31 décembre
Je nai pas dormi cette nuit, envahie par un étrange mélange de fébrilité et de lassitude. Jai passé la matinée à battre le rappel à la maison, cherchant la nappe crème brodée que Maman mavait offerte pour notre précédent réveillon, déposant les serviettes à motif argenté assorties (je les avais commandées sur un coup de tête, persuadée que rien nétait trop beau pour la table du Nouvel An). Pendant que je tranchais de minces rondelles de citron pour le saumon, je parlais toute seule, râlant après ce qui manquait et repassant mentalement mon plan de bataille.
Dhabitude, à pareille heure, Gérard serait déjà installé devant la télé, prêt à se laisser dériver dans les variétés et le décompte du président. Mais ce soir, la maison était silencieuse. Il avait promis darriver plus tôt pour quon profite à deux de ces quelques heures volées à la routine, juste lui et moi, nos vingt-cinq ans de mariage à célébrer en amoureux, les enfants dispersés de Bordeaux à Grenoble, la maison étrangement grande, mais savoureuse dans son calme retrouvé.
Trois heures avant minuit, le téléphone vibre : Gérard, encore au bureau, devait passer récupérer un «petit truc oublié» sûrement sa façon détournée de me cacher le cadeau. Je souris, résignée. Jai rangé la cuisine jalonnée de plats en attente, surveillé la dinde farcie aux pommes du terroir qui dorait au four, déposé quelques bougies sur la table, baguettes de houx piquées sur les serviettes ; la maison sentait la cannelle et le pin, comme un cocon où lon sattend à voir débarquer la magie dun instant.
Un bruit de serrure fend le silence. Jabandonne le tablier, ajuste mes cheveux vite fait, lisse ma robe bleu nuit et mavance, le cœur léger.
Gérard, tu tombes bien, la dinde est…
Je marrête net. À côté de lui, une silhouette féminine, sûre delle, ôte une élégante cape de vison et secoue la neige de ses escarpins. Brune, pimpante, lèvres vermeilles, les bras chargés doranges, un sac à la main, tandis que Gérard exhibe, mal à laise, une bouteille de champagne, sourire figé.
Sophie, je te présente Claire Dubois, notre nouvelle chef comptable ! sexclame-t-il, soudain tonitruant. Claire, voici Sophie, mon épouse.
Tout mon corps se fige. Jencaisse, murée derrière mes vingt-cinq ans de vie commune. Un réveillon à deux, jen rêvais Pourquoi simposer une telle invitée, inconnue, rutilante, dans cette soirée tant attendue?
Bonsoir, balbutié-je, suspendue. Euh On nattendait personne ce soir, je crois ?
Oh, Sophie! Vous nimaginez pas dans quelle galère je me trouvais, plaisante Claire, faussement gênée. Plus deau chaude chez moi, coupure délectricité, immeuble à labandon, pas un chat dans le quartier, bref… Gérard ma presque sauvée, quel homme! Je nai personne à Paris, je me serais retrouvée sur un banc de la gare si ce gentleman ne mavait invitée
Gérard hoche la tête, jouant au sauveur. Je me tais, la gorge serrée.
Je la fais entrer, sèche, tandis que le parfum capiteux de son Chanel se fond à lodeur de dinde rôtie et de sapin qui me tenait chaud.
Mais quelle ambiance, chez vous! sextasie-t-elle, se penchant pour admirer la vitrine. Ce style ancien, cest ravissant, ça me rappelle la maison de ma grand-mère On se croirait au Musée du quotidien dautrefois!
Je serre les dents. « Le buffet ? » Italien, en vrai, payé une fortune peu importe, je ne vais pas mabaisser à me défendre sur tout.
Je lance à haute voix:
Gérard, aide donc notre invitée avec son manteau. Je finis la cuisine.
Je misole, mains tremblantes, dans la chaleur des casseroles. Gérard accourt, penaud.
