Valérie lavait la vaisselle dans la cuisine lorsque Jean entra et éteignit la lumière : « Il fait encore bien jour, pas besoin de gaspiller l’électricité », grogna-t-il. — Je voulais lancer une machine, fit remarquer Valérie. — Fais-le cette nuit, répondit sèchement Jean, c’est moins cher la nuit. Et l’eau, arrête de mettre un si fort débit, tu gaspilles beaucoup trop, Valérie. Tu dilapides notre argent ! Jean réduisit le flot d’eau. Valérie le regarda avec tristesse, coupa l’eau, s’essuya les mains et s’assit. — Jean, tu t’es déjà observé de l’extérieur ? demanda-t-elle. — Je passe ma vie à ça, rétorqua-t-il méchamment. — Et alors, tu dirais quoi de toi ? — En tant que mari et père ? Bah, normal. Ni mieux ni pire que les autres… T’as quoi à redire ? — Tu veux dire que tous les maris sont comme toi ? — Tu cherches la dispute ? lança Jean. Valérie savait qu’il n’y aurait pas de retour en arrière. — Tu sais pourquoi tu n’es jamais parti ? — Pourquoi je partirais ? ironisa Jean. — Parce que tu ne m’aimes pas. Ni les enfants. En fait, tu n’aimes personne et on ne va pas perdre de temps à discuter là-dessus. Je vais plutôt t’expliquer pourquoi tu restes : à cause de ta pingrerie, Jean. Tu es tellement radin que me quitter serait une perte financière énorme. On est ensemble depuis quinze ans ; à part être mariés et avoir fait des enfants, on a accompli quoi en quinze ans ? — On a encore la vie devant nous, fit Jean. — Pas toute, Jean. Regarde : on n’est jamais allés à la mer, même pas en vacances en France ! Jamais de voyages, jamais de sorties hors de la ville, même pas des champignons en forêt — trop cher, non ? — C’est pour notre avenir, on met de côté, dit Jean. — On ? Tu veux pas dire « toi » ? — Je fais ça pour vous ! — Pour nous ? T’as mis quinze ans à économiser, pour moi et les enfants ? — Évidemment. Tu sais combien on a sur le compte grâce à moi ? — On a ? Ou tu as ? Bon, allez, donne-moi de l’argent pour acheter des vêtements neufs aux enfants et à moi, vu qu’on porte les mêmes fripes depuis quinze ans, empruntées à ta belle-sœur. Et qu’on prenne un appart, j’en peux plus de vivre chez ta mère ! — Maman nous a donné deux chambres, tu devrais pas te plaindre. — Et moi, la vieille garde-robe de ta belle-sœur me va peut-être aussi ? À qui je devrais plaire, de toute façon ? J’ai trente-cinq ans et deux enfants, parait-il que j’ai d’autres priorités… — Penser au sens de la vie, à l’élévation spirituelle. Pas à des fringues ! — D’accord, alors c’est pour « l’élévation de l’âme » que tu mets tout sur ton compte et nous laisses avec rien ? — On ne peut pas vous faire confiance avec l’argent ! Vous le dépenseriez aussitôt ! Et s’il arrive un malheur, on vit de quoi ? — Oui, et c’est quand qu’on commence à vivre, exactement ? Parce qu’on vit déjà comme si le malheur était tombé, Jean ! Valérie soupira : « Tu fais des économies sur le savon, le papier toilette, tu ramènes ça de l’usine… » — Un sou est un sou ! — Combien d’années encore on doit tenir ? Dix ans ? Quinze ? Vingt ? J’ai trente-cinq ans, c’est trop tôt pour le bon papier toilette ? Valérie devina la suite : Quarante ans ? Cinquante ? Soixante ? Peut-être enfin, je pourrai acheter des vêtements neufs ? — Tu sais Jean, si jamais on n’atteint même pas soixante ans, à force de mal manger, de vivre dans la grisaille… Tu y penses ? — Partir de chez maman, bien manger, ce serait impossible : on ne pourrait plus épargner, répondit-il. — Justement, je pars. J’en ai assez des économies. Je vais louer un appartement, prendre soin de moi et des enfants. Mon salaire suffit amplement. Je ne veux plus écouter tes sermons pour économiser l’eau ou l’électricité. Je veux une bonne lessive en journée, du vrai papier toilette, des serviettes, m’offrir ce dont j’ai envie sans attendre les promos. — Mais tu ne pourras pas mettre de côté ! s’effrara Jean. — Je vivrai d’un mois sur l’autre. Et les week-ends, j’amènerai les enfants chez toi et ta mère, et j’irai au théâtre, au resto, à la mer… Dès que je t’aurai quitté. Jean calcula en silence tout ce qu’il perdrait : la pension, les vacances « jetées à la mer ». Ses propres sous… — Le compte en banque, on le partagera, dit Valérie. Ce que tu as mis de côté : je dépenserai tout aussi. Je ne veux pas d’économies pour ma vie, je veux vivre maintenant. Elle conclut : « Mon rêve, Jean ? Qu’à l’heure de partir, il ne reste pas un centime sur mon compte — Savoir que j’ai tout dépensé pour Vivre. » Deux mois plus tard, Valérie et Jean divorçaient.

