MARIAGE EN VUE
Claire brûle d’envie de se remarier. Elle a déjà connu un mariage raté.
Elle a un fils, Antoine, âgé de vingt ans.
Il y a longtemps, son mari avait été pris en flagrant délit dinfidélité flagrante. Claire était rentrée un jour plus tôt de déplacement professionnel. Elle avait trouvé son mari à moitié vêtu, en train de remettre en ordre leur lit conjugal, tandis que sa meilleure amie préparait le café en peignoir… le sien !
Cétait une véritable scène de boulevard parisien ! Le divorce sétait fait sur-le-champ. Lamie traitresse bannie à jamais. Claire navait pas cherché à comprendre les bassesses. Faute avérée, sanction méritée. Elle mit ses affaires de son mari sur le palier et interdit à son fils tout contact avec lui. Elle navait pas encore trente ans.
Plus de dix ans ont passé. Claire a eu le temps de soutenir dabord une thèse, puis un doctorat.
À quarante ans, elle est devenue docteure en lettres modernes. Elle dirige la chaire de littérature à l’université pédagogique de Lyon.
Tous la considèrent pour son expertise unique. Pendant ces dix années de solitude féminine, elle na jamais perdu espoir de rencontrer un vrai compagnon. Pour elle, hors de question de tricoter des chaussons ou de faire du point de croix en retraitée prématurée.
Des prétendants, elle nen manque pas. Mais aucun ne fait chavirer son âme.
Un soupirant lui a proposé le mariage dès le premier rendez-vous, lui a emprunté de largent (« on est presque une famille ») et puis plus rien. Le deuxième cherchait une maman pour ses enfants. Veuf, il la conviée immédiatement à la maison et lui a demandé de cuisiner un bon dîner pour toute la tribu. Claire nétait pas prête pour cet accueil si chaleureux. Mais elle a cuisiné, nourri les trois enfants, du plus grand au plus petit.
En rentrant chez elle, elle a pleuré. Elle a eu de la peine pour ces enfants, pour leur père. Mais Claire ne simaginait pas porter ce fardeau au quotidien. « Suis-je égoïste ? » se demandait-elle.
Chaque année, les options samenuisent. Et quand Claire pense enfin renoncer, prête à refermer à double tour la porte de son cœur, il apparaît.
Un étudiant algérien, Samir, vingt-huit ans. Il fut dans sa promo il y a quelques années. Elle était sa professeure à luniversité de Lyon.
Après son diplôme, Samir est resté en ville, a ouvert un petit garage.
Un jour, en faisant le plein à une station-service lyonnaise, Claire le reconnaît : Samir est le propriétaire du lieu.
Ils discutent, évoquent leurs souvenirs, rient ensemble. Samir lui tend sa carte professionnelle, « au cas où ».
Et voilà que Claire sarrête à la station régulièrement, prétexte à revoir Samir tout en faisant le plein. Samir commence à lui faire la cour.
Il linvite au restaurant, à un concert à lOpéra. Claire, troublée, nose pas croire à la sincérité de lancien élève. Elle décline ses invitations.
Mais Samir insiste. Claire se souvient de lui comme dun étudiant brillant, consciencieux, et parfaitement francophone.
Dun charme oriental envoûtant, il attirait tous les regards à la fac. Claire se rappelle de cette fois où Samir lui avait offert une boîte en bois sculpté, contenant un petit mot…
En lisant cette lettre, elle avait rougi, puis pâli, déchiré la déclaration de Samir « Professeure Claire, je vous aime ! » en mille morceaux, pensant à une plaisanterie.
Elle lui avait rendu la boîte, gênée, puis sétait enfuie.
Le lendemain, Samir frappe à la porte de son bureau :
Professeure Claire, pardon, je ne voulais pas vous offenser. Vous me plaisez vraiment.
Claire avait accepté les excuses, poliment :
Bien, Samir, retournez en cours.
Jusquà la fin de ses études, Samir navait plus cherché le contact. Regrets ou souvenirs, voilà que lhistoire recommence.
Accepté ou refusé ? Claire hésite : « Aujourdhui, nous ne sommes plus que femme et homme. Que risque-t-on après tout ? »
Elle finit par céder au destin.
Leur idylle commence.
Leur premier rendez-vous bouleverse Claire. Samir se montre tendre, joyeux, dune grande délicatesse. Claire na jamais connu un tel prétendant. La différence dâge na aucune importance.
Claire offre à Samir un sobriquet, « Xavier », qui lui plaît. Samir appelle Claire « Élodie ».
Claire plane, redécouvre la passion, se sent enfin désirable, vivante.
Samir, pourtant, ne propose pas le mariage. Il prévoit de rentrer à Alger. Sa famille lui a trouvé la future épouse idéale, Khadija, dix-sept ans, fille dune honorable famille.
Claire sait quelle ne pourrait quitter la France, abandonner Antoine et sa mère. Jamais la famille de Samir naccepterait une belle-mère étrangère, trop âgée, de surcroît.
