Un miracle à la Saint-Sylvestre
Paul, sérieusement, tu vas mexpliquer comment tas pu oublier ? Je te lai pourtant rappelé ce matin, trois fois, et je tai même envoyé un texto ! Élodie toisait son mari avec lair de quelquun qui a hérité de la mauvaise bouteille de Beaujolais Nouveau.
Paul, de son côté, affichait la mine déconfite dun gamin pris la main dans la boîte de macarons, les épaules rentrées dans la porte de la cuisine.
Mais jsais pas, Lodie Ça mest sorti de la tête, voilà tout, balbutiait-il en cherchant son salut quelque part dans la mosaïque du carrelage.
Et ton téléphone alors ?
Ah Je lai pas sorti de ma poche, donc jai pas vu ton message
Élodie commençait à bouillir. Une cocotte-minute prête à siffler.
Donc, acheter une nouvelle batterie pour ta vieille Clio pourrie, tu noublies pas. Mais acheter LE cadeau à mettre sous le sapin pour Camille, toublies ?
Jai oublié Cest que le garagiste fermait à vingt heures, jétais à la bourre, jai pensé à rien dautre, pardonne-moi
Parfois, Paul, jai limpression que ta Clio, avec ses pannes mensuelles, compte plus que ta fille !
Elle se laissa tomber sur une chaise, soufflant fort en jetant un œil à la pendule qui affichait 22h55. Il était tard, la nuit noire dehors, plus rien nétait possible pour arranger les choses. Que pouvait-on faire avec limplacable fermeture des magasins le soir du 31 décembre ?
Lodie, texagères, tu sais très bien que jadore Camille ! Ça arrive quoi, un oubli Qui ça narrive pas ?
À moi, Paul. À moi, ça narrive pas ! Elle aurait pu crier, mais elle gardait la voix basse pour que Camille, dans sa chambre, nentende rien.
Paul tenta un mouvement dépaule pour lenlacer, histoire dapaiser cette tempête, mais elle se dégagea, dos tourné, piochant dans le saladier pour finir la salade de pommes de terre, leur salade russe maison.
« Jai passé la moitié de la journée à préparer cette fichue salade, tout ça pour faire plaisir à Monsieur qui a oublié le cadeau de sa fille ! »
Jaurais dû, comme toujours, tout faire moi-même, murmura-t-elle. Non, jai cru que tu pouvais être fiable. Trop bonne, trop confiante, bravo Élodie
Je sais, je sais, cest ma faute, mais bon dans le fond, cest pas dramatique, tenta Paul. Cest pas la fin du monde si le cadeau nest pas là sous le sapin à minuit pile On a quà dire à Camille
Quoi donc, mon cher ? Que papa perd la boule à 35 ans ou que la batterie de sa Clio, c’est plus important ? chuchota-t-elle acide.
On dira que le Père Noël était débordé, quil viendra demain Jirai acheter le cadeau au matin, je te promets. Je lui offrirai super solennel, genre « spécial Père Noël ».
Tu crois que tu vas trouver un magasin ouvert ? Le 1er janvier, même les boulangeries baissent rideau, à part le petit Casino ! Eh, Paul
Bon, on pouvait comprendre quÉlodie soit remontée. Depuis la naissance de Camille, leur tradition du Nouvel An était sacrée : dès les douze coups de minuit, la petite famille se réunissait sous le sapin et découvrait les paquets, balayant la fatigue et les soucis dun an dun regard émerveillé.
Camille, du haut de ses six ans, croyait à la magie, au Père Noël, et surtout aux miracles de la Saint-Sylvestre. Sa joie pure en découvrant un paquet soigneusement emballé, le ruban brillant, les yeux écarquillés de bonheur Rien que dy penser, le cœur dÉlodie fondait.
Et ce soir, la petite avait bien surveillé le sapin, jetant des coups dœil réguliers « au cas où un cadeau atterrirait en douce » avant minuit, racontant à sa maman quelle rêvait, cette année, dun vélo comme celui de Lucas du 3e étage mais des rollers feraient aussi laffaire, hein.
Élodie avait dailleurs expressément chargé Paul de ramener des rollers. Elle exigeait de garder la main sur le choix du cadeau, mais le boulot lavait rappelée en urgence, alors autant que Monsieur sen occupe pour une fois, sur la route du retour.
