Vers un nouveau départ : — Maman, sérieusement, on va rester encore longtemps dans ce trou paumé ? On n’est même pas en province, on est dans la province de la province, — entonna ma fille, de retour d’un café, sur l’air de sa chanson préférée. — Ma chérie, je t’ai déjà dit cent fois : ici, c’est chez nous, nos racines. Je ne partirai nulle part. Allongée sur le canapé, les jambes en l’air sur un coussin, ma mère appelait ça sa “pose du Général de Gaulle”. — Arrête avec tes racines, maman. Encore dix ans ici, et tout ce qui te restera, ce sera la même vieille histoire, avec un énième “scarabée” que tu voudras me présenter comme un nouveau papa. Vexée, maman s’approcha du miroir de l’armoire : — Elles sont très bien, mes racines… — Oui, pour l’instant, ça va, mais bientôt, ce sera betterave, citrouille ou patate douce : choisis ce que tu préfères cuisiner. — Si ça te chante tant, pars, ma fille. Tu es majeure depuis deux ans, tu peux faire ce que tu veux, tant que c’est légal. Pourquoi tu restes avec moi, alors ? — Par conscience, maman. Si je pars vers une vie meilleure, qui veillera sur toi ? — L’assurance, le salaire fixe, internet… et un scarabée finira bien par se pointer, comme tu dis. Pour toi, c’est simple, tu es jeune, tu t’adaptes, tu comprends la vie moderne. Moi, je suis déjà à mi-chemin du paradis… — Ah tu vois ! Et tu te plains encore ? Quarante ans à peine ! — Merci de me le rappeler… Pour me gâcher la journée, c’est parfait ! — Version féline, ça fait à peine cinq ans, — corrigea vite ma fille. — Je te pardonne. — Maman, il n’est pas trop tard : prenons le train et partons. Ici, rien ne nous retient. — Tu sais, il y a un mois, j’ai enfin réussi à faire écrire correctement notre nom sur les factures de gaz… et puis il y a la carte Vitale liée à la maison médicale… — Avec la carte Vitale, tu peux aller partout. Et la maison, on n’est pas obligées de la vendre. Si ça ne marche pas, on aura toujours un point de chute. Je vais t’ouvrir à la vraie vie, maman, tu verras. — Même à mon échographie, le docteur m’avait dit que tu ne me laisserais jamais en paix… J’aurais dû l’écouter, il a quand même fini en demi-finale à “Incroyables révélations”. Bon, d’accord, allons-y. Mais, si ça ne marche pas, tu me promets de me laisser revenir sans crise ni scandale ? — Promis juré ! — Ton père m’avait promis pareil à la mairie… et vous, votre groupe sanguin, c’est exactement le même. *** Ni une ni deux, Macha et sa mère prirent la direction de Paris et non d’une simple ville de province. Elles retirèrent toutes leurs économies accumulées sur trois ans pour s’installer dans un studio exigu en banlieue, coincé entre un marché et une gare routière, et payèrent quatre mois de loyer d’avance. L’argent s’évapora avant même qu’elles ne l’utilisent vraiment. Macha garda son calme et son enthousiasme. Sans perdre de temps dans l’installation, elle se fondit dans la vie citadine : côté artistique, mondain, nocturne. Très vite, elle maîtrisa le langage et les codes des Parisiens comme si elle était née au cœur du 75. Sa mère, elle, partageait ses journées entre euphonisant du matin et somnifère du soir. Plutôt que de se balader comme sa fille le voulait, elle écuma Pôle Emploi. Les annonces de la capitale semblaient rivales : exigences élevées, salaires riquiqui. Elle fit son propre calcul, sans l’aide d’un voyant, et conclut : six mois maximum, et retour à la case départ. Sourdant à la modernité prônée par sa fille, elle joua la carte sécurité et devint cuisinière dans une école privée du quartier, enchaînant les heures comme plongeuse dans le bistrot voisin. — Maman, tu fais encore des heures absurdes derrière tes casseroles ! Ce n’est pas pour ça qu’on a déménagé. Tu aurais pu apprendre autre chose : designer, sommelière… ou au pire, spécialiste des sourcils ! T’aurais pris le métro, bu du café en terrasse, tu aurais évolué ! — Macha, je n’ai pas la tête à me former, maintenant… Mais ne t’inquiète pas pour moi. Je finirai bien par m’adapter. Concentre-toi sur ce qui te plaît. À défaut d’aider sa mère à “évoluer”, Macha s’organisa à sa façon : installée confortablement dans de nouveaux cafés branchés où des garçons provinciaux payaient l’addition, elle développa aussi ses connexions psychologiques et ésotériques avec la ville, comme son influenceuse runologue favorite le recommandait, et intégra divers groupes où l’on débattait d’argent et de réussite. Travailler ? Trop tôt : il fallait d’abord s’apprivoiser l’une l’autre avec Paris. Quatre mois plus tard, maman, grâce à ses propres revenus, paya le loyer, laissa tomber le poste de plonge et cuisina désormais pour deux écoles. Macha, quant