Aurélie lavait la vaisselle dans la cuisine quand Valentin y entra. Avant d’entrer, il avait éteint la lumière.

Il fait encore suffisamment clair. Pas la peine de gaspiller lélectricité, marmonna-t-il dun air sombre.
Je voulais lancer une machine, répondit Aurélie.
Tu la mettras en route cette nuit, rétorqua sèchement Valentin. Quand le tarif est moins cher. Et inutile de faire couler autant deau pour rincer la vaisselle. Tu en consommes trop, Aurélie. Beaucoup trop. Tu ne te rends pas compte que tu jettes nos euros par les fenêtres ?
Valentin réduisit le débit du robinet. Aurélie le regarda tristement, puis coupa l’eau, s’essuya les mains et sassit à table.
Valentin, tu tes déjà observé, de lextérieur ? demanda-t-elle.
Toute la journée, je ne fais que ça, me regarder de lextérieur, répondit-il rageusement.
Et tu en penses quoi, de toi ? poursuivit Aurélie.
De moi, en tant quhomme ? précisa Valentin.
En tant que mari et père.
Un mari comme nimporte quel autre, répondit-il. Un père parmi tant dautres. Classique. Ni meilleur ni pire que les autres. Pourquoi tu me cherches ?
Tu veux dire que tous les maris et tous les pères sont comme toi ? reprit Aurélie.
Où tu veux en venir ? Tu veux te disputer ? lâcha-t-il.
Aurélie comprit quil était impossible de faire marche arrière. Il fallait continuer cette conversation, jusquà ce que, peut-être, il comprenne enfin à quel point la vie avec lui était devenue pénible.
Tu sais, Valentin, pourquoi tu nes pas encore parti ? demanda-t-elle.
Et pourquoi je devrais partir ? répondit-il, esquissant un sourire tordu.
Au moins parce que tu ne maimes pas, déclara Aurélie. Et tu naimes pas non plus nos enfants.
Valentin voulut répliquer aussitôt, mais Aurélie poursuivit :
Et ne me dis pas le contraire. Tu naimes personne, de toute façon. On ne va pas tergiverser là-dessus, ça ne sert à rien. Ce que je veux te dire maintenant, cest la raison pour laquelle tu ne nous as pas quittés jusquici.
Et alors, cest quoi, ta raison ? demanda Valentin.
Par avarice, répondit Aurélie. À cause de ta pingrerie maladive. Parce que, pour toi, partir signifierait une énorme perte financière. Cela fait combien de temps quon est ensemble ? Quinze ans ? Et pour quoi ? Quavons-nous accompli ? À part le fait que nous sommes mari et femme, et que nous avons eu des enfants. Quels ont été nos accomplissements durant ces quinze ans ?
On a encore toute la vie devant nous, répondit Valentin.
Non, Valentin, pas toute la vie. Juste ce quil en reste. En quinze ans, tu sais, on na jamais mis les pieds à la mer. Jamais. Je ne parle même pas de létranger. Mais même en France, on nest jamais partis, même pas dans une petite location ou chez des amis. Toujours les vacances dans Paris. Même pour aller ramasser des champignons en forêt, jamais ! Et pourquoi ? Parce que cest trop cher.
On épargne, dit Valentin. Pour notre avenir.
On ? Tu veux dire toi, tu épargnes ? sétonna Aurélie.
Cest pour vous que je fais ça, répondit-il.
