JE VAIS TE RAPPELER
Madame Berthet, ici, la boucle ne veut vraiment pas, murmura tristement le petit Théo, élève de CE1, pointant du pinceau la feuille verte un peu rebelle dune des fleurs quil venait de peindre.
Ne force pas trop, mon chéri, sur le pinceau Comme ça, regarde : laisse-le glisser, léger, comme une plume sur ta paume. Voilà ! Parfait ! Ce nest plus une boucle, cest un chef-dœuvre ! sourit doucement linstitutrice aux cheveux gris. Et pour qui as-tu peint cette merveille ?
Pour maman ! répondit Théo, rayonnant à présent quil avait dompté sa feuille capricieuse. Cest son anniversaire aujourdhui. Cest mon cadeau ! Une fierté visible fit vibrer sa voix, grandie encore par léloge.
Elle a bien de la chance, ta maman, Théo. Mais ne ferme pas tout de suite ton carnet, laisse sécher un peu les couleurs. Il ne faut pas quelles se gâchent en rentrant. Une fois chez toi, tu pourras détacher la page et lui offrir. Tu verras, elle va ladorer !
Tandis que Théo baissait la tête sur son dessin, Madame Berthet saccorda un regard attendri. Voilà bien longtemps que sa maman navait pas reçu un si beau présent. Ce Théo, quel talent Il faudrait vraiment que je téléphone à sa mère, pensa-t-elle, pour lui proposer d’inscrire son fils à lécole des Beaux-Arts. Un tel don, ça se cultive.
Et puis, jaimerais bien savoir si ce cadeau lui a plu Pour ma part, je ne me lasse pas de ces fleurs écloses sur le papier, presque vivantes, comme si elles allaient bruisser entre mes doigts.
Tout Théo rappelle sa mère ! Vraiment, il tient delle. Élise, à son âge, dessinait elle aussi des merveilles
*****
Madame Berthet ? Cest Élise, la maman de Théo Martin, retentit le téléphone dans lappartement de lenseignante le soir venu. Je voulais vous prévenir que Théo ne viendra pas demain lança lappareil dune voix tendue de jeune femme.
Bonsoir Élise ! Est-ce grave ? senquit Madame Berthet, inquiète.
Grave ! Il ma gâché toute la journée. Ce gamin ma flanqué la fête en lair ! sexclama la voix, excédée. Et maintenant voilà quil a de la fièvre, le SAMU vient tout juste de partir
Attends Comment ça, de la fièvre ? Il est parti de lécole en pleine forme Et puis, il tenait à toffrir son cadeau
Ce truc avec des taches ?
Mais quelles taches ? Élise, voyons ! Il avait peint pour toi de si belles fleurs ! Je comptais justement tappeler pour tencourager à linscrire à lécole dart
Je ne sais pas pourquoi il y appelait ça des fleurs, mais un paquet de loques trempé qui sent la benne, je nen voulais pas !
Un paquet ? De quoi tu parles ? Le visage et la voix de Madame Berthet se ferment peu à peu, tandis quelle écoute tuyautée lexplication haletante et désordonnée dÉlise. Tu sais quoi, Élise, je peux venir te voir ? Je suis juste à côté, ce ne sera pas long
En raccrochant après un « Si tu veux », et armée de son carnet épais couvert de photos sépia et dessins décole de sa toute première classe, Madame Berthet descend lescalier, cœur battant.
Dans la cuisine claire où Élise la reçoit, cest la pagaille. Elle débarrasse le gâteau sur la table, empile la vaisselle sale dans lévier, et se lance :
Comment Théo est-il rentré en retard, trempé de la tête aux pieds, la boue dégoulinant de son cartable et de ses pantalons
Comment il a sorti de sous sa veste un chiot, trempé jusquaux os, qui empestait la poubelle ! Il sétait jeté, idiot, dans un trou deau au fond duquel des garnements lavaient balancé ! Les livres de classe foutus, le carnet mouillé, avec des taches dessus à pleurer Et la fièvre, trois-neuf en à peine une heure
Les invités partis vexés, le gâteau à peine entamé, et ce docteur du SAMU qui la sermonnée, elle, la mère indigne incapable de surveiller son fils !
Je lai ramené, ce chiot, à la déchèterie quand Théo sest endormi. Et le carnet sèche sur le radiateur. Il ne reste plus rien dessus ! soupira Élise, fulminant.
Mais dans le récit haché et amer dÉlise, Madame Berthet sassombrit à vue dœil. Quand elle comprend le sort réservé au chiot, une colère sourde monte en elle. Elle jette un regard sévère à Élise, caresse doucement du doigt le carnet abîmé tombé sur la table, et commence à parler à voix basse
Elle évoque les boucles vertes, les fleurs animées Le courage enfantin, la bonté spontanée, lindignation face à linjustice. Lélan du cœur, et ces mômes qui balancent des bêtes faibles dans des trous.
Puis elle se lève, prend Élise par la main, lentraîne à la fenêtre :
Tu vois, là-bas, ce trou ? Dans cette flaque, pas que le chiot, Théo aurait pu sy noyer. Mais crois-tu quil a pensé à lui, à ce moment-là ? Peut-être ne pensait-il quà son dessin, aux fleurs quil voulait garder intactes pour toi, son cadeau fragile
Peut-être as-tu oublié, Élise. Mais dans les années quatre-vingt-dix, tu pleurais sur un banc devant lécole en serrant fort ton chaton sauvé des voyous du quartier.