Sophie, sil te plaît, fais pas la tête Elle na nulle part où aller. Cest le réveillon, faut bien être solidaires, tu ne crois pas ? Elle mangera un bout, tu verras, je lemmènerai après à lhôtel ou elle dormira ici sur le canapé Mais sois gentille, quoi, on ne peut pas la mettre dehors!
Je lui lance un « Très bien, mais je préfère que tout se passe sans remarques de plus sur mon meuble ou ma vie privée », et retourne dresser la table à contre-cœur. Je pose le troisième couvert, en me répétant que ce soir restera seulement un souvenir amer parmi dautres.
Le repas commence dans une tension épaisse. Claire, hors de sa fourrure, arbore une robe ultra-moulante, bien peu appropriée. Elle croise les jambes, triture un verre de vin (déjà !), papillonne des yeux vers Gérard et minaude :
Gérarounet, tu veux bien déboucher le champagne maintenant ? On dira que cest pour dire adieu à lannée, pas vrai ? Jai une de ces soifs
Je manque laisser tomber le saladier.
Ici, on attend les douze coups du minuit, dis-je sèchement. En attendant, je vous ai fait un jus de cassis, maison.
Elle fronce les lèvres:
Oh, cest doux, ça! Moi, je bois peu sucré, ça donne des hanches Vous auriez pas un vrai brut? Les demi-secs cest pour les palais denfant, non?
Gérard détale:
Jai un vieux cognac en réserve, Claire, tu veux essayer?
Juste une goutte ! On dirait quil fait frisquet ici, non? Vous baissez le chauffage, Sophie?
Je minstalle face à eux, spectatrice involontaire dune parade grotesque. Gérard sactive, sert, plaisante, tandis que Claire rit à gorge déployée à ses blagues douteuses.
Soudain, elle me questionne:
Et vous, Sophie, vous faites quoi dans la vie? Femme au foyer?
Non. Je suis ingénieure principale chez Brossard, la biscuiterie.
Ooh Elle hausse un sourcil peint Vous avez lair si domestique ! Comme ces femmes qui font tourner la maison et attendent leur mari chaque soir. Gérard disait que vous aviez des mains dor, mais que bon, la routine, hélas ça grignote le couple, non ? Mais vos tartes sont sublimes, parait-il.
Un silence atroce tombe. Gérard boit de travers.
Mais, non, pas du tout! bredouille-t-il, mortifié.
Je repose lentement ma fourchette. Voilà donc ce quil dit de moi, derrière mon dos.
Continuez, Claire, salue-je dun sourire gelé. Jadore écouter ce quon pense de moi autour du bureau.
Claire bafouille, tente de se rattraper, senlise.
Faut pas mal le prendre, Sophie. Les hommes ont besoin démotions, pas vrai, Gérard? Au bureau, vendredi dernier, il était le roi de la piste! On a dansé, toute léquipe lacclamait Il ma confié quà la maison, ça danse moins, que vous étiez fatiguée, les jambes lourdes.
Je baisse les yeux sur mes jambes. Certes, elles sont lourdes, après trois jours passés à frire, hacher, mixer pour préparer ce fichu réveillon « damour ».
Je sens la colère monter, mais je me retiens.
Dites, Claire, au fait, votre histoire de canalisation ça a été réparé?
Mes canalisations? Euh Oui, une inondation, un geyser, de leau partout, la panique! Jai appelé Gérard, il a été prodigieux, vraiment
Étrange, dis-je posément, vu le gel dehors, si cétait vraiment une inondation, on sentirait lhumidité. Mais là, je ne sens que votre parfum, et peut-être un peu autre chose…
Claire rougit violemment.
De quel droit? Je suis invitée! Gérard!
Il recule.
Sophie, du calme ça a sûrement dégénéré, on va sexpliquer
Tais-toi, Gérard.
Jinspire profondément.
Je songe à tout ce temps partagé, à ce que je croyais solide. Tout seffondre.