Pour nous ? Vraiment ? Depuis quinze ans, tu mets de côté ton salaire, et le mien, pour moi et les enfants ?
Bien sûr, pour vous, affirma Valentin. Grâce à moi, tu sais combien on a déjà sur le compte commun ?
On ? redemanda Aurélie, ironique. Peut-être toi, tu as quelque chose sur ton compte. Moi, rien. Enfin à moins que je ne comprenne rien. Essayons Donne-moi un peu dargent. Jachèterai des vêtements neufs pour les enfants et moi. Parce que ça fait quinze ans que je porte les mêmes fringues que le jour de notre mariage, ou les vieilleries de la femme de ton frère. Et cest pareil pour nos enfants. Toujours les habits usés des cousins plus âgés. Et puis surtout ! Je veux prendre un appartement à moi. Vivre chez ta mère, jen peux plus.
Maman nous a donné deux pièces, dit Valentin. Tu ne devrais pas te plaindre. Et pour les vêtements des enfants Pourquoi dépenser alors que ceux de mes neveux font très bien laffaire ?
Et moi ? fit Aurélie. Je mets les vieux habits de la femme de ton frère aussi ?
Et pour qui aurais-tu besoin de te faire belle ? ricana Valentin. Cest ridicule. Tu as trente-cinq ans ! Tu as deux enfants ! Les vêtements ne devraient plus être ta priorité.
Et je devrais penser à quoi alors ? demanda Aurélie.
Au sens de la vie, répondit-il. À ce qui va au-delà de la matière, au-delà des chiffons et du superflu. À des choses plus nobles, à la valeur authentique.
Tu parles de quoi, exactement ? sétonna Aurélie.
Du développement personnel, répondit Valentin. Daccéder à autre chose, à un niveau supérieur à tous ces tracas de la vie quotidienne.
Je vois, répondit Aurélie. Cest pour ça que tu gardes tout largent sur ton compte, sans jamais rien donner. Pour notre bonheur futur. Que nous progressions sur le plan spirituel. Cest bien ça ?
Parce que je ne peux pas vous faire confiance, cria Valentin. Vous dépenseriez tout dun coup. Et si jamais il arrivait un souci, on ferait comment, hein ? Tu y as déjà réfléchi ?
Faire comment pour vivre si jamais il arrive un souci ? répéta Aurélie. Oui, bonne question, Valentin ! Mais dis-moi, tu crois pas quon vit déjà comme si le fameux au cas où était arrivé ?
Valentin, furieux, fixait sa femme sans un mot.
Tu économises sur tout, même sur le savon, le papier toilette, les mouchoirs en papier, continua Aurélie. Tu ramènes même du savon et de la crème pour les mains de ton travail.
Les petits ruisseaux font les grandes rivières, répliqua sèchement Valentin. Il faut commencer par les détails. Dépenser dans du savon cher, de la crème, des mouchoirs ou du papier toilette, cest absurde.
Dis-moi juste, combien de temps ça devra encore durer ? Dix ans ? Quinze ? Vingt ? Quand est-ce que tu comptes enfin que lon vive normalement ? Avec du bon papier toilette J’ai trente-cinq ans, et daprès toi, il reste encore à attendre ?
Valentin garda le silence.
Laisse-moi deviner Quarante ans ? À quarante ans, tu me laisseras vivre ? persifla Aurélie.
Toujours silence.
Jimagine À cinquante ans, peut-être ? À cinquante ans, cest bon, je peux acheter enfin des vêtements ?
Valentin restait muet.
Cest vrai, cest encore prématuré. À cinquante ans Qui commence à vivre à cinquante ans ? Nimporte quoi. Peut-être à soixante ? Peut-être quà soixante, tu me le permettras ? On aura un pactole sur le compte ! Et là, on pourra enfin vivre. Enfin acheter des vêtements neufs pour les enfants, et pour moi ?
Toujours pas de réponse.
Tu sais, Valentin, la voix dAurélie tremblait. En fait, jai réfléchi Et si on natteignait pas soixante ans tous les deux ? Cest possible. On mange mal, pour économiser, tu le sais. Des produits premiers prix, en grande quantité. On mange trop et mal. Tu tes demandé si ça nabîmait pas notre santé ? Mais ce nest même pas le pire. On nest jamais de bonne humeur, ni toi, ni moi. Et ce nest pas avec cette humeur quon va vivre longtemps.
