Madeleine gisait immobile, écoutant le tic-tac régulier de la pendule posée sur la table de nuit de sa voisine.
Tic-tac.
Tic-tac.
Chaque battement, lent et implacable, lui rappelait que la fin approchait.
Dehors, septembre enveloppait Paris dun ciel gris, se confondant avec la façade terne de limmeuble den face. Tout semblait noyé dans une même couleur, celle du désespoir.
***
Madeleine navait jamais été une femme méchante. Simplement, dans sa vie, il y avait toujours eu quelque chose de plus pressant que ses enfants.
Ce « quelque chose » hurlait sans cesse : « Vite ! », « Tout de suite ! », « Tu vas rater ! »
Alors Madeleine travaillait sans relâche. Toute sa vie. Pour eux.
Elle se souvenait encore de lodeur du marché : lhumidité, le parfum âcre du chou et des légumes pourris.
À laube, alors quelle enfilait des gants troués sur ses doigts engourdis par le froid, son fils et sa fille dormaient dans lappartement chauffé.
Elle payait leur confort de ses euros durement gagnés. Leur sommeil paisible était sa mission sacrée, sa récompense.
***
Les discussions avec les autres marchandes tournaient toujours autour du même sujet :
Les enfants sont encore malades, se plaignait la rondelette Françoise, derrière létal voisin. Jai passé la nuit à faire baisser la fièvre. Cest lenfer, je nen peux plus
Madeleine hochait la tête en silence, comptant sa petite monnaie.
Elle ne comprenait pas Françoise.
Vraiment, quest-ce qui comptait le plus ? Un nez qui coule ou largent pour acheter des médicaments et des chaussures neuves ?
Pour elle, la réponse était évidente.
***
Un dimanche, alors que Pierre avait dix ans et Camille sept, ils accoururent au marché. Cétait le week-end. Madeleine, fatiguée mais satisfaite de sa recette, leur offrit chacun une part de quiche aux poireaux et un verre de thé brûlant tiré du thermos. Assis sur une caisse derrière létal, ils la regardaient, rayonnants dadmiration.
Maman, on peut taider ? proposa Pierre, sincère.
Vous voulez maider ? sourit Madeleine. Tiens, compte donc combien je dois rendre de monnaie.
Elle lui tendit une liasse de billets froissés.
Le garçon fronça le nez, concentré, tandis que Camille le regardait avec fierté, comme sil résolvait une affaire dÉtat.
À cet instant, Madeleine sentit une vague de tendresse. Mais elle se reprit aussitôt : elle ne les nourrissait pas pour rien. Elle leur apprenait à survivre, à affronter la vraie vie.
Et ils retiendraient la leçon. Elle y veillerait
***
Il y eut aussi ce dessin. Petite, Camille était venue la retrouver à la cuisine, brandissant une feuille. Dessus, une silhouette maladroite, un soleil en guise de tête, deux traits pour les bras.
Maman, regarde, cest nous deux ! On se tient la main ! sexclama la fillette, la voix pleine de joie.
Madeleine, debout devant la marmite, remuait une soupe épaisse.
Épuisée après dix heures debout, elle pensait seulement : « Demain, il faut acheter un pantalon à Pierre, lancien est fichu. »
Elle jeta un œil distrait au dessin.
Cest bien. Va jouer, ne me dérange pas, sinon la soupe va brûler.
Elle vit la lumière séteindre dans les yeux de Camille, les petites épaules saffaisser. Mais que pouvait-elle faire ? La soupe nattend pas. Les pantalons ne sachètent pas tout seuls.
Le dessin resta scotché quelques jours sur le frigo, remplacé bientôt par la liste des courses.
***
Un soir, adolescent, Pierre, rouge jusquaux oreilles, tenta daborder un sujet délicat.
Maman, il y a Sophie, en troisième B elle ma écrit, bredouilla-t-il en triturant le col de son vieux t-shirt.
Madeleine, assise dans son fauteuil, ferma les yeux, lasse.
Tu es trop jeune pour ça. On en reparlera après le bac. Pour linstant, concentre-toi sur tes études, il ne faut pas finir ouvrier.
Elle était persuadée de lui donner le conseil le plus sensé. Elle lui apprenait à rester fort, à ne pas se laisser distraire.
Il sen souvint.
Pierre et Camille apprirent toutes ses leçons à la perfection.
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Ils fondèrent chacun une famille solide, sans place pour la tendresse. Ils appelaient leur mère aux grandes occasions : la fête des Mères, Noël. Des conversations brèves, polies.
Salut Maman, comment vas-tu ?
Ça va. Et vous ?
Ça va aussi. À bientôt.
Ils prenaient soin delle à distance. Un virement de temps en temps sur son compte. Pratique, efficace. Cétait sa méthode, revenue comme un boomerang.
***
Puis survint lAVC.
Elle se réveilla à lhôpital. Seule. Les premiers jours, tout nétait que visages de médecins et odeur dantiseptique. Dès que le brouillard se dissipa, Madeleine réclama le téléphone.