Paul était rentré juste après vingt heures, les bras vides, et deux heures plus tard, au moment où Élodie sortait les toasts et demandait lair de rien, « alors, le paquet ? », il se révéla que rien, nada, le saut du cadeau.
Lodie, sil te plaît, faisons pas la tête en ce jour. Jte jure, jai pas fait exprès. Si tu veux, je vais le dire moi-même à Camille et lui expliquer. Elle comprendra, non ?
Aucune réponse. Elle alignait les couverts, les yeux larmoyants. Comment pouvait-on oublier le cadeau de sa fille une nuit pareille ?
Jusquau bout, Élodie avait espéré que Paul planquait le fameux paquet et attendait la bonne minute pour le déposer sous le sapin Mais maintenant que tout était fermé, même le supermarché du coin, aucune chance.
Tu veux un coup de main ? hasarda Paul, voyant sa femme presser les serviettes.
Merci, mais tu as déjà « aidé », vraiment, lâcha-t-elle.
Soudain, déboula dans la cuisine une Camille surexcitée, gavée de dessins animés de Noël :
Maman, Papa ! Le Nouvel An cest dans moins de deux heures ! Le Père Noël va bientôt passer !
Élodie fusilla Paul du regard, puis, dun air neutre, se détourna pour ne pas gâcher la fête à la petite. Elle venait de trouver une idée de secours. Sous le sapin, elle glisserait une enveloppe avec de largent cinquante euros, bien pliés, et dessus, au feutre : « Pour les rollers de Camille ».
Cétait un pis-aller. Pas la magie attendue, mais toujours mieux que rien.
****
À vingt-trois heures, toute la tribu sinstalla autour de la table estivale, quand soudain, on toqua à la porte.
Paul, tu as invité quelquun ? sétonna Élodie. Moi pas.
Non, cest pas moi Peut-être les voisins ? Servez-vous un verre de jus, jy vais voir, proposa le chef de famille.
En ouvrant, Paul tomba nez à nez avec un homme barbu, habillé dune parka rouge écharpée. À mille lieues de ressembler au Père Noël, franchement : plutôt un SDF. Et son odeur tenait moins du savon de Marseille que du boulevard Saint-Michel un soir dorage.
Vous voulez quoi, là ? Vous vous êtes trompé de porte, ou cest pour réclamer des sous ? Je vous préviens, je donne rien, vous allez filer dépenser ça au bar du coin
Non, non, cest pas lidée ! me coupa linconnu, dune voix enjouée. Je suis pas à la rue, je vais bien, merci !
Paul faillit rire. Il na jamais méprisé les SDF, jamais. Mais ce « je ne suis pas à la rue » alors que manifestement, si il y avait de quoi sourire.
Bon, alors, que voulez-vous ?
Il quitta le seuil, fermant la porte derrière lui pour préserver la maison de la vague de senteur festive.
Jai trouvé un chaton dans lescalier, regardez, il est mignon, non ? Je me suis dit Cest pas à vous ? Il sest perdu ?
Paul eut un sourire désabusé. « Le gars a compris quil ne ferait pas recette, donc il tente le coup du chaton vagabond Pour nous refiler son cadeau de la rue ! »
Non, je vois ce chat pour la première fois. Et on na jamais eu danimaux, désolé.
Mais vous ne voulez pas ladopter ? Il est parfait pour une fillette. Franchement, elle serait folle de lui !
Paul haussa les épaules. « Voilà : il me propose de lacheter. Logique. »
Non, non merci. Vraiment.
Tant pis, fit lhomme, déçu. Bon, jvais le déposer dans la benne, alors.
Il hésita, prêt à disparaître dans la cage descalier, chaton serré sous la parka, quand soudain Paul implosa, lattrapant par lépaule.
Attendez, minute ! Pourquoi jeter un chaton, enfin ? Laissez-le dans lescalier, ça suffit bien !
On va me léjecter dehors, de toute façon. Au moins, à la benne, il trouvera une boîte où dormir et sûrement un reste de kebab.
Paul na jamais été très animaux, mais là, impossible de laisser cette mini boule de poils finir sa vie avec deux restes de Big Mac.
Tout est allé vite : il y avait sa famille, le repas, le Père Noël crado qui séloignait, et puis ce chaton glacé à secourir.
Donnez-le-moi ! Pas question de finir à la poubelle, ce petit.
Si vous voulez, Monsieur ! lui sourit le barbu avant de disparaître dans lobscurité.
