Quand je repense à cette époque lointaine, où notre fils nous a peu à peu échappé à cause de sa belle-mère, un étrange sentiment de nostalgie me submerge.
Après son mariage, notre fils, autrefois si proche de nous, ne venait plus à la maison. Toujours, il se trouvait chez sa belle-mère, madame Dupin, qui, bizarrement, avait soudainement besoin de son aide pour tout et n’importe quoi. Je me demande encore comment cette dame avait bien pu vivre avant que sa fille népouse notre fils.
Voilà plus de deux ans que Guillaume sest marié. Après les noces, ils ont pris leur envol dans lappartement que nous avions acheté pour lui quand il entamait ses études universitaires à Lyon. Depuis son enfance, il avait notre entière confiance et notre soutien. Même avant le mariage, il vivait déjà seul, tout près de son travail.
Quant à mon avis sur sa femme, Clémence, je ne peux pas dire quelle métait antipathique, mais quelque chose me disait quelle manquait encore de maturité pour la vie maritale, bien que notre fils nait que deux ans de plus quelle. Parfois, Clémence se comportait comme une fillette, et elle avait souvent des caprices. Jobservais mon doux garçon et je me demandais comment il tiendrait le coup, marchant dans la vie avec cet « enfant » à ses côtés.
Tout devint plus clair après avoir rencontré sa mère, la fameuse madame Dupin. Bien que cette femme fût de mon âge, il me semblait parfois quelle se comportait dune puérilité désarmante. Peut-être avez-vous déjà croisé ce genre de personnes, restées imperturbablement enfants ? Inexpérimentées, totalement dépendantes des autres. Au moment du mariage de sa fille, elle comptait déjà six divorces à son actif.
Nous navions guère datomes crochus avec elle. À vrai dire, elle vivait dans sa propre bulle et ne simposait jamais. Nos échanges se limitaient à de simples politesses lors de la cérémonie et voilà tout.
Les premiers signes inquiétants sont apparus avant le mariage déjà : Clémence réclamait sans cesse laide de Guillaume pour les petits tracas domestiques de sa mère un robinet qui fuit, une prise à changer, une étagère tombée dans la cuisine La première fois, jai pris ça avec indulgence après tout, son foyer manquait sûrement dune présence masculine. Mais le temps passait, et les incidents senchaînaient sans fin. Guillaume nous délaissait, invoquant toujours un prétexte : il devait aider sa belle-mère. Puis, tous les anniversaires, les fêtes passaient dans la maison de madame Dupin. Seul mon père, ma belle-mère et moi fêtions Noël ou la Saint-Sylvestre à la maison.
Tout cela aurait pu être supportable si mon fils navait pas commencé à ignorer nos propres sollicitations daide. Un jour où nous venions dacheter une nouvelle armoire réfrigérée, nous lavons appelé pour nous donner un coup de main pour la monter à létage. Il avait accepté, puis finalement, il nous a téléphoné : « Désolé, Maman, Clémence et moi allons chez sa mère, sa machine à laver fuit. »
Mon mari a donc décidé de lappeler lui-même. Au fond du combiné, jai entendu Clémence sexclamer : « Tes parents peuvent pas payer des livreurs, non ? » Guillaume a fini par venir, mais il était dune humeur massacrante.
Papa, tu pouvais pas appeler des professionnels ? Je suis obligé de tout porter moi-même maintenant.
À ce moment-là, jai craqué. Pourquoi la mère de Clémence nappelait-elle pas un plombier, une dépanneuse, un spécialiste ? Vivait-elle donc dans une France parallèle où il nexiste aucun artisan ? Guillaume, lui, répondait quil fallait laider, que la pauvre femme risquait de se faire escroquer, et quon lui prendrait ses euros sans rien réparer.
Mon mari ny a pas tenu et a lancé, un brin ironique, que, certes, la belle-mère ny connaissait rien aux appareils électroménagers, mais quen matière de bergerie, on ne pouvait que saluer son talent : elle guidait son unique brebis, notre fils, comme personne ! Guillaume, vexé, quitta la maison en claquant la porte.
Je nai pas pris part à leur dispute, même si, au fond, je savais que mon mari navait pas tort. Cette nouvelle famille avait fait de mon fils lhomme à tout faire, plombier, électricien, réparateur, et pour nous, il semblait soudain ne plus avoir ni le temps ni la mémoire.
Après cet accrochage, ils ne se sont plus adressé la parole pendant plus de deux semaines. Mon mari refusa de faire le premier pas, et Guillaume, têtu, campa sur ses positions en exigeant des excuses. Entre les deux, je me sentais perdue, comme prise au piège, car bien sûr, du point de vue de mon mari, il avait raison, mais il aurait pu user de plus de délicatesse. Maintenant, le fossé sétait creusé entre eux, et je craignais de perdre mon fils à cause de fiertés mal placées.
Et dans tout cela, seule madame Dupin semblait tirer habilement son épingle du jeu !