à elle, arrêta quelques formations à la va-vite, participa à un casting radio, fit de la figuration dans un court-métrage d’étudiants payé en pâtes, sortit avec deux “musiciens de Brême”, dont l’un s’avéra être un âne fini, et l’autre, un chat père de famille nombreuse ne voulant pas se ranger… *** — Maman, tu sors ce soir ? On commande une pizza, un film ? J’suis lessivée… — bâilla Macha, imitée en “pose du Général de Gaulle”, pendant que sa mère affûtait sa mise devant le miroir. — Commande ce que tu veux, je te fais un virement sur ta carte. Pour moi, ne t’en fais pas, je ne serai sûrement pas affamée en rentrant. — Comment ça, “en rentrant” ? D’où tu reviens ? — s’étonna Macha. — On m’a invitée à dîner… — confia la mère, rougissante comme une collégienne. — Qui ça ? — Macha était bien moins ravie que prévu. — Chez nous, à l’école, ils ont envoyé une inspection. Je leur ai fait mes fameuses boulettes que tu adores. Et le chef de la commission a demandé à rencontrer la cuisinière en chef… Ça m’a fait rire, chef en cantine scolaire ! Finalement, on a bu un café ensemble, comme tu conseilles, et ce soir, je vais chez lui pour lui préparer un vrai dîner maison. — Tu plaisantes ! Aller chez un inconnu ? Pour un dîner ? — Eh alors ? — Et tu penses qu’il n’attend que de la gastronomie, hein ?! — Ma fille, j’ai quarante ans et je suis célibataire. Lui, il en a quarante-cinq, il est beau, intelligent et libre. Peu importe ce qu’il attend, ça m’ira. — Non mais… Tu parles comme une provinciale désabusée, comme si t’avais pas le choix ! — Je ne te reconnais plus… Tu voulais que je vive vraiment, non ? Devant pareils arguments, difficile d’insister. Macha comprit qu’elles avaient échangé les rôles, ce qui la perturba. Elle commanda une pizza immense, se dévora de culpabilité toute la soirée. Sa mère rentra peu avant minuit, radieuse. — Alors ? — demanda sombrement Macha. — Un scarabée bien du coin, pas du tout made in Colorado, — gloussa maman en filant sous la douche. Bientôt, maman sortit de plus en plus : théâtre, stand-up, concert de jazz, inscription à la bibliothèque, club de thé, attachement définitif chez le généraliste du quartier… Et quelques mois plus tard, formation professionnelle, certificats et gastronomie haut de gamme. Macha non plus ne resta pas inactive : finies les soirées payées par d’autres, elle essaya d’intégrer des groupes sélects, des belles boîtes, mais rien ne marcha. Adieu amis de passage, elle devint barista, puis barmaid de nuit. La routine grignota tout sur son passage : cernes sous les yeux, énergie aux abonnés absents, et la vie sentimentale stagnait dans la pénombre des bars. Ras-le-bol. — Tu sais, maman, t’avais raison. Il n’y a rien à faire ici. Excuse-moi de t’avoir traînée là, il faut rentrer, — lâcha Macha en rentrant d’une pénible nuit de boulot. — De quoi tu parles, rentrer où ? — demanda sa mère en train de faire une valise. — Mais à la maison, évidemment ! Là où, sur la facture, notre nom est bien orthographié, où on est rattachées à la bonne sécu. Tu as toujours eu raison. — Mais je reste ici, je ne veux plus partir, — répliqua calmement maman en scrutant les yeux rougis de sa fille. — Moi je ne veux plus ! Je rentre ! Ici, tout m’ennuie : le métro débile, le café hors de prix, les Parisiens au bar… J’ai mes amis, un chez-moi là-bas, ici rien ne me retient. Et de toute façon, tu fais tes bagages ! — Je déménage chez Jean, — annonça soudain maman. — Tu emménages CHEZ Jean ?! — Eh bien, tu as un travail, un appart, tu es belle, adulte, en pleine capitale. J’ai pensé que tu pouvais voler de tes propres ailes. Sincèrement, tu m’as offert un vrai cadeau en me poussant à partir. Sans toi, je serais restée à étouffer dans notre marécage… Ici, la vie pétille ! Merci ! — Elle embrassa sa fille, qui ne répondit que par des pleurs. — Maman, mais comment je vais faire seule, moi ? Qui va veiller sur moi ?! — L’assurance maladie, un boulot stable, internet… et quelque joli scarabée finira bien par apparaître, non ? — Donc tu m’abandonnes, c’est ça ? — Non. Mais tu m’as promis : pas de drame. — Bon… Passe-moi les clés. — Elles sont dans mon sac. J’ai juste une demande : — Laquelle ? — Mamie aussi veut venir s’installer. On a tout discuté par téléphone. Va l’aider à préparer ses valises. — Mamie déménage à Paris ?! — Oui, je lui ai parlé de la meilleure vie, des scarabées et du marécage… Et il paraît qu’on cherche une guichetière à la Poste du coin, et mamie, avec ses quarante ans de service, elle expédie tout, même une lettre sans timbre au pôle Nord, et ça arrive toujours ! Qu’elle tente l’aventure, tant que ses racines ne sont pas fanées…