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En franchissant la porte, Paul tenta limpossible : camoufler le chaton derrière lui. Élodie et Camille le guettaient.
Pourquoi tas mis trois heures ? Il sest passé un truc ?
Rassurez-vous ! Tout va bien, dit-il en serrant la boule de poils contre ses reins. Il priait pour que le chat ne miaule pas. Si Élodie découvrait la surprise, elle risquait de balancer tout ce petit monde dehors chat compris (et peut-être Paul, en prime).
Il lui fallait du temps, et un argument béton pour justifier lirruption féline dans la famille.
Qui est passé alors ? lança Élodie, suspicieuse.
Euh Cétait Vincent, du cinquième. Il voulait des conseils pour acheter une batterie dauto.
Avec toi, cest toujours les voitures Allez, file te laver les mains et viens tasseoir, sinon on fête la nouvelle année sans toi.
Quand Élodie tourna les talons avec Camille, Paul sprinta à travers le salon, cherchant une planque. Pas de balcon (ça caille), pas les toilettes (trop risqué), ni les chambres Finalement, il ouvrit vite le buffet et posa le chat sur la dernière tablette, entrouvrant la porte pour lair, puis fila à table.
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Bonne annéééée ! criait-on déjà dans la rue.
Paul embrassa épouse et fille, souhaitant tout plein de santé pendant quen douce, Camille trottinait direction le salon. Soudain, Élodie se souvint quelle navait pas mis lenveloppe sous le sapin, lança un regard noir à Paul et ricana en sourdine : à toi daller consoler la petite, Pépère !
Mais, surprise : Camille ne fit aucune scène. Non, mieux, elle hurla de joie, au point quon aurait cru quelle avait croisé Kylian Mbappé sur la place.
Mamaaan, Papaaa ! Venez vite ! Le Père Noël a mis un chaton tout blanc sous le sapin !
Paul et Élodie accoururent dans la pièce. Camille, rayonnante, serrait le chaton contre elle.
Jen ai rêvé, un vrai petit chat ! Merci Papa Noël ! Je vais lappeler Neige !
Elle le couvait damour, et Élodie, touchée, ramena Paul dans un coin.
Dis donc, cest quoi ce délire ? Ça vient doù ? Tas encore fait ta tête de mule ?
Lodie ne ténerve pas Je texpliquerai, cest promis
Ténerver ? Tas vu comme Camille est heureuse ? Si javais su, je ne taurais pas passé un savon ! Viens là, vieux chameau et elle lembrassa sur la joue.
Paul, les bras ballants, nen revenait pas dêtre tiré daffaire aussi facilement.
Comme dit le proverbe : à la Saint-Sylvestre, les miracles sont permis. Fille ravie, femme attendrie, tout le monde heureux. Merci qui ? Merci le chaton et ce drôle de barbu.
Soudain, Paul pensa au SDF.
Dis, Lodie Jvais sortir deux minutes
Il disparut dans la cage descalier, attrapa vite un gros sac de victuailles et une bouteille de crémant. Sur le trottoir, il retrouva près du banc deux silhouettes déjà prêtes à filer.
Eugène, René, bonne année ! Tenez, cest pour vous, un peu de réconfort pour le réveillon
Merci, lami. On nattendait pas ça ce soir, répondit Eugène.
Et ça, cest de ma part, lança Paul en tendant la bouteille. Pour trinquer dignement.
Voilà, René, on aura aussi notre réveillon digne de ce nom. Ça, cest un vrai miracle ! éclata Eugène.
Paul fit mine de partir, puis se retourna :
Au fait, vous fêtez où ? Jaiune idée.
Ils se retrouvèrent tous trois devant le garage de Paul. Il ouvrit en grand, invita les deux hommes à entrer.
Là, cest plus confortable quun sous-sol glacé. Y a un petit canapé, du chauffage Je sors la voiture, et ce soir, le garage est à vous. Juste, ne vous mettez pas minables, daccord ?
On nest pas du genre, cest juste pour marquer le coup, promit René.
Parfait. Demain, repassez : on discutera, peut-être que je pourrai vous filer un coup de pouce pour la suite.
Incroyable, murmura Eugène.
Tant quil y a des miracles, affirma René.
Et voilà comment une nuit de Nouvel An sest transformée en miracle à la française : une famille ressoudée, une fillette comblée, deux inconnus réchauffés, et même un chaton heureux. On appelle ça, chez nous, la magie de la Saint-Sylvestre.





