Journal intime, 15 mars, Paris
Comment souhaitez-vous appeler votre petite fille ? Le médecin, un homme dun certain âge au sourire professionnel, observait ma silhouette mince sous la lumière pale de lhôpital.
Nous navons pas encore choisi, sempressa de répondre ma belle-mère, Nathalie, assise près de mon lit. Cest une décision importante, Éloïse doit bien réfléchir.
Je nen ai pas envie, ai-je lâché, ma voix résonnant plus forte que prévu. En réalité, je ne compte pas la garder. Je vais signer un abandon.
Quest-ce que tu racontes ?! sest écriée Nathalie, lançant un regard furieux dans ma direction, puis sest adressée au médecin. Elle ne réalise pas ce quelle dit. Bien sûr que nous allons récupérer ce bébé !
Je reviendrai plus tard, reposez-vous, répondit calmement le praticien, peu désireux de prendre part à cet échange houleux.
Dès que la porte se referma derrière lui, Nathalie explosa de colère.
Mais comment oses-tu dire de telles choses ? Que vont penser les gens ? On sest déjà réfugiées à Paris pour tout garder discret. Cet enfant doit rester dans la famille.
Et de qui est-ce la faute ? ai-je répliqué, le ton sec, croisant son regard. Si tu mavais écoutée à lépoque, rien de tout cela ne serait arrivé ! Jaurais pu finir mon lycée tranquillement et minscrire à la fac. Si cet enfant tintéresse tant, cest toi qui devrais ten occuper.
Je me suis retournée vers le mur, signifiant ainsi que la conversation était close. Malgré son insistance, une infirmière est venue lui demander de sortir, disant que javais besoin de calme.
La chambre est soudain devenue trop silencieuse. Tout ce que je pouvais faire cétait serrer loreiller contre moi, pleurer tout bas et prier tous les saints pour que ce cauchemar finisse enfin.
Un léger coup frappé à la porte ma forcée à ravaler mes larmes. J’ai respiré profondément, cherchant à masquer mes émotions.
Entrez.
Je mattendais à voir une infirmière ou, dans le pire des cas, mon père. Mais cest une femme inconnue qui sest présentée.
Puis-je faire quelque chose pour vous ? Jai eu tant de mal à conserver lapparence dun calme parfait…
Excusez-moi Jai entendu par hasard, les médecins discutaient près de ma chambre… Elle semblait hésitante, comme si elle nosait pas poser la vraie question.
Oui, cest vrai, je ne veux pas garder ce bébé, ai-je coupé court. Cest ça qui vous intéresse, non ?
Jai vu votre mère, enfin commença-t-elle maladroitement.
Ce nest pas ma mère ! ai-je soudain aboyé, mon masque de sérénité seffondrant. Cest juste ma belle-mère, qui se croit certainement indispensable. Ma vraie mère travaille à létranger.
Je ne voulais pas vous blesser, répondit la femme, déstabilisée. Jai trois enfants et je tente juste de comprendre votre choix. Jai aussi grandi en foyer, jai peur pour votre fille. Ce nest pas de sa faute à elle…
On ma dit que les nouveau-nés sont vite adoptés, ai-je haussé les épaules. Je narrive même pas à la prendre dans les bras, alors, laimer…
Mais vous êtes majeure, non ? Plus de quinze ans ? Vous aviez le choix…
Pour Nathalie, cest la honte avant tout ! « Que vont penser nos voisins, quon ne puisse plus se regarder en face ? » ai-je mimé dune voix faussement outrée.
Je ne comprends pas…
Je vais vous raconter, ai-je souri tristement. Peut-être cesserez-vous de me juger ensuite.
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Mon année de terminale fut un désastre. Mon copain, Paul, a été appelé au service. À sa place, on nous a collé un nouvel élève, Arnaud, le « fils à papa » parisien expédié en province pour redorer le blason familial après ses écarts notoires.
Arnaud achetait tout le monde, offres de cadeaux hors de prix, nuits dans des clubs et restos huppés. Beaucoup de filles rêvaient de devenir la fiancée de ce « prince ». Mais moi, jétais amoureuse de Paul, aucun intérêt pour ces manigances.
Du moins, je le croyais Jusquà cette soirée de décembre, pour lanniversaire de ma meilleure amie Lucie. Toute la classe était réunie. Arnaud, bien évidemment, était là mais il ne venait pas pour souhaiter bon anniversaire, on la vite compris.