Vers une nouvelle vie

Maman, ça ne te fatigue pas de vivre dans ce trou perdu ? On nest même pas dans la province, on est dans la province de la province, a chanté ma fille préférée, Éloïse, en rentrant du café.

Éloïse, je te lai déjà dit cent fois : ici, cest notre maison, nos racines. Je nirai nulle part.

Ma mère était allongée sur le canapé, les jambes engourdies posées sur un coussin. Elle appelait cette posture “Voltaire gymnaste”.

Mais arrête avec tes racines, maman ! Encore dix ans et ton potager aura fané, puis tu me présenteras un nouveau scarabée, que tu voudras que jappelle « papa ».

Après ces paroles qui piquaient un peu, ma mère sest levée pour aller sobserver dans la glace de larmoire.

Mon potager va très bien, tu racontes nimporte quoi

Justement, je dis que tout va encore bien, mais si tu attends Bientôt tu ressembleras à un navet, une citrouille, ou un patate douce choisis donc celle qui tinspire le plus en cuisine.

Ma fille, si tu veux tellement bouger, pars toute seule. À ton âge, tu peux tout faire en accord avec le code pénal. Je suis là pour quoi, moi ?

Pour ma conscience, maman. Si je pars vers une vie meilleure, qui soccupera de toi ici ?

Lassurance maladie, mon salaire fixé, internet, et puis je finirai bien par trouver un scarabée, comme tu dis. Cest facile pour toi, tu es jeune, moderne, tu comprends la vie aujourdhui, et les ados ne ténervent pas encore. Moi, je suis déjà à mi-chemin vers mon Panthéon.

Voilà ! Tu rigoles comme mes copains, et tu nas que quarante ans…

Pourquoi préciser ça à haute voix ? Cétait pour me miner la journée ?

En années de chat, ça fait cinq ans, sest vite rattrapée Éloïse.

Tu es pardonnée.

Maman, tant quil est encore temps, on saute dans le TGV et on part. Rien ne nous retient ici !

Le mois dernier, jai obtenu quon écrive enfin notre nom correctement sur la facture de gaz, et puis on est inscrites à ce cabinet médical, a sorti ma mère comme ultime argument.

Avec la carte vitale, on est prises partout, et la maison rien noblige à vendre, si ça ne marche pas, on aura de quoi revenir. Je vais te sortir dans la lumière parisienne et tapprendre à vivre !

Le médecin à léchographie mavait prévenue : « Elle ne vous laissera pas tranquille ! » Je croyais quil plaisantait. Pas étonnant quil ait gagné le bronze à Incroyables Médiums. Bon, partons, mais si ça ne fonctionne pas, promets-moi de me laisser revenir sans drames ni larmes.

Promesse jurée !