Si on quitte chez maman et quon commence à bien manger et se faire plaisir, on ne pourra plus épargner, répondit Valentin.
Cest vrai, acquiesça Aurélie. Cest justement pour ça que je pars. Jen ai marre de faire des économies. Je ne veux plus mettre de côté. Toi, ça te passionne, pas moi.
Comment tu comptes ten sortir ? sétrangla Valentin.
Je trouverai, répondit calmement Aurélie. Ça ne peut pas être pire quaujourdhui. Je louerai un petit appartement avec les enfants. Mon salaire nest pas moindre que le tien. Jaurai de quoi payer le loyer, acheter des fringues, de la bonne nourriture. Et surtout, je naurai plus à supporter tes sermons sur léconomie délectricité, de gaz ou deau. Jutiliserai ma machine à laver en journée, et tant pis si joublie parfois déteindre la lumière dans la cuisine ou les toilettes. Jachèterai le meilleur papier toilette, les meilleures serviettes. Et je moffrirai ce que je veux sans attendre les soldes.
Mais tu ne pourras rien mettre de côté ! saffola Valentin.
Qui ta dit ça ? répliqua Aurélie. Justement, si ! Tes pensions alimentaires pour les enfants, je vais les mettre de côté enfin, non, tu as raison. Je ne les mettrai pas de côté. Mais ce ne sera pas parce que je ne peux pas. Ce sera parce que je nen ai pas envie. Je vais tout dépenser. Jusquau dernier centime. Je vivrai de paye en paye. Et le week-end, jemmènerai les enfants chez toi et ta mère. Tu te rends compte, léconomie pour moi ! Je pourrai aller au théâtre, au restaurant, voir des expos. Et lété, jirai au bord de la mer. Je nai pas encore choisi où, mais jirai. Il me suffit de tourner la page avec toi.
Valentin sentit sa tête tourner. Langoisse le submergea. Pas pour Aurélie. Ni pour les enfants. Non. Il avait peur pour lui. Mentalement, il calcula ce qui lui resterait après la pension et les dépenses pour les enfants les week-ends. Mais ce qui le chagrinait le plus, cétait les voyages de vacances dAurélie au bord de la mer. À ses yeux, cétait comme jeter ses propres euros par la fenêtre.
Je ne tai pas dit lessentiel, poursuivit Aurélie. Le compte sur lequel tu mets tout largent, on le séparera en deux.
Comment ça, en deux ? balbutia Valentin.
Également. Moitié-moitié. Et ce qui sest accumulé en quinze ans, je vais le dépenser. Oui, tout. Je népargnerai plus pour ma vie, Valentin. Je vais vivre. Maintenant.
Valentin resta sans voix, les lèvres tremblantes, incapable de dire un mot. La peur le paralysait, il était incapable de penser ou de parler.
Tu sais quelle est ma plus grande ambition, Valentin ? lâcha enfin Aurélie. Cest que, le jour où je quitterai ce monde, il ny ait plus un seul centime sur mon compte. Je saurai alors que jaurai tout dépensé pour moi, dans ma vie.
Deux mois plus tard, Valentin et Aurélie divorcèrent.

