : « Elle ne vous laissera pas tranquille ! » Je croyais quil plaisantait. Pas étonnant quil ait gagné le bronze à Incroyables Médiums. Bon, partons, mais si ça ne fonctionne pas, promets-moi de me laisser revenir sans drames ni larmes.
Promesse jurée !
Ton coéquipier de naissance me lavait promis aussi au mariage, vous avez le même facteur rhésus dailleurs…
***
Éloïse et sa mère nont pas fait escale dans une grande ville régionale, elles sont parties directement conquérir Paris. En vidant les économies de trois ans, elles se sont installées sans compter dans un studio aux confins de la capitale, coincé entre un marché animé et la gare routière, payant quatre mois de loyer davance. Largent a fondu avant même dêtre vraiment utilisé.
Éloïse était sereine, pleine dénergie. Sans perdre une minute à déballer les cartons ou aménager lappartement sommaire, elle plongeait déjà dans la vie parisienne artistique, mondaine, nocturne. Très vite, elle savait parler et shabiller comme une vraie Parisienne ; elle faisait croire quelle navait jamais vécu dans une bourgade mais sétait matérialisée ici par magie, comme le snobisme pur de la capitale.
De son côté, sa mère oscillait entre anxiolytiques du matin et somnifères du soir. Dès le premier jour, malgré les invitations de sa fille à sortir, elle a voulu comprendre le marché du travail. Les offres parisiennes frôlaient parfois larnaque, ou proposaient des salaires incompatibles avec le prix du pain. Après un calcul rapide, sans même consulter un médium, elle a prédit que cela tiendrait six mois, pas plus.
Elle a ignoré les critiques de sa fille à lesprit progressiste et a emprunté la voie familière : elle est devenue cuisinière dans une école privée du quartier, et le soir, plongeuse dans le café au coin de la rue.
Sérieusement, maman, tu fais encore des heures à la cuisine jour et nuit ! Comme si on navait jamais déménagé. Taurais pu reprendre des études, de designer ou sommelière, ou au pire styliste des sourcils ! Tu serais allée en métro, bu du café, tu te serais adaptée !
Éloïse, jai pas la tête à recommencer des études. Faut pas ten faire pour moi. Je madapterai. Le principal, cest toi.
Après avoir soupiré sur lincapacité de sa mère à évoluer, Éloïse sadaptait autrement : elle sinstallait confortablement dans les cafés où de jeunes mecs, venus aussi des provinces, lui payaient tout ; elle sinstallait dans son esprit, tissant des connexions psychologiques et ésotériques avec Paris sur les conseils dune instagrameuse runologue ; elle sinstallait dans des groupes dont les discussions tournaient autour du succès, de largent, de la réussite. Éloïse ne voulait ni travail ni engagement sérieux. Elle et la ville devaient sapprivoiser dabord.
Au bout de quatre mois, sa mère a payé le loyer avec ses propres économies, lâché la plonge pour devenir cheffe dans un deuxième établissement scolaire. Pendant ce temps, Éloïse a eu le temps d’abandonner quelques formations, elle a fait un test radio, tourné une figuration pour un court-métrage étudiant payé en coquillettes-saucisses, et batifolé avec deux musiciens de bar : lun, parfait âne, lautre, archétype du chat volage aux mille aventures.
***
Maman, tu veux faire quelque chose ce soir ? On commande une pizza, on mate un film ? Je suis KO, jai envie de rien, a bâillé Éloïse un soir, dans la posture du gymnaste Voltaire, pendant que sa mère shabillait devant la glace.
Commande donc, je te transfère sur ta carte. Rien pour moi, je doute davoir faim en rentrant.
Comment ça ? Tu rentres doù ? a demandé Éloïse, qui sest redressée sur le canapé.
Jai reçu une invitation à dîner, a dit ma mère, en rougissant comme une ado.
Cest qui, ce type ?! Éloïse nétait pas du tout ravie.
Une inspection est venue à lécole. Je leur ai préparé des boulettes, celles dont tu raffolais petite. Le chef de la commission ma demandé à rencontrer la cheffe. Jai rigolé, cheffe dans une école Puis on a pris un café, comme tu me lavais conseillé. Ce soir, cest à moi dinviter, pour un dîner maison.
Tu es folle ?! Aller dîner chez un inconnu ?!
Et alors ?
Tas pas pensé quil nattend peut-être pas seulement ton gratin ?