Toute la classe le caressait, on attendait ta mère ensemble, tu refusais de rentrer chez toi, reprochant injustement à tes parents davoir jeté « ton petit tas de puces » dehors Heureusement, ils ont compris à temps !
Alors laisse-moi te rappeler ! Et Tichou, ton inséparable, tu ten souviens ? Et Filou, le chiot des voisins, qui ta suivie jusquà la fac, et la corneille blessée dont tu avais fait ton protégé
Madame Berthet sortit dun vieux carnet une grande photo ; dessus, une enfant en blouse blanche serre contre elle un chaton tout doux, entourée de camarades qui sourient. Dune voix douce mais ferme, elle poursuit :
Laisse-moi te rappeler la tendresse qui fleurissait dans ton cœur, à lépoque, envers et contre tout
Après la photo, le carnet livre un dessin denfant : une fillette aux cheveux clairs serre un chaton hirsute dans une main, tenant dans lautre celle de sa maman.
Si ça ne tenait quà moi la voix de Madame Berthet devient plus grave , jaurais embrassé Théo et ce chiot bien fort ! Jaurais encadré les taches de couleur ! Car aucun cadeau nest plus précieux pour une mère que de voir son enfant devenir humain.
Et sans même sen rendre compte, Élise pâlit à mesure que lenseignante parle, jetant des regards inquiets vers la porte fermée de la chambre de Théo, serrant le carnet de ses doigts blancs
Madame Berthet ! Vous pourriez garder Théo une minute ? Je reviens tout de suite ! Sil vous plaît !
Sous le regard de son ancienne maîtresse, Élise enfile un manteau à la hâte et claque la porte.
Sans se retourner, elle court, traverse la rue, enfonce ses pas dans la boue qui conduit à la déchèterie. Ses chaussures simbibent, elle soulève des cartons mouillés, fouille les sacs dordures, scrute la nuit, appelant doucement à chaque pas Pardonnera-t-il ?
*****
Théo, cest qui, là, qui a le museau dans les fleurs ? Ce ne serait pas ton copain Filou ?
Cest lui, madame Berthet ! Vous le reconnaissez ?
Bien sûr ! Avec sa patte à létoile blanche, impossible de se tromper ! Comme je me souviens de la galère pour laver ces pattes avec ta maman rit gentiment la maîtresse.
Maintenant, je lui lave les pattes tous les jours ! sexclame fièrement Théo. Maman dit, qui veut un ami, le soigne. Elle nous a acheté une petite bassine rien que pour lui !
Tu as une maman fantastique sourit Madame Berthet. Tu lui prépares encore un cadeau, je parie ?
Oui, je vais le mettre sous cadre. Là, elle a mis des feuilles tachées dans un cadre ; ça la fait sourire tout le temps. Moi, je comprends pas, ce ne sont que des taches Pourquoi elle sourit, madame Berthet ?
Les taches, hein ? ricane tendrement la maîtresse. Parfois, même des taches font sourire, si elles viennent du cœur. Dis-moi, comment ça va à lécole dart ? Tu ten sors ?
Et comment ! Je vais bientôt faire le portrait de maman ! Elle va être contente ! Mais pour linstant et Théo sort de son sac à dos une feuille pliée, cest pour vous, de la part de maman, elle aussi aime dessiner.
Madame Berthet déplie doucement la feuille, pose une main sur lépaule de Théo.
Sur le papier blanc, de joyeuses couleurs forment le sourire éclatant dun Théo rayonnant, la main posée sur la tête de Filou, le chien noir au regard tendre.
À droite, une fillette frêle en vieille blouse scolaire blottie contre un chaton blotti ; à gauche, derrière un bureau encombré de manuels, souriait une femme aux yeux pleins dune sagesse qui semblait éternelle.
Et sous chaque trait, chaque nuance, coulait une émotion discrète, une immense fierté maternelle.
Madame Berthet essuya une larme, puis, soudain lumineuse, découvrit dans un coin du dessin, en volutes de couleurs et de verts délicats, un seul mot : « Je me souviens. »Madame Berthet referma la feuille avec précaution, la serrant contre sa poitrine. Un instant, le temps sembla suspendu. La lumière du matin, filtrant à travers les carreaux, caressait les visages présents comme ceux des souvenirs couchés sur le papier.
Elle regarda Théo, ses yeux pétillant de joie et dassurance, et sentit le cercle saccomplir : les gestes de bonté, même imparfaits, traversaient les âges et renaissaient, toujours plus solides.
Merci, Théo, murmura-t-elle, cest le plus beau cadeau quon puisse recevoir. Promets-moi de garder toujours ce cœur-là, celui qui ose aimer même sil se tache un peu au passage.
Il hocha la tête, le visage grave, et soudain, un aboiement joyeux résonna dans lentrée. Filou se précipita dans la pièce, faisant virevolter une feuille tombée du sac de Théo. Dessus, écrit dune écriture denfant, on lisait :
« À ceux qui noublient pas. »
Dans la clarté silencieuse, Madame Berthet sentit une simplicité neuve lui emplir le cœur celle de savoir quaucun geste damour, même maladroit, nest jamais tout à fait perdu. Les couleurs, les souvenirs et les adultes cabossés apprivoisent la vie ensemble, et parfois, cest dans une tache de boue, un regard denfant ou le retour dun chiot perdu, que la vraie tendresse recommence à fleurir.
Et, tandis quautour deux la maison bruisse de rires et de voix retrouvées, elle se dit que le souvenir, parfois, est la fleur la plus indestructible du jardin secret des humains.