Jénonce:
Le réveillon est fini. Claire, vous prenez vos oranges et vous partez.
Claire amorce une protestation, capte mon regard, blêmit, file à lentrée.
Tavais raison, elle est cinglée! Gérard, jappelle un taxi. Débrouille-toi.
La porte claque, laissant, avec son sillage de parfum, une sensation crasseuse doutrage.
Gérard, penaud, me supplie:
Allez, Sophie, cest fini, elle est partie. Reste, tourne la page, viens, la dinde refroidit
Je ne cède pas. Je sors la grande valise qui devait servir pour les cadeaux des enfants ce week-end, vide son contenu, la jette à ses pieds.
Ton « chez toi? » Ici, cest lappartement de mes parents. Demain, les tribunaux rouverts, jengage la procédure de divorce et ta radiation du bail. Ce soir, cest fini. Pars.
Mais Sophie! Où veux-tu que jaille à minuit?
Chez Claire, là où règne lambiance ! Ou sur le canapé du bureau ! Ici, cest fini pour toi.
Gérard a encore tenté une moue dagonisant.
Tu regretteras ! Tu resteras seule, vieille Qui voudra de toi?
Je ferme la porte sur ses mots, son manteau mal boutonné, son écharpe dépassant de la valise.
Moi, dis-je, à moi-même. Pour moi.
Silence. Un silence béni. Je meffondre derrière la porte, sans larmes, juste ce sentiment étrange de vide et despace gagné sur ma vie. Comme si javais soudain vidé la maison dun buffet encombrant et pu respirer enfin.
Je mapproche de la cuisine: la table dressée à trois. Je débarrasse le couvert de Claire, y jette avec jubilation la biscotte inachevée où reste, trace écarlate, le rouge de ses lèvres. La vaisselle brisée résonne comme une délivrance.
Je nai gardé que mon assiette préférée, soulignée dun filet dor, une flute de champagne bien frais. À la télé, le président entame son discours, les douze coups sannoncent. Une année se termine : elle maura dépouillée dune illusion, mais offerte ma dignité retrouvée.
Bonne année, Sophie, murmurè-je à mon reflet dans la vitre.
Je me sers la meilleure part de dinde, une cuillerée dOlivier parfaitement mariné.
Le portable vibre : « Maman, bonne année ! On vous aime fort, on vient avec les enfants la semaine prochaine. » écrit Jeanne.
Je souris. La vraie vie, la mienne, est encore là. Les enfants, bientôt les petits-enfants, le travail, la maison chérie. Le reste ? Devenu superflu, pourri, prêt à être jeté.
Je sirote mon champagne, sans précipitation. Pas de souci que les verres des autres soient pleins ; ce soir, jexiste pour moi. Au loin, des feux dartifice explosent, les voisins crient « Bonne année ! ». Et moi, ce soir, je célèbre la liberté.
Après une heure, je range soigneusement les restes: demain, japporterai les plats à Madame Leroy, la concierge, et à Jean, le gardien. Ils le méritent bien.
La dinde ? Je la finirai, chaque bouchée savourée. Je lai méritée.
Avant de dormir, je me démaquille devant le miroir: une femme élégante, un peu triste, pétrie dhumanité, me regarde. Pas une « vieille potiche », non. Une femme en pleine renaissance.
Il voulait de lambiance, il va en avoir Je ricane en allant mallonger seule, en étoile. Les draps sentent la lavande.
Premier matin de janvier : un rayon de soleil me sort de mes songes. Pas la moindre urgence, pas « il faut préparer le café de Monsieur ». Je veux tester la nouvelle pâtisserie en bas de la rue.
Je ne sais pas ce que lavenir réserve. Il y aura le divorce, les discussions pénibles, peut-être de la solitude. Mais pour linstant, jai le temps. À moi. Et plus personne naura le droit de traiter ma maison de « musée » ni de juger ma tranquillité.
Bonne année, Sophie. Profite.