Ma fille, jai quarante ans et je suis célibataire. Il a quarante-cinq, il est charmant, intelligent, pas marié. Je serai ravie de ce quil attend.
Mais enfin, maman, tu parles comme une provinciale sans ressources ! Comme si tavais pas le choix
Tu ne me reconnais plus. Cest toi qui mas traînée ici pour que je vive, pas que je survive.
Un argument pareil est difficile à battre. Éloïse a compris soudain quelles avaient échangé les rôles, ce qui lui a semblé de trop. Avec largent, elle sest commandé la plus grosse pizza possible et sest empiffrée toute la soirée. Cette punition gourmande na cessé quà minuit, quand sa mère est rentrée, tout illuminée de bonheur, éclairant le couloir de son sourire, sans allumer la lumière.
Alors ? a lancé sombrement Éloïse.
Un bon scarabée, bien de chez nous, rien de colorado là-dedans, a gloussé maman avant de filer à la douche.
Maman sest mise à sortir souvent : théâtre, stand-up, concert de jazz, inscription à la médiathèque, au club de thé du quartier, attachement officiel à la nouvelle maison de santé Puis, six mois plus tard, la voilà inscrite à des cours de perfectionnement, collectionnant diplômes et acquérant lart des plats raffinés.
Éloïse, elle, ne voulait pas rester aux crochets de sa mère et a tenté sa chance dans de grandes entreprises. Toutes les offres convoitées se sont refermées devant elle. Ne trouvant rien à sa mesure et ayant perdu de vue ses nouveaux amis (qui ne voulaient pas la nourrir à vie), elle a fini barista, puis barman de nuit.
La routine la vite engloutie, dessinant des cernes et engloutissant son énergie. La vie sentimentale était chaotique. Les ivrognes du comptoir lui faisaient de vagues propositions, mais aucune ne semblait correspondre à la définition damour pur. Au bout dun moment, Éloïse en a eu assez.
Maman, tu avais raison : il ny a rien pour moi ici. Pardon de tavoir traînée, il est temps de rentrer, a-t-elle lâché, éreintée, en franchissant le seuil.
De quoi tu parles ? Où retourner ? a demandé maman, occupée à fermer une valise.
Mais à la maison ! Là-bas où le nom est bien orthographié sur la facture, où on connaît notre médecin. Tu avais raison sur tout depuis le début.
Moi, je suis déjà bien installée ici, je nai plus envie de partir, répliqua la mère en observant les yeux rouges de sa fille.
Eh bien, pas moi ! Moi, je veux rentrer ! Jaime pas ici : ce métro absurde, le café plus cher que la viande, ces airs supérieurs au comptoir. Faut rentrer ! Là-bas, jai mes amis, un toit à moi, ici rien ne me retient. Remarque, tu fais déjà ta valise aussi
Je me prépare à aller vivre chez Jean, annonça calmement maman.
Comment ça, vivre chez Jean ?
Tu es grande, tu bosses, tu peux gérer lappart. Éloïse, cest un cadeau que je te fais ! Tu es adulte, belle, avec un emploi, tu vis à Paris. Les opportunités coulent à flot ici, dit-elle sans ironie. Merci de mavoir sortie de mon marécage. Grâce à toi, je vis vraiment ! Merci, elle la serra fort, lui embrassa les deux joues, mais Éloïse restait figée.
Mais maman, et moi ? Qui va soccuper de moi maintenant ?! sanglota-t-elle.
Lassurance maladie, le salaire, internet, et puis tu trouveras bien un scarabée, cita maman en riant.
Tu me laisses tomber, alors ? Comme ça ?
Non, mais tu avais promis : pas de crise, tu te souviens ?
Oui bon, donne-moi les clés de la maison.
Regarde dans mon sac. Juste une chose : ta grand-mère Elle veut venir aussi. Jai tout arrangé au téléphone. Tu passeras laider à faire ses valises ?
Mamie déménage ici ?!
Oui, je lui ai chanté ta chanson sur la meilleure vie, les scarabées et le marécage, et comme on cherche un agent à la poste du quartier Tu sais combien de lettres sans timbre elle a envoyées au pôle Nord en quarante ans de carrière ! Laisse-lui tenter le coup, tant que son potager na pas fané.
Aujourdhui, en relisant ces pages, je réalise que lon ne quitte jamais vraiment ses racines, mais on apprend à faire de nouveaux jardins là où on saime assez pour oser. Cest ça, le vrai départ.