Ton coéquipier de naissance me lavait promis aussi au mariage, vous avez le même facteur rhésus dailleurs…

***

Éloïse et sa mère nont pas fait escale dans une grande ville régionale, elles sont parties directement conquérir Paris. En vidant les économies de trois ans, elles se sont installées sans compter dans un studio aux confins de la capitale, coincé entre un marché animé et la gare routière, payant quatre mois de loyer davance. Largent a fondu avant même dêtre vraiment utilisé.

Éloïse était sereine, pleine dénergie. Sans perdre une minute à déballer les cartons ou aménager lappartement sommaire, elle plongeait déjà dans la vie parisienne artistique, mondaine, nocturne. Très vite, elle savait parler et shabiller comme une vraie Parisienne ; elle faisait croire quelle navait jamais vécu dans une bourgade mais sétait matérialisée ici par magie, comme le snobisme pur de la capitale.

De son côté, sa mère oscillait entre anxiolytiques du matin et somnifères du soir. Dès le premier jour, malgré les invitations de sa fille à sortir, elle a voulu comprendre le marché du travail. Les offres parisiennes frôlaient parfois larnaque, ou proposaient des salaires incompatibles avec le prix du pain. Après un calcul rapide, sans même consulter un médium, elle a prédit que cela tiendrait six mois, pas plus.

Elle a ignoré les critiques de sa fille à lesprit progressiste et a emprunté la voie familière : elle est devenue cuisinière dans une école privée du quartier, et le soir, plongeuse dans le café au coin de la rue.

Sérieusement, maman, tu fais encore des heures à la cuisine jour et nuit ! Comme si on navait jamais déménagé. Taurais pu reprendre des études, de designer ou sommelière, ou au pire styliste des sourcils ! Tu serais allée en métro, bu du café, tu te serais adaptée !

Éloïse, jai pas la tête à recommencer des études. Faut pas ten faire pour moi. Je madapterai. Le principal, cest toi.

Après avoir soupiré sur lincapacité de sa mère à évoluer, Éloïse sadaptait autrement : elle sinstallait confortablement dans les cafés où de jeunes mecs, venus aussi des provinces, lui payaient tout ; elle sinstallait dans son esprit, tissant des connexions psychologiques et ésotériques avec Paris sur les conseils dune instagrameuse runologue ; elle sinstallait dans des groupes dont les discussions tournaient autour du succès, de largent, de la réussite. Éloïse ne voulait ni travail ni engagement sérieux. Elle et la ville devaient sapprivoiser dabord.

Au bout de quatre mois, sa mère a payé le loyer avec ses propres économies, lâché la plonge pour devenir cheffe dans un deuxième établissement scolaire. Pendant ce temps, Éloïse a eu le temps d’abandonner quelques formations, elle a fait un test radio, tourné une figuration pour un court-métrage étudiant payé en coquillettes-saucisses, et batifolé avec deux musiciens de bar : lun, parfait âne, lautre, archétype du chat volage aux mille aventures.

***

Maman, tu veux faire quelque chose ce soir ? On commande une pizza, on mate un film ? Je suis KO, jai envie de rien, a bâillé Éloïse un soir, dans la posture du gymnaste Voltaire, pendant que sa mère shabillait devant la glace.

Commande donc, je te transfère sur ta carte. Rien pour moi, je doute davoir faim en rentrant.

Comment ça ? Tu rentres doù ? a demandé Éloïse, qui sest redressée sur le canapé.

Jai reçu une invitation à dîner, a dit ma mère, en rougissant comme une ado.

Cest qui, ce type ?! Éloïse nétait pas du tout ravie.

Une inspection est venue à lécole. Je leur ai préparé des boulettes, celles dont tu raffolais petite. Le chef de la commission ma demandé à rencontrer la cheffe. Jai rigolé, cheffe dans une école Puis on a pris un café, comme tu me lavais conseillé. Ce soir, cest à moi dinviter, pour un dîner maison.

Tu es folle ?! Aller dîner chez un inconnu ?!

Et alors ?

Tas pas pensé quil nattend peut-être pas seulement ton gratin ?

Ma fille, jai quarante ans et je suis célibataire. Il a quarante-cinq, il est charmant, intelligent, pas marié. Je serai ravie de ce quil attend.

Mais enfin, maman, tu parles comme une provinciale sans ressources ! Comme si tavais pas le choix

Tu ne me reconnais plus. Cest toi qui mas traînée ici pour que je vive, pas que je survive.

