UNE ERREUR HEUREUSE
Je suis né dans une famille monoparentale sans père. Ma mère et ma grand-mère se sont occupées de mon éducation.
Le besoin dun père, je lai ressenti très tôt, dès la maternelle. Mais alors, en primaire
Comme jenviais mes camarades qui marchaient fièrement serrés contre leur papa, jouaient au ballon ou faisaient du vélo avec eux. Particulièrement, ça me serrait le cœur de voir un père prendre son enfant dans ses bras, lembrasser, le faire rire
Je me disais que cétait ça, le vrai bonheur
Mon père, je ne lai connu quà travers une seule photo. Il souriait, comme les autres papas, mais pas à moi.
Ma mère me racontait quil était glaciologue, vivant loin, sur les terres gelées du Grand Nord, trop éloigné même pour venir. Il travaillait là-bas, disait-elle, mais menvoyait toujours des cadeaux à mon anniversaire.
Mais en CE2, jai découvert cruellement que ce père aventurier nexistait pas Jamais eu de papa glaciologue !
Un soir, jentendis maman soupirer auprès de grand-mère quelle narrivait plus à mentir à son fils, ni à offrir des cadeaux prétendument envoyés par lhomme qui les avait quittés. Il vivait aisément, mais ne mavait jamais appelé, ni souhaité un joyeux anniversaire ou un bon Nouvel An.
« Romain aime tant les fêtes Ce sont les seuls moments où il simagine un peu soutenu, même par un père lointain et imaginaire. »
Cette année-là, avant mon anniversaire, jai dit à maman et à grand-mère que je ne voulais pas de cadeaux « de papa » pour mes fêtes préférées. Juste leur gâteau « Millefeuille » maison, cétait tout ce que je désirais.
Avec notre modeste vie, maman et mamie vivaient de leurs petits salaires. Alors, étudiant, jai multiplié les jobs, notamment comme manutentionnaire à la gare et dans les magasins.
Un jour, mon voisin, Lucien, ma proposé de le remplacer en tant que Père Noël dans les crèches et chez les familles, juste avant le Nouvel An.
Les crèches, trop compliqué : il fallait improviser des spectacles avec une complice, la Fée des Neiges. Mais jai accepté les visites en solo, chez les particuliers.
Lucien mavait laissé son carnet de poèmes et dénigmes, ainsi que les adresses des familles. La routine nétait pas difficile à retenir cétait bien plus ludique que le contrôle de résistance des matériaux !
Ma peur de me ridiculiser était grande mais ma première tournée fut miraculeusement réussie.
Fatigué, mais fier de moi et de navoir pas déçu, jai compté mes gains en rentrant ce soir-là Jamais, en six mois de manutention, je navais vu une telle somme.
De ce jour, chaque hiver, je suis devenu « Père Noël », et lété, je travaillais avec les équipes de chantier étudiantes.
La vie sentimentale, alors ? Plutôt discrète, entre les études et les petits boulots. Javais eu des aventures, bien sûr, mais jamais de vraie histoire sérieuse.
Je me disais : « Quand jaurai mon diplôme, une situation confortable, une vraie paie, alors je songerai à fonder une famille »
Après lécole dingénieurs, jai décroché un poste, mais débutant, le salaire ne permettait quune vie décente. Pour moffrir une voiture doccasion, je décidai de refaire le Père Noël.
Maman retrouva mon vieux costume, le sortit de la housse, le garnit de paillettes et la longue barbe blanche me fit sourire elle cachait bien mon visage.
Des sourcils touffus collés, je me contemplai dans le miroir, satisfait. Maman soupira doucement :
Il te faudrait bien tes propres enfants, Romain. Tu ne fais que distraire ceux des autres
Ça viendra, maman ! je lui lançai, en lembrassant avant de partir.
Une semaine avant le Nouvel An, jai passé une annonce dans le « Journal du Val-de-Marne ». Quinze rendez-vous enregistrés !
Après six visites, je lus ladresse suivante sur ma liste : « rue des Lilas, 18, appt 4 ».
Descendu du tram, jai trouvé rapidement limmeuble, presque au bord de la ville. Mal éclairé, mais pas trop difficile à repérer ce numéro.
Au deuxième étage, un garçonnet de cinq, six ans a ouvert la porte.
Au cœur de la forêt, dans ma cabane cachée je commençai mon texte habituel.
