«Léona, mais on ne peut pas faire ainsi! Toutes les filles de notre bled rêvent de senvoler pour Paris, décrocher un diplôme à la Sorbonne, et toi»
Les reproches de la bellemaman à lencontre de la petitefille moyenne firent sourire en coin Pauline.
Elle savait que Léona était têtue comme un âne de ferme, impossible à débattre. Et même si elle nen avait pas besoin, il valait mieux ne pas pousser le débat.
«Pauline, dislui au moins!» implora la bellemaman, désespérée dessayer de convaincre la jeune femme seule.
«Quy dire? Que la pauvre doit, contre toute volonté, se traîner dans une ville inconnue juste parce que sa grandmère veut quelle brandisse un petit morceau de papier prestigieux? Ce nest pas à vous, ni à moi, de choisir où elle étudiera ou même si elle finira par le faire.»
«Et «si elle le fait»? Allez, deux mots, ma chérie!»
Chacun a sa propre idée de ce que signifie «réussir dans la vie». Certains comptent les enfants, dautres jugent la richesse par le compte en banque, et dautres encore ne voient pas lintérêt des biens matériels, estimant que le bonheur nappartient quà ceux qui ont au moins un petitenfant, voire plusieurs. Aucun de ces points de vue nest mauvais tant quon nimpose pas sa vision aux autres.
Quand lon commence à forcer les autres à se plier à son idéal, alors la situation prend vraiment une tournure désagréable.
La bellemaman de Pauline, Victoire Olegine, était carrément fanatique du diplôme universitaire. Pas nimporte quel diplôme: il fallait quil vaille, quil soit reconnu, pas une petite école bidon du coin!
Avec Pauline, il ny avait jamais eu de confrontation: la future bru, avant même ses vingtcinq ans, vivait à Paris avec son père, et elle avait décroché, grâce à une bourse, un poste à la Sorbonne. Aucun reproche, aucune exigence supplémentaire. Victoire avait remarqué cette obsession pour la «couche» dès le premier entretien, mais faute de véritable raison dy aller, elle la prenait comme une petite excentricité mignonne.
Certains tricotent des peluches, dautres arrosent leurs concombres à la minute, mais il y en a qui ne parlent jamais que de limportance du hautescalier académique.
Tout changea quand les filles de Pauline et Paul grandirent. Laînée, Alexandrine, en entendant les discours de la grandmère, levait les yeux au ciel, comme si cétait le simple phénomène de la puberté.
La vraie tempête éclata quand, après la troisième, Alexandrine sinscrivit à lIUT de santé du département, termina plusieurs cours en même temps, puis, dès son diplôme en poche, se lança dans le secteur de la beauté.
Ce fut le premier gros clash entre Pauline et Victoire Olegine.
«Questce que «ne pas vouloir déducation»? Le diplôme, cest toujours utile: cest une preuve de compétences, ça montre quon a du cerveau.»
«Ah? Et à quoi vous a servi votre joli papier? Rappelezmoi votre spécialité, vous êtes vendeuse de tissus ou quoi?»
«Papas, mon chéri, pourquoi elle me crie dessus? Quaije bien pu dire?»
«Peuton vraiment aujourdhui être sans diplôme? Jai seulement à cœur le bien de ma petitefille, mais elle se laisse entraîner dans une voie qui la détruirait», sanglota Victoire en réalisant quon ne pouvait pas la faire plier à coups de larmes.
Là, Paul, le mari, prit le parti de sa femme et de ses filles, tout en exposant son point de vue.
«Alexandrine a galéré au collège de santé: trois fois la même matière, je te lavais dit. Ce nest pas luniversité quil lui faut, cest»
«Pourquoi la forcer si elle nen a vraiment pas les épaules? Elle ne pourra pas entrer dans une bonne école publique, et la filière privée, cest cher; notre budget nest pas un puits sans fond.»
«Dailleurs, dans un an, on envoie Léona à luniversité, et on ramène Borja à lécole. Pourquoi devraisje puiser encore plus dargent pour un prestige inutile?»
«Si cétait elle qui voulait, tant mieux; mais elle est revenue du lycée, a fêté une semaine avec ses copines, et a trouvé un poste de prothésiste de sourcils et lèvres. Elle se paie bien, alors que, ma chère, lépoque où il fallait absolument un diplôme dÉtat, cest du passé.»
Largument de Paul convainquit finalement Victoire, et le sujet ne revint plus du moins jusquau jour où Léona, fraîchement sortie du lycée, décida de sinscrire à luniversité la plus proche, à deux pas de chez elle, en cours du soir.
«Quel mal y atil à étudier ici? Je ne compte pas conquérir la capitale; je lai déjà visitée plusieurs fois et jai compris que la vie parisienne, ce nest pas pour moi. Nous habitons au centre du département, tout y est: services, commerces, et pas besoin de respirer les gaz déchappement de la grande ville.»
«Jenvisage même de travailler à distance et dun jour minstaller dans un petit village de campagne,» déclara Léona, dévoilant ses projets futurs.
Cela fit perdre patience à Victoire.
«Pauline, tu dois la remettre dans le droit chemin! Si tu ne mets pas un frein à ses caprices, il ne restera plus aucun esprit brillant dans la famille.»
«Et en plus, votre aînée fait la tête comme un bouchon de liège, et Léona la repousse à chaque fois quelle sen approche.»
Avant que Léona ne trouve les mots pour répondre à la grandmère, sa sœur aînée intervint.
«Alors, cest quoi votre opinion sur moi, mamie? Vous me traitiez de bouchon, hein? Et pourquoi, chaque fois que vous devez faire le ménage ou faire les courses, vous mappellez «bouchon»?»
«Comment voulezvous que je supporte une petitecocotte comme toi? Et cest tellement humiliant de devoir accepter largent et les objets que je vous donne.»
«Quels objets?» sétonna Pauline.
Elle navait jamais touché aux finances dAlexandrine, donc le fait que la fille aidait parfois la grandmère la surprit.
«Rien de grand: un théière ici, un microondes là. Ce nest pas cher, et elle a une petite pension. Je nimaginais pas que, en aidant une grandmère qui ne maime pas, je devais me sentir comme un simple bouchon.»
«Alexandrine, tu comprends que sans diplôme, on nest rien?»
«Ton «diplôme» te sert mieux à courir au supermarché, mamie,» lança Alexandrine avec sarcasme.
Pauline, exaspérée, demanda à Victoire de quitter la maison immédiatement et de ne plus jamais revenir.
Paul, apprenant les paroles de sa mère, soutint pleinement la décision de sa femme et coupa tout contact avec elle. Il déclara que lobstination était une chose, mais insulter ses propres petitsenfants était une autre.
Victoire tenta plusieurs fois de réparer les ponts, mais finit par abandonner.
Alexandrine et Léona ne répondent plus à leurs appels, tout comme Pauline.
Boris et Paul continuent de la voir sur un terrain neutre, sans jamais aborder la question du futur diplôme de leurs enfants.
Peutêtre que, avec le temps, la vieille dame apprendra de ses erreurs, et, après avoir perdu deux petitesfilles, pourra au moins garder le dernier petitenfant de son fils.
Lavenir nous le dira.