Un argument pareil est difficile à battre. Éloïse a compris soudain quelles avaient échangé les rôles, ce qui lui a semblé de trop. Avec largent, elle sest commandé la plus grosse pizza possible et sest empiffrée toute la soirée. Cette punition gourmande na cessé quà minuit, quand sa mère est rentrée, tout illuminée de bonheur, éclairant le couloir de son sourire, sans allumer la lumière.

Alors ? a lancé sombrement Éloïse.

Un bon scarabée, bien de chez nous, rien de colorado là-dedans, a gloussé maman avant de filer à la douche.

Maman sest mise à sortir souvent : théâtre, stand-up, concert de jazz, inscription à la médiathèque, au club de thé du quartier, attachement officiel à la nouvelle maison de santé Puis, six mois plus tard, la voilà inscrite à des cours de perfectionnement, collectionnant diplômes et acquérant lart des plats raffinés.

Éloïse, elle, ne voulait pas rester aux crochets de sa mère et a tenté sa chance dans de grandes entreprises. Toutes les offres convoitées se sont refermées devant elle. Ne trouvant rien à sa mesure et ayant perdu de vue ses nouveaux amis (qui ne voulaient pas la nourrir à vie), elle a fini barista, puis barman de nuit.

La routine la vite engloutie, dessinant des cernes et engloutissant son énergie. La vie sentimentale était chaotique. Les ivrognes du comptoir lui faisaient de vagues propositions, mais aucune ne semblait correspondre à la définition damour pur. Au bout dun moment, Éloïse en a eu assez.

Maman, tu avais raison : il ny a rien pour moi ici. Pardon de tavoir traînée, il est temps de rentrer, a-t-elle lâché, éreintée, en franchissant le seuil.

De quoi tu parles ? Où retourner ? a demandé maman, occupée à fermer une valise.

Mais à la maison ! Là-bas où le nom est bien orthographié sur la facture, où on connaît notre médecin. Tu avais raison sur tout depuis le début.

Moi, je suis déjà bien installée ici, je nai plus envie de partir, répliqua la mère en observant les yeux rouges de sa fille.

Eh bien, pas moi ! Moi, je veux rentrer ! Jaime pas ici : ce métro absurde, le café plus cher que la viande, ces airs supérieurs au comptoir. Faut rentrer ! Là-bas, jai mes amis, un toit à moi, ici rien ne me retient. Remarque, tu fais déjà ta valise aussi

Je me prépare à aller vivre chez Jean, annonça calmement maman.

Comment ça, vivre chez Jean ?

Tu es grande, tu bosses, tu peux gérer lappart. Éloïse, cest un cadeau que je te fais ! Tu es adulte, belle, avec un emploi, tu vis à Paris. Les opportunités coulent à flot ici, dit-elle sans ironie. Merci de mavoir sortie de mon marécage. Grâce à toi, je vis vraiment ! Merci, elle la serra fort, lui embrassa les deux joues, mais Éloïse restait figée.

Mais maman, et moi ? Qui va soccuper de moi maintenant ?! sanglota-t-elle.

Lassurance maladie, le salaire, internet, et puis tu trouveras bien un scarabée, cita maman en riant.

Tu me laisses tomber, alors ? Comme ça ?

Non, mais tu avais promis : pas de crise, tu te souviens ?

Oui bon, donne-moi les clés de la maison.

Regarde dans mon sac. Juste une chose : ta grand-mère Elle veut venir aussi. Jai tout arrangé au téléphone. Tu passeras laider à faire ses valises ?

Mamie déménage ici ?!

Oui, je lui ai chanté ta chanson sur la meilleure vie, les scarabées et le marécage, et comme on cherche un agent à la poste du quartier Tu sais combien de lettres sans timbre elle a envoyées au pôle Nord en quarante ans de carrière ! Laisse-lui tenter le coup, tant que son potager na pas fané.

Aujourdhui, en relisant ces pages, je réalise que lon ne quitte jamais vraiment ses racines, mais on apprend à faire de nouveaux jardins là où on saime assez pour oser. Cest ça, le vrai départ.