Le petit garçon minterrompit :
Mais on na pas appelé le Père Noël !
Moi, jarrive toujours chez les enfants sages je répondis avec assurance, bien que désorienté. Ta maman ou ton papa sont là ?
Non. Maman est chez Mamie Antoinette, elle va bientôt revenir.
Et toi, comment tu tappelles ?
Romain.
Curieux hasard, mon propre prénom. Je souris, surpris, mais me rappelai mon rôle. Je ne pouvais pas révéler la coïncidence Je suis le Père Noël, après tout !
Et, Romain, où est votre sapin ?
Dans ma chambre !
Il me guida dans une petite pièce, modeste comme tout lappartement. Sur la table, une simple branche de pin décorée de mini-sujets et dune guirlande.
Deux photos dans des cadres similaires, un homme et une femme.
Je mapprochai La stupeur me cloua : sur une des photos, cétait moi ! Ce nest pas possible
Jinspectai : à gauche, ma vieille photo détudiant, blouson sur le dos. À droite, celle de Claire Morel, rencontrée lors dun chantier dété étudiant.
Son portrait nétait plus celui dune jeune fille, mais dune femme douce, aux yeux tristes, pourtant toujours belle.
Qui sont-elles ? ma voix trembla démotion.
Cest maman.
Ta maman à toi ?
Oui.
Elle sappelle Claire ? je laissai échapper.
Oh, exact ! Vous êtes vraiment le vrai Père Noël ? Je croyais que ça nexistait pas !
Et celui-ci ? je montrais ma propre tête, déjà presque certain de la vérité.
Ça, cest mon papa ! Un vrai glaciologue ! Il travaille loin, sur une énorme banquise ! Maman dit quil est parti longtemps, quand jétais petit. Alors je ne lai jamais vu Mais il menvoie toujours des cadeaux à mon anniversaire et à Noël. Cette nuit, je trouverai son cadeau sous mon oreiller. Père Noël adore les cacher là.
Je me figeai, bouleversé, repensant à mon propre faux papa du Grand Nord. Était-ce le destin, que toutes les mamans envoient leurs pères-déserteurs sur la banquise imaginaire ?
Et jen faisais partie à mon tour
Quelle douleur. Jai revu notre brève passion avec Claire Nous échangions nos numéros en nous séparant, mais en rentrant, je nai pas appelé, puis, quelques jours plus tard, mon portable fut volé.
Souvent, javais repensé à elle, mais la course aux études et à la vie avait fini par enfouir ce souvenir
Et elle vivait ici, dans la même ville seule avec mon fils, gardant ma photo près de la sienne.
Je voulais tout révéler à Romain, quand la porte souvrit et Claire apparut :
Mon chéri, pardon pour le retard. Mamie Antoinette a dû être transportée à lhôpital
En mapercevant, elle sexclama, stupéfaite :
Oh ! On na pas réservé de Père Noël cette année !
Des larmes de bonheur ont coulé sur mes joues. Jai ôté bonnet, barbe et sourcils
Romain ? souffla Claire, blême.
Elle seffondra sur le petit pouf et pleura si fort que même le petit Romain eut peur.
Mais, rassurée par son fils, Claire retrouva vite ses esprits.
Je racontai à Romain que javais survolé le Grand Nord pour devenir Père Noël et leur offrir une incroyable surprise.
Sa joie était immense. Il riait, récitait des poèmes, nous serrait les mains, comme sil craignait que je reparte loin.
Du cadeau, il na pas parlé. Il était certain que Père Noël glisserait le présent de papa sous son oreiller, comme toujours.
Romain sendormit. Avec Claire, nous avons parlé jusquau matin, comme si les années navaient pas existé.
En allant acheter un nouveau cadeau le lendemain, jai compris mon erreur dadresse : jétais entré au numéro 18 bis au lieu du 18. Mais cette petite lettre, que je navais pas vue, ma mené dans la maison quil me fallait, en réalité !
« Quelle heureuse et providence erreur », me murmurais-je, le sourire aux lèvres.
Aujourdhui, nous sommes réunis à trois. Le bonheur nous envahit.
Ma mère et ma grand-mère chérissent leur petit-fils et leur arrière-petit-fils Romain Romain !
La vie ma appris que parfois, lerreur la plus inattendue peut être la clé de la vraie joie il faut simplement oser franchir la porte et accueillir son destin.





