– Maman, je vais me marier ! – ai-je annoncé joyeusement à ma mère.
– Ah, très bien… – répondit sans entrain ma mère, Élisabeth Moreau.
– Mais enfin, maman, tu nes pas contente ? – lui demandai-je, étonné.
– Si… Où comptez-vous vivre ? – lança-t-elle en plissant les yeux.
– Ici, pourquoi pas ? Tu ne vois pas dinconvénient ? – répondis-je. – Lappartement a trois pièces, on pourrait sen sortir, non ?
– Et ai-je réellement le choix ? – demanda ma mère.
– Prendre une location à Paris, tu sais les loyers… – soupirai-je.
– Jai compris, je nai pas mon mot à dire, alors. – lâcha Élisabeth Moreau, résignée.
– Maman, avec les prix du logement maintenant, il ne nous resterait même pas de quoi manger. On ne sinstalle pas pour toujours, on va économiser pour acheter notre propre appartement. Ça ira plus vite comme ça.
Élisabeth haussa les épaules.
– Jespère… Bon alors, voilà mes conditions : vous partagez les frais délectricité, deau, de chauffage à parts égales et je ne ferai pas la bonne.
– Daccord, maman, comme tu veux. – acceptai-je tout de suite.
Nous avons célébré un mariage tout simple et avons commencé notre vie commune dans le même appartement : Élisabeth Moreau, moi, Victor Moreau, et ma jeune épouse, Sidonie.
Dès le premier jour où nous avons emménagé, ma mère Élisabeth sest soudain découverte mille occupations. Quand Sidonie et moi rentrions du travail, la maison était vide, les casseroles restaient muettes et lappartement dans un état de chaos, juste comme nous lavions laissé le matin.
– Maman, où étais-tu ? – lui demandai-je le soir, surpris.
– Tu sais, mon chéri, on ma appelée du Cercle communal, ils mont invitée à chanter au Chœur de chansons françaises. Tu connais ma voix
– Vraiment ? – métonnai-je.
– Mais oui ! Tu oublies, je te lai déjà raconté. Nous sommes une troupe de retraités qui se réunissent pour chanter. Je me suis vraiment bien amusée, jy retourne demain !
– Demain aussi le chœur ? – demandai-je.
– Non, demain on organise une soirée littéraire, on va lire du Victor Hugo. Tu sais mon amour pour Hugo
– Ah… – je suis resté bouche bée.
– Mais oui ! Tu ne fais jamais attention à ce que je te dis, mon fils ! – répondit-elle avec un doux reproche.
Sidonie, ma femme, observait la scène en silence.
Depuis mon mariage, ma mère semblait rajeunie : elle sactivait dans tous les clubs du quartier, son cercle damies sétait élargi ; parfois, elles débarquaient toutes chez nous, occupaient notre cuisine jusquà minuit, se régalaient de thé et de navettes achetées sur leur chemin, jouaient au loto, ou bien Élisabeth partait en balade, et parfois elle se passionnait pour ses feuilletons au point de ne même pas nous entendre rentrer.
Pour la maison, ma mère ne levait plus le petit doigt. Sidonie et moi assumions tout, au début sans broncher. Puis Sidonie commença à lever les yeux, puis nous chuchotions nos agacements, jusquà ce que je soupire bruyamment chaque soir. Mais Élisabeth nen avait cure, sépanouissant dans cette nouvelle vie.
Un soir, elle rentra à la maison tout sourire, fredonnant « Sur le pont dAvignon ». Elle entra en cuisine où Sidonie et moi mangions tristement notre soupe et sexclama :
– Mes enfants, vous pouvez me féliciter ! Jai rencontré un homme formidable, et demain nous partons ensemble en cure thermale à Vichy. Nest-ce pas une nouvelle extraordinaire ?
– Oui, vraiment. – confirmâmes-nous dune même voix.
– Et cest sérieux, entre vous ? – demandai-je, inquiet daccueillir un membre de plus.
– Pour le moment, difficile à dire, jespère quaprès la cure tout séclaircira. – répondit-elle en se servant une portion de soupe, quelle avala avec plaisir et se resservit.
Après le séjour, Élisabeth est revenue déçue : « Alain nest pas pour moi », annonça-t-elle, mais aussitôt ajouta que la vie continue, que les clubs et les sorties nallaient pas sarrêter.
Finalement, un soir où nous sommes rentrés dans un appartement en pagaille et sans rien à manger, Sidonie, excédée, a claqué la porte du frigo vide et sest écriée :
– Madame Moreau ! Pourriez-vous vous occuper un peu des tâches ménagères ? Lappartement est sens dessus dessous ! Le frigo est désert ! Pourquoi devons-nous tout faire à la maison, et pas vous ?
– Mais quest-ce qui vous rend si nerveux ? – sétonna ma mère. – Si vous habitiez seuls, qui soccuperait du ménage ?
– Mais vous êtes là ! – répondit Sidonie.
– Je ne suis pas votre servante ! Jai déjà donné, croyez-moi ! Je ne veux plus avoir ce rôle. Dailleurs jai prévenu Victor dès le début : je ne serai pas la bonne. Si vous nêtes pas contents, vous pouvez tout à fait choisir de vivre ailleurs.
– Je pensais que tu plaisantais – bredouillai-je.
– Donc, vous voulez vivre à laise et que je fasse le ménage pour tout le monde ? Non ! Jai dit que je ne le ferai pas, et je ne le ferai pas ! Si cela vous dérange, rien ne vous empêche de vous installer ailleurs ! – conclut-elle, puis elle disparut dans sa chambre.
Le lendemain matin, comme si de rien nétait, elle chantonnait « Ah ! le petit vin blanc », enfila sa plus jolie blouse, mit du rouge vif, et partit pour le Palais de la culture, où lattendait son Chœur de chansons françaises.
Ce moment avec ma mère ma appris que dans la vie, chacun doit poser ses limites et les faire respecter. Il est essentiel de parler franchement, de ne pas enfermer les autres dans des rôles quils ne veulent plus endosser, et de savoir grandir ensemble, sans imposer son confort au détriment des autres.