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Pourquoi tu restes avec moi, alors ? — Par conscience, maman. Si je pars vers une vie meilleure, qui veillera sur toi ? — L’assurance, le salaire fixe, internet… et un scarabée finira bien par se pointer, comme tu dis. Pour toi, c’est simple, tu es jeune, tu t’adaptes, tu comprends la vie moderne. Moi, je suis déjà à mi-chemin du paradis… — Ah tu vois ! Et tu te plains encore ? Quarante ans à peine ! — Merci de me le rappeler… Pour me gâcher la journée, c’est parfait ! — Version féline, ça fait à peine cinq ans, — corrigea vite ma fille. — Je te pardonne. — Maman, il n’est pas trop tard : prenons le train et partons. Ici, rien ne nous retient. — Tu sais, il y a un mois, j’ai enfin réussi à faire écrire correctement notre nom sur les factures de gaz… et puis il y a la carte Vitale liée à la maison médicale… — Avec la carte Vitale, tu peux aller partout. Et la maison, on n’est pas obligées de la vendre. Si ça ne marche pas, on aura toujours un point de chute. Je vais t’ouvrir à la vraie vie, maman, tu verras. — Même à mon échographie, le docteur m’avait dit que tu ne me laisserais jamais en paix… J’aurais dû l’écouter, il a quand même fini en demi-finale à “Incroyables révélations”. Bon, d’accord, allons-y. Mais, si ça ne marche pas, tu me promets de me laisser revenir sans crise ni scandale ? — Promis juré ! — Ton père m’avait promis pareil à la mairie… et vous, votre groupe sanguin, c’est exactement le même. *** Ni une ni deux, Macha et sa mère prirent la direction de Paris et non d’une simple ville de province. Elles retirèrent toutes leurs économies accumulées sur trois ans pour s’installer dans un studio exigu en banlieue, coincé entre un marché et une gare routière, et payèrent quatre mois de loyer d’avance. L’argent s’évapora avant même qu’elles ne l’utilisent vraiment. Macha garda son calme et son enthousiasme. Sans perdre de temps dans l’installation, elle se fondit dans la vie citadine : côté artistique, mondain, nocturne. Très vite, elle maîtrisa le langage et les codes des Parisiens comme si elle était née au cœur du 75. Sa mère, elle, partageait ses journées entre euphonisant du matin et somnifère du soir. Plutôt que de se balader comme sa fille le voulait, elle écuma Pôle Emploi. Les annonces de la capitale semblaient rivales : exigences élevées, salaires riquiqui. Elle fit son propre calcul, sans l’aide d’un voyant, et conclut : six mois maximum, et retour à la case départ. Sourdant à la modernité prônée par sa fille, elle joua la carte sécurité et devint cuisinière dans une école privée du quartier, enchaînant les heures comme plongeuse dans le bistrot voisin. — Maman, tu fais encore des heures absurdes derrière tes casseroles ! Ce n’est pas pour ça qu’on a déménagé. Tu aurais pu apprendre autre chose : designer, sommelière… ou au pire, spécialiste des sourcils ! T’aurais pris le métro, bu du café en terrasse, tu aurais évolué ! — Macha, je n’ai pas la tête à me former, maintenant… Mais ne t’inquiète pas pour moi. Je finirai bien par m’adapter. Concentre-toi sur ce qui te plaît. À défaut d’aider sa mère à “évoluer”, Macha s’organisa à sa façon : installée confortablement dans de nouveaux cafés branchés où des garçons provinciaux payaient l’addition, elle développa aussi ses connexions psychologiques et ésotériques avec la ville, comme son influenceuse runologue favorite le recommandait, et intégra divers groupes où l’on débattait d’argent et de réussite. Travailler ? Trop tôt : il fallait d’abord s’apprivoiser l’une l’autre avec Paris. Quatre mois plus tard, maman, grâce à ses propres revenus, paya le loyer, laissa tomber le poste de plonge et cuisina désormais pour deux écoles. Macha, quant à elle, arrêta quelques formations à la va-vite, participa à un casting radio, fit de la figuration dans un court-métrage d’étudiants payé en pâtes, sortit avec deux “musiciens de Brême”, dont l’un s’avéra être un âne fini, et l’autre, un chat père de famille nombreuse ne voulant pas se ranger… *** — Maman, tu sors ce soir ? On commande une pizza, un film ? J’suis lessivée… — bâilla Macha, imitée en “pose du Général de Gaulle”, pendant que sa mère affûtait sa mise devant le miroir. — Commande