Maman, tu as soixante ans. Lui nest pas plus jeune. Et vous flânez encore main dans la main dans les rues de Paris?
Je tombe amoureuse pour la première fois à soixante ans.
Je ne me suis jamais vue comme une romantique. Pendant la majeure partie de ma vie, je garde les pieds sur terre: factures, travail, courses, repas, école, médecins. Un mari? Oui. Nous vivons ensemble depuis vingtsept ans. Nos journées sont liées par les obligations, le prêt du Crédit Mutuel et les soirées tranquilles. Lamour nest jamais entré en jeu. Il ny avait ni temps ni espace pour cela. Cest ce qui devait être.
Après le divorce, je suis convaincue que tout est derrière moi. Les enfants sont adultes, les petitsenfants grandissent, moi calme, un peu fatiguée, mais résignée à lidée que certaines choses narrivent tout simplement pas. Jai un petit jardin, deux chats, Minou et Choupette, des livres préférés et des conversations fraternellement téléphoniques. Ça suffit.
Jusquau jour où je rencontre André.
Pas au cinéma, pas lors dune promenade, pas par des connaissances. Je le croise dans un garage de la banlieue. Jarrive avec une ampoule grillée. Nous sommes assis côte à côte sur des chaises en plastique, attendant nos voitures. Il engage la conversation: le temps, les embouteillages, le fait que le thé du distributeur a le goût dune eau tiède. Et, dune façon surprenante, le dialogue coule naturellement, humainement.
Il me propose un café. Dabord je souris, puis je veux refuser. «Questce que les gens vont dire?», «Tu es trop vieille pour des romances», «Tu as des petitsenfants, pas des rendezvous» ces voix résonnent dans ma tête. Mais je le regarde dans les yeux et je réponds:
Pourquoi pas?
Le café devient un dîner. Le dîner débouche sur des balades communes. Puis les dimanches à deux, les escapades à la campagne, la cuisine partagée. Puis, enfin, nous commençons à nous tenir la main. Je me sens légère, sereine. Aucun grand discours, juste une proximité ordinaire, que je navais jamais connue, indescriptible mais inoubliable.
Après quelques mois, je décide den parler à ma fille.
Nous sommes dans la cuisine, un café à la main.
Avec qui discutestu si souvent ces derniers temps? demandetelle. Tu souris tout le temps.
Alors je raconte. André. Le fait que nous nous voyons. Que je me sens bien avec lui. Que ce nest pas une aventure, mais quelque chose de sérieux.
Ma fille reste silencieuse longtemps. Puis elle lâche, presque à voix basse:
Je ne sais pas quoi en penser. Cest maladroit.
Je la regarde, surprise.
Pourquoi?
Elle hausse les épaules.
Maman, tu as soixante ans. Lui non plus. Et vous vous promenez encore dans la ville, main dans la main? Les gens rient. Mes collègues me demandent: «Cest votre mère avec ce monsieur de la boutique de fleurs?». Je me sens embarrassée.
Le mot «embarrassée» senfonce en moi comme une aiguille froide. Je ne dis rien de plus. Je ne veux pas de dispute. Mais je ne peux pas lavaler longtemps.
Ce nest pas quelle naime pas mon partenaire. Cest que, en tant que femme, je ne corresponde plus à limage quelle a de sa mère. Elle voulait que je sois discrète, stable, réservée. Et moi pour la première fois, je suis simplement heureuse.
Je commence à me retirer. Jarrête de parler dAndré. Je fais semblant que rien ne se passe. Mais quand je rentre chez moi après nos promenades, mon cœur se serre. Doiton vraiment avoir honte quand quelquun nous regarde avec affection?
Un jour, André me demande:
Que se passetil? Tu téloignes.
Je reste muette. Enfin je dis:
Ma fille elle a honte de moi.
Il me regarde avec chaleur.
Cest elle qui a le problème, pas toi. Tu vis enfin.
Ces mots dissolvent tout.
Je me vois alors, non plus à travers le prisme des attentes des autres, pas à travers le filtre du jugement de ma fille, mais simplement comme une femme qui a osé ressentir quelque chose de vrai.
Ce même soir, je reste longtemps sur le balcon, une tasse de tisane aux herbes à la main, à contempler les immeubles éclairés du quartier. Dans mon appartement, la lumière est tamisée, seule une petite lampe de cuisine diffuse une lueur chaleureuse. Minou dort en boule sur le fauteuil. Le silence nest plus lourd, il est paisible.
Je réalise que jai attendu toute ma vie lautorisation. Que quelquun me dise: «Tu as le droit dêtre heureuse». Et quand le bonheur arrive, au lieu de le savourer, je commence à me justifier. Personne ne demande à une femme de trente ans si elle a le droit daimer. Alors pourquoi nous, les femmes plus âgées, devonsnous en justifier chaque sentiment?
Avec André, nous passons le temps comme nous le voulons: nous flânons sur les marchés aux puces, préparons des crêpes au miel, lisons des histoires à voix haute le soir. Quand il me raconte son adolescence, son épouse disparue depuis des années, je ne suis pas seulement spectatrice; je deviens partie dune nouvelle aventure, sans étiquette.
Et ainsi nous nous tenons la main. Nous nous embrassons à larrêt du bus. Nous rions aux éclats dans un café, sans penser aux regards.
Quand ma fille écrit de nouveau: «Peuton se voir seules, sans André?», je réponds:
André fait partie de ma vie. Si tu veux me rendre visite, rencontrele aussi.
Elle se tait quelques jours. Puis elle vient avec sa petitefille. André propose du thé au gingembre, raconte une anecdote amusante sur son chien de jeunesse. La petite éclate de rire. Ma fille observe, attentive, un peu rigide, mais sans colère.
En partant, elle murmure:
Je ne savais pas quil était si chaleureux. Peutêtre je devais simplement mhabituer.
Je nattendais pas dexcuses. Je nen ai pas besoin. Une phrase suffit. Et le fait quelle ne me regarde plus comme si javais commis une faute change tout.
Aujourdhui, nous vivons tranquillement. Pas pour le spectacle, pas pour lapprobation. Simplement pour nous. Ma fille accepte ma décision. Nous nen parlons plus souvent, mais le sujet ne disparaît plus. Et moi, je ne mexcuse plus dêtre heureuse.
Si je devais dire un mot aux femmes de mon âge, hésitantes, craintives, je dirais:
Vous navez pas besoin de demander la permission pour aimer.
Lamour na pas de date de péremption. Pas dâge. Il ne demande quun brin de courage pour souvrir, même si cela implique de se battre un peu, même si lon entend «Ce nest plus convenable».
Cest bon dêtre en sécurité avec quelquun.
Cest bon de rentrer chez soi le sourire aux lèvres.
Cest bon que son cœur batte à nouveau comme avant.