« Mieux vaut un bon croissant chez soi quun gâteau inconnu chez lautre, » pense-t-elle.
Claire décide donc de vivre cette histoire damour sans retenue, quitte à tout brûler.
« Le peu de bonheur qui me reste, je le donnerai à ce garçon comme une bouffée dair ! Je vais menivrer jusquà la dernière goutte ! » confie-t-elle à sa mère.
Sa mère est archi opposée à laventure :
Clémence ! Pourquoi un étranger ? Les Xavier français ne te suffisent pas ? Jamais je ne cautionnerai cette union ! Ton ancien mari rôde toujours autour de toi, tu le vois bien. Pourquoi ne pas lui pardonner ? Après tout, vous avez Antoine !
Maman, Paul ma trompée ! Oublié ?
Allons ! Il sest repenti cent fois, ce pauvre homme ! Et puis, avec toutes tes thèses, tu las délaissé. Lhomme esseulé, tu sais à quoi ça mène !
Mais alors, pourquoi nas-tu jamais pardonné papa ?
Cest différent ! Ton père est parti avant ta naissance, a eu trois enfants ailleurs puis a voulu revenir quand tu es née. Pourquoi aurais-je volé un père à trois petits ? Tandis que Paul erre depuis dix ans, attendant que tu lacceptes. Antoine ladore
Maman, je népouserai pas Samir. Je suis trop vieille pour lui. Jattends seulement quil parte. Je naurai pas la force de le quitter la première. Après, on verra…
Oh, ce nest pas aux vieilles juments quon apprend à lécher le sel soupire la mère.
Trois ans passent et Samir finit par repartir à Alger.
Je resterai en contact, mon amour, dit-il simplement.
Claire sattendait à cette fin et pourtant la séparation est douloureuse, offrir Samir à la jeune Khadija la fait saigner. À linstant de ladieu, Samir lui offre la boîte en bois sculpté du début. Cette fois, elle contient une bague unique ornée de deux petits anges serrant un cœur en diamant.
Je te laisse mon cœur, Élodie, souffle Samir en lembrassant.
Il senvole pour Alger.
Un an plus tard, Claire reçoit une photo de mariage, griffonnée « Mon épouse Khadija ». Lannée suivante, une autre : « Ma seconde épouse, Myriam ». Samir lui raconte que la polygamie est permise en Algérie.
Claire contemple ces « rapports » de vie maritale sans aucune jalousie. Que savent ces jeunes tourterelles de lamour brûlant ?
À peine est-elle consolée par la tristesse qui perce dans le regard de Samir. Peut-être pense-t-il encore à elle… peut-être. Mais lancienne passion sémousse toujours, dès quun vent nouveau souffle.
La page se tourne. Son fils Antoine se marie à son tour et présente sa jeune épouse à Claire. Quand naît la petite-fille, Claire supplie de la nommer Élodie. Elle veut préserver la mémoire de cette passion inoubliable.
Claire pardonne (ou du moins, sattendrit pour) son ex-mari Paul. La faute est effacée, lhomme a expié. Il repasse par sa belle-mère et, habilement argumentée, la mère convainc Claire de faire la paix :
Il a compris ses erreurs. Et puis, qui dentre nous est sans faute ? La tentation guette tout le monde. Il nest pas aisé de lui résister.
Claire et Paul vivent ensemble à nouveau. Ils évitent de séloigner lun de lautre. Claire a terminé ses cours de tricot et confectionne maintenant des petites chaussettes à motifs arabes pour sa petite-fille ÉlodieAntoine et sa femme rient dans la cuisine, la petite Élodie babille dans ses bras. Claire regarde la scène, la boîte en bois sur létagère, fermée sur le passé. Elle se sent légère. Les douleurs, les regrets, les amours défendues : tout cela est devenu le tissu de son histoire, ni honteux ni glorieux, mais vivant. Dans le jardin, Paul étend du linge avec application il fait attention, désormais, à la moindre chaussette disparue.
Un soir dété, la famille se réunit sous la treille. Claire trinque avec sa mère, Paul, Antoine, et la table vibre de rires. Elle aperçoit, sur la nappe, la main de Paul près de la sienne, les doigts hésitants, comme deux voyageurs ayant fait un immense détour avant de se retrouver. Claire sourit, saisit sa main sans trembler.
Elle ferme les yeux et respire la brise une saveur de croissant chaud, la promesse dun matin neuf. Rien nest parfait, mais tout a du goût. Dans le soir tombant, les anges de la boîte en bois veillent sur elle.
Demain, peut-être, elle relira quelques lettres, ou repensera au parfum du jasmin dAlger, ou caressera la joue dÉlodie. Mais ce soir, Claire est là, au milieu des siens, comblée et paisible, ayant embrassé la vie dans toutes ses nuances, certaine que quoi quon en pense aimer, cest toujours avoir raison.