Au milieu de la soirée, je suis sortie prendre un appel. Quand je suis revenue, Arnaud sétait installé à côté de mon sac. Rien dalarmant, pensais-je. Quelques minutes plus tard, tout est devenu flou
Le lendemain matin, jai ouvert les yeux avec difficulté. Il était là, sourire insolent aux lèvres.
Tu vois, tas fait ta difficile pour rien, annonça-t-il simplement. Cadeau ! Même ton Paul naurait jamais osé
Jai eu toutes les peines du monde à rentrer chez moi. Je titubais, la tête me tournait. Les passants détournaient les yeux, dégoûtés.
Je nai pas sorti mes clés, jai simplement sonné.
Dès que Nathalie ma vue :
Où étais-tu passée ? Tu ne répondais au téléphone, tu rentres au matin Et dans cet état ! Si ton père te voyait
Appelle une médecin et la police, lai-je coupée net. Je veux porter plainte. Qu’il paie pour ça.
Nathalie, immédiate calculatrice, a blêmi. Elle a tout de suite compris.
Qui ça ?
Arnaud, qui dautre ? ai-je peiné à articuler. Personne dautre naurait osé. Fais-le, sinon jappelle moi-même.
Attends, fit-elle après réflexion, et ses yeux ont pris le reflet de largent. Ça ne changera rien auprès de la police, sa famille len sortira. On va faire autrement. Je parlerai à son père, ils doivent payer une compensation.
Tu es folle ? Quelle compensation ? Je vais y aller moi, à la police !
Jamais ! Elle ma traînée dans la chambre, ma enfermée. Je navais ni téléphone ni force pour protester. Elle contrôlait tout, jusquà mes déplacements.
Trois jours plus tard, elle ma envoyé chez ma grand-mère, à Lyon, sous prétexte de me reposer. Je faisais semblant daller bien pour ne pas inquiéter Mamie.
Un mois plus tard, la nouvelle est tombée comme un couperet : jétais enceinte.
Nathalie, elle, exultait. Ce bébé allait assurer notre avenir, attirer la générosité du grand-père paternel. Il paierait. Surtout, ne rien révéler à personne avant le cinquième mois !
Bien sûr, personne ne m’a demandé mon avis. Quand jai vaguement évoqué vouloir avorter, Nathalie a hurlé et surveillé chacun de mes gestes.
Finalement, le « grand-père » a payé. Il a même promis une pension.
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Voilà mon histoire. Jai tout perdu à cause de ce bébé ! Paul ne ma pas cru, les copines mont tournée le dos, on a déménagé en catastrophe. J’ai même raté mon bac !
Je ne savais rien de tout ça, murmura la femme, pleine de remords. Mais ton bébé elle nest pas coupable.
À ce moment-là, Nathalie, tirant mon père par la manche, déboula dans la chambre :
Il est temps de parler sérieusement, Éloïse. Je demande à tout le monde de sortir, cest une affaire de famille !
La visiteuse menvoya un regard plein de pitié avant de séclipser.
Je ne laisserai pas tes caprices tout gâcher. Si tu abandonnes ce bébé, tu ne remettras plus les pieds chez nous. Où iras-tu ? Ta grand-mère est décédée, lappartement est à ton oncle Tu finiras à la rue !
Non, elle partira avec moi. La porte s’ouvrit sur une femme élégante, au tailleur impeccable. Quand je lai reconnue, mes yeux se sont illuminés.
Maman ! Tu es venue !
Bien sûr ! Je ne pouvais pas tabandonner, ma chérie Albane ma serrée fort dans ses bras. Si tu mavais tout dit plus tôt, je taurais emmenée à Bordeaux dès le début. Jai cru quici tu finirais ton lycée plus sereinement.
Je pensais que tu ne voulais plus de moi, sanglotais-je. Je me sentais si petite, soudain.
On ma fait croire que tu ne voulais plus de contact. Tous mes cadeaux me revenaient, impossibles davoir de tes nouvelles… Je croyais que tu ne pouvais plus me pardonner. Mais maintenant Elle ma doucement essuyé les larmes. Nous allons partir, tu nauras plus à te souvenir de tout ça.
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Je suis partie. Nathalie a gardé lenfant, espérant vivre royalement grâce à la pension. Mais Quand le grand-père a découvert la supercherie, il est venu reprendre la petite, lélevant lui-même après avoir obligé Arnaud à la reconnaître.
Quant à moi ? Je retrouve enfin la paix. Je vis avec ma mère, celle qui maime sans conditions, et pour la première fois depuis longtemps, je peux respirer.





