Les Congères du Destin
Benoît, avocat de trente-cinq ans, haïssait le Nouvel An. Cette fête nétait pour lui quune épreuve sans fin.
Lagitation, la course pour trouver LE cadeau « idéal » pour ses collègues quil tolérait à peine, et bien sûr, le fameux repas dentreprise. Cette année, son cabinet voulait « marquer le coup » en privatisant tout un domaine champêtre près de Fontainebleau.
Il traversait les routes enneigées