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Valérie lavait la vaisselle dans la cuisine lorsque Jean entra et éteignit la lumière : « Il fait encore bien jour, pas besoin de gaspiller l’électricité », grogna-t-il. — Je voulais lancer une machine, fit remarquer Valérie. — Fais-le cette nuit, répondit sèchement Jean, c’est moins cher la nuit. Et l’eau, arrête de mettre un si fort débit, tu gaspilles beaucoup trop, Valérie. Tu dilapides notre argent ! Jean réduisit le flot d’eau. Valérie le regarda avec tristesse, coupa l’eau, s’essuya les mains et s’assit. — Jean, tu t’es déjà observé de l’extérieur ? demanda-t-elle. — Je passe ma vie à ça, rétorqua-t-il méchamment. — Et alors, tu dirais quoi de toi ? — En tant que mari et père ? Bah, normal. Ni mieux ni pire que les autres… T’as quoi à redire ? — Tu veux dire que tous les maris sont comme toi ? — Tu cherches la dispute ? lança Jean. Valérie savait qu’il n’y aurait pas de retour en arrière. — Tu sais pourquoi tu n’es jamais parti ? — Pourquoi je partirais ? ironisa Jean. — Parce que tu ne m’aimes pas. Ni les enfants. En fait, tu n’aimes personne et on ne va pas perdre de temps à discuter là-dessus. Je vais plutôt t’expliquer pourquoi tu restes : à cause de ta pingrerie, Jean. Tu es tellement radin que me quitter serait une perte financière énorme. On est ensemble depuis quinze ans ; à part être mariés et avoir fait des enfants, on a accompli quoi en quinze ans ? — On a encore la vie devant nous, fit Jean. — Pas toute, Jean. Regarde : on n’est jamais allés à la mer, même pas en vacances en France ! Jamais de voyages, jamais de sorties hors de la ville, même pas des champignons en forêt — trop cher, non ? — C’est pour notre avenir, on met de côté, dit Jean. — On ? Tu veux pas dire « toi » ? — Je fais ça pour vous ! — Pour nous ? T’as mis quinze ans à économiser, pour moi et les enfants ? — Évidemment. Tu sais combien on a sur le compte grâce à moi ? — On a ? Ou tu as ? Bon, allez, donne-moi de l’argent pour acheter des vêtements neufs aux enfants et à moi, vu qu’on porte les mêmes fripes depuis quinze ans, empruntées à ta belle-sœur. Et qu’on prenne un appart, j’en peux plus de vivre chez ta mère ! — Maman nous a donné deux chambres, tu devrais pas te plaindre. — Et moi, la vieille garde-robe de ta belle-sœur me va peut-être aussi ? À qui je devrais plaire, de toute façon ? J’ai trente-cinq ans et deux enfants, parait-il que j’ai d’autres priorités… — Penser au sens de la vie, à l’élévation spirituelle. Pas à des fringues ! — D’accord, alors c’est pour « l’élévation de l’âme » que tu mets tout sur ton compte et nous laisses avec rien ? — On ne peut pas vous faire confiance avec l’argent ! Vous le dépenseriez aussitôt ! Et s’il arrive un malheur, on vit de quoi ? — Oui, et c’est quand qu’on commence à vivre, exactement ? Parce qu’on vit déjà comme si le malheur était tombé, Jean ! Valérie soupira : « Tu fais des économies sur le savon, le papier toilette, tu ramènes ça de l’usine… » — Un sou est un sou ! — Combien d’années encore on doit tenir ? Dix ans ? Quinze ? Vingt ? J’ai trente-cinq ans, c’est trop tôt pour le bon papier toilette ? Valérie devina la suite : Quarante ans ? Cinquante ? Soixante ? Peut-être enfin, je pourrai acheter des vêtements neufs ? — Tu sais Jean, si jamais on n’atteint même pas soixante ans, à force de mal manger, de vivre dans la grisaille… Tu y penses ? — Partir de chez maman, bien manger, ce serait impossible : on ne pourrait plus épargner, répondit-il. — Justement, je pars. J’en ai assez des économies. Je vais louer un appartement, prendre soin de moi et des enfants. Mon salaire suffit amplement. Je ne veux plus écouter tes sermons pour économiser l’eau ou l’électricité. Je veux une bonne lessive en journée, du vrai papier toilette, des serviettes, m’offrir ce dont j’ai envie sans attendre les promos. — Mais tu ne pourras pas mettre de côté ! s’effrara Jean. — Je vivrai d’un mois sur l’autre. Et les week-ends, j’amènerai les enfants chez toi et ta mère, et j’irai au théâtre, au resto, à la mer… Dès que je t’aurai quitté. Jean calcula en silence tout ce qu’il perdrait : la pension, les vacances « jetées à la mer ». Ses propres sous… — Le compte en banque, on le partagera, dit Valérie. Ce que tu as mis de côté : je dépenserai tout aussi. Je ne veux pas d’économies pour ma vie, je veux vivre maintenant. Elle conclut : « Mon rêve, Jean ? Qu’à l’heure de partir, il ne reste pas un centime sur mon compte — Savoir que j’ai tout dépensé pour Vivre. » Deux mois plus tard, Valérie et Jean divorçaient.
Ma mère m’a ordonné de me débarrasser de mon enfant, et maintenant je sais que je ne pourrai jamais avoir d’enfants.