ce que tu veux, je te fais un virement sur ta carte. Pour moi, ne t’en fais pas, je ne serai sûrement pas affamée en rentrant. — Comment ça, “en rentrant” ? D’où tu reviens ? — s’étonna Macha. — On m’a invitée à dîner… — confia la mère, rougissante comme une collégienne. — Qui ça ? — Macha était bien moins ravie que prévu. — Chez nous, à l’école, ils ont envoyé une inspection. Je leur ai fait mes fameuses boulettes que tu adores. Et le chef de la commission a demandé à rencontrer la cuisinière en chef… Ça m’a fait rire, chef en cantine scolaire ! Finalement, on a bu un café ensemble, comme tu conseilles, et ce soir, je vais chez lui pour lui préparer un vrai dîner maison. — Tu plaisantes ! Aller chez un inconnu ? Pour un dîner ? — Eh alors ? — Et tu penses qu’il n’attend que de la gastronomie, hein ?! — Ma fille, j’ai quarante ans et je suis célibataire. Lui, il en a quarante-cinq, il est beau, intelligent et libre. Peu importe ce qu’il attend, ça m’ira. — Non mais… Tu parles comme une provinciale désabusée, comme si t’avais pas le choix ! — Je ne te reconnais plus… Tu voulais que je vive vraiment, non ? Devant pareils arguments, difficile d’insister. Macha comprit qu’elles avaient échangé les rôles, ce qui la perturba. Elle commanda une pizza immense, se dévora de culpabilité toute la soirée. Sa mère rentra peu avant minuit, radieuse. — Alors ? — demanda sombrement Macha. — Un scarabée bien du coin, pas du tout made in Colorado, — gloussa maman en filant sous la douche. Bientôt, maman sortit de plus en plus : théâtre, stand-up, concert de jazz, inscription à la bibliothèque, club de thé, attachement définitif chez le généraliste du quartier… Et quelques mois plus tard, formation professionnelle, certificats et gastronomie haut de gamme. Macha non plus ne resta pas inactive : finies les soirées payées par d’autres, elle essaya d’intégrer des groupes sélects, des belles boîtes, mais rien ne marcha. Adieu amis de passage, elle devint barista, puis barmaid de nuit. La routine grignota tout sur son passage : cernes sous les yeux, énergie aux abonnés absents, et la vie sentimentale stagnait dans la pénombre des bars. Ras-le-bol. — Tu sais, maman, t’avais raison. Il n’y a rien à faire ici. Excuse-moi de t’avoir traînée là, il faut rentrer, — lâcha Macha en rentrant d’une pénible nuit de boulot. — De quoi tu parles, rentrer où ? — demanda sa mère en train de faire une valise. — Mais à la maison, évidemment ! Là où, sur la facture, notre nom est bien orthographié, où on est rattachées à la bonne sécu. Tu as toujours eu raison. — Mais je reste ici, je ne veux plus partir, — répliqua calmement maman en scrutant les yeux rougis de sa fille. — Moi je ne veux plus ! Je rentre ! Ici, tout m’ennuie : le métro débile, le café hors de prix, les Parisiens au bar… J’ai mes amis, un chez-moi là-bas, ici rien ne me retient. Et de toute façon, tu fais tes bagages ! — Je déménage chez Jean, — annonça soudain maman. — Tu emménages CHEZ Jean ?! — Eh bien, tu as un travail, un appart, tu es belle, adulte, en pleine capitale. J’ai pensé que tu pouvais voler de tes propres ailes. Sincèrement, tu m’as offert un vrai cadeau en me poussant à partir. Sans toi, je serais restée à étouffer dans notre marécage… Ici, la vie pétille ! Merci ! — Elle embrassa sa fille, qui ne répondit que par des pleurs. — Maman, mais comment je vais faire seule, moi ? Qui va veiller sur moi ?! — L’assurance maladie, un boulot stable, internet… et quelque joli scarabée finira bien par apparaître, non ? — Donc tu m’abandonnes, c’est ça ? — Non. Mais tu m’as promis : pas de drame. — Bon… Passe-moi les clés. — Elles sont dans mon sac. J’ai juste une demande : — Laquelle ? — Mamie aussi veut venir s’installer. On a tout discuté par téléphone. Va l’aider à préparer ses valises. — Mamie déménage à Paris ?! — Oui, je lui ai parlé de la meilleure vie, des scarabées et du marécage… Et il paraît qu’on cherche une guichetière à la Poste du coin, et mamie, avec ses quarante ans de service, elle expédie tout, même une lettre sans timbre au pôle Nord, et ça arrive toujours ! Qu’elle tente l’aventure, tant que ses racines ne sont pas fanées…
Les cousins arrivent dès que j’ai construit une maison au bord de la mer