Ses doigts tremblants composèrent le numéro de Camille.
Camille, ma chérie, bonjour Je suis à lhôpital Jai fait un AVC.
Un silence pesant, puis un soupir agacé.
Maman, ce nest pas possible Jai des dossiers à rendre, la fin du trimestre, les enfants sont malades. Je passerai si je peux. Je vais appeler le médecin pour voir ce quil te faut. Tu veux que je tenvoie de largent ?
Encore largent
Non, Camille, viens plutôt me voir, murmura Madeleine.
Je ne peux pas, tu comprends ? Je tappelle demain.
Madeleine appela Pierre, la main tremblante.
Fiston, je suis à lhôpital de la ville
Je sais, Camille ma prévenu. Mais jai un chantier en cours, je ne peux pas me libérer. Je te fais un virement, achète ce quil te faut. Glisse quelque chose aux infirmières pour quelles soccupent bien de toi.
Toujours aussi pragmatique. Cétait son fils.
***
Les jours sétiraient, interminables. Le matin, les piqûres, puis un petit-déjeuner quelle ne pouvait avaler. Ensuite, lattente.
Sur le lit voisin, une vieille dame, la hanche cassée, recevait chaque jour la visite de sa fille. Elle apportait des plats maison, des compotes, lisait à voix haute. Elles riaient, se remémoraient le passé.
À chaque éclat de rire, Madeleine enfonçait la tête dans loreiller pour ne pas entendre.
Cétait plus douloureux que la maladie.
Un mois plus tard, voyant que létat de Madeleine ne saméliorait pas, le médecin traitant, un jeune homme aux yeux fatigués mais bienveillants, sapprocha.
Madame Madeleine Dubois, dit-il doucement en sasseyant près delle. Nous avons fait tout notre possible. Votre état est stable, mais vous avez besoin de soins constants que nous ne pouvons assurer ici. Nous pensons vous transférer en maison de soins palliatifs.
Ce mot résonna comme une sentence. Comme une marque dabandon.
Et mes enfants ? demanda-t-elle faiblement. Quils décident.
Nous les avons contactés, répondit le médecin, gêné. Ils sont daccord. Ils pensent que ce sera mieux pour vous. Là-bas, il y a une surveillance continue.
***
La maison de soins était silencieuse. Lodeur de désinfectant, de propreté, et de résignation flottait dans lair.
Les voisines de chambre attendaient des appels. Lune parlait sans cesse de son fils, qui devait arriver de Lyon.
Madeleine nattendait plus personne. Elle avait compris.
Elle avait bâti un monde où les enfants étaient un devoir, non une joie. Où les sentiments étaient faiblesse.
Elle avait élevé deux adultes solides, efficaces, qui ne simmisçaient pas dans la vie des autres, ne se chargeaient pas des soucis dautrui.
***
Elle séteignit lentement. Les derniers jours, elle ne parlait presque plus.
Ce nétaient pas les étals du marché ni les billets deuros qui lui revenaient en mémoire
Elle pensait sans cesse au dessin maladroit, au soleil en guise de tête, quelle avait collé sur le frigo puis oublié ; au visage gêné de son fils, venu lui confier un secret, quelle avait repoussé dun mot
Et surtout, elle ressassait cette phrase, lancée jadis : « Aucune utilité concrète. »
Comme elle sétait trompée !
Il y en avait, de lutilité ! Immense !
Mais elle ne lavait pas vue. Elle avait troqué les instants contre des minutes, la vie contre la survie.
***
Elle mourut à laube. Linfirmière venue pour linjection constata simplement le décès. Le corps était déjà froid.
***
On appela les enfants.
Dabord Camille.
Allô ? répondit-elle, ensommeillée.
Madame Camille Dubois ? Ici la maison de soins. Votre mère, Madeleine Dubois, est décédée cette nuit.
Un silence, puis un sanglot nerveux, presque forcé.
Oh, maman ! Mon Dieu ! Comment est-ce possible ? Je dois aller au mariage de mon neveu dans trois jours billets achetés, robe prête Que va-t-on faire ? Les obsèques
Puis ce fut le tour de Pierre.
Oui ?
Monsieur Pierre Dubois ? Ici la maison de soins. Votre mère est décédée.
Daccord, répondit-il calmement. Vous ne pouvez pas vous en occuper ? Organiser tout ? Je paierai. Jai trop de travail, je ne peux pas venir. Donnez-moi le RIB, je fais le virement
***
Cest la ville qui lenterra. Dans une fosse commune, à la lisière du cimetière, là où reposent ceux que personne ne vient pleurer.
Une simple croix de bois. Une plaque.
Quelquun griffonna son nom, son prénom, ses dates
Personne ne versa de larmes. Personne ne jeta de terre sur le cercueil.
Elle avait vécu pour assurer la survie matérielle de ses enfants, et mourut comme si elle navait jamais existé.
Pour ceux à qui elle avait donné la vie, elle nétait devenue quune fonction, quon na ni le temps ni lenvie de préserver.





