Mon prénom est Gérard, jai 72 ans. Jhabite seul dans une vieille maison en bordure de la commune de Saint-Paul-de-Vence, là où jadis tout fourmillait de rires et dallées et venues. Le jardin, aujourdhui silencieux, résonnait autrefois des éclats de voix de mon fils gambadant pieds nus dans lherbe, mappelant pour monter une cabane avec des draps usés, ou pour surveiller les pommes de terre qui grillaient sur les braises pendant que nous rêvions aux lendemains meilleurs. En ce temps-là, jétais convaincu que ce bonheur durerait toujours que je comptais, que jétais important. Mais les années passent. À présent, la maison semble figée, la poussière recouvre la vieille théière, seul le petit bruit dun mulot quelque part rompt le silence, et le chien de la voisine, derrière sa fenêtre, aboie de temps à autre.
Mon fils sappelle Luc. Sa maman, mon épouse disparue, Camille, sest éteinte il y a presque une décennie. Après cela, Luc fut la dernière personne à qui je me sentais lié. Le seul pont vers ce passé où tout semblait chaud et plein de sens.
Nous lavons élevé avec tout lamour dont nous étions capables, mêlé de rigueur et de simplicité. Jai travaillé dur, sans jamais vraiment marrêter, la vie dartisan ne ménage pas ses mains. Camille était le cœur de notre foyer ; moi, je lui servais de bras. Présent autant que possible, mais toujours père, même quand la fatigue pesait. Je lui ai appris à faire du vélo, je lai aidé à remettre à neuf sa première Renault 4L, avec laquelle il est allé faire ses études à Lyon. Jai toujours eu confiance en lui. Jai toujours été fier.
Quand Luc sest marié, ma joie navait pas de limite. Sa femme, Céline, ma semblé douce mais un peu distante. Ils sont partis sinstaller de lautre côté de Nice. Je me suis dit : tant mieux, quils bâtissent leur vie, quils volent de leurs propres ailes. Je voulais rester disponible, un père aimant, un grand-père prêt à rendre service, raconter des histoires à mes petits-enfants le soir, les garder les week-ends. Rien ne sest passé comme je lavais imaginé.
Au début, quelques appels rapides. Puis, seulement des textos pour les fêtes ou Nouvel An. Je suis allé leur rendre visite à plusieurs reprises, une tarte aux pommes sous le bras, parfois des marrons glacés. Une fois, Céline avait la migraine, on ma gentiment prié de revenir une autre fois. Une autre, mon petit-fils dormait. La troisième fois, personne na ouvert la porte. Après cela, jai cessé de venir.
Je nai pas fait déclat. Je nai pas reproché, ni supplié. Je me suis assis dans ma cuisine et jai attendu. Je me disais : ils ont leur vie, leur travail, leurs préoccupations ; tout finira bien par sarranger. Mais les mois ont glissé, et jai compris que dans leur quotidien, je navais plus de place. Même pour lanniversaire du départ de Camille, ils ne sont pas venus. Un simple appel et puis plus rien.
Il y a peu, jai croisé Luc par hasard sur lavenue principale. Il marchait avec son fils, des sacs de courses à la main. Mon cœur sest serré, jai appelé son prénom. Il sest retourné, le visage incertain, presque celui dun étranger. « Ça va, Papa ? » a-t-il demandé. Jai acquiescé. Pareil. Il ma dit quil était pressé et sest écarté. Voilà tout notre échange.
Sur le chemin du retour, je nai cessé de me demander : où ai-je commis une erreur ? Pourquoi celui que jai vu naître, mon fils, est-il devenu si lointain ? Ai-je été un père trop autoritaire, ou pas assez ? Suis-je devenu encombrant avec mes vieux souvenirs, mes silences, mon âge ?
Aujourdhui, je mappuie sur moi-même pour rester debout. Je prépare du thé, je relis les lettres que Camille ma laissées, parfois je massois sur le vieux banc du jardin et jobserve les enfants du quartier samuser. Ma voisine, Florine, passe parfois et me salue dun signe de la main. Je lui rends son salut, en silence. Cest ainsi que je vis.
Luc reste mon fils, je laime plus que tout. Mais jai cessé dattendre. Peut-être est-ce là le propre des parents : apprendre à lâcher prise. Personne ne nous prépare à devenir superflu pour ceux qui furent notre raison dêtre.
Finalement, jai compris. La vraie maturité, ce nest plus celle de lenfant. Elle appartient au parent, à celui qui accepte de seffacer sans bruit, simplement parce que cest ainsi, et que la vie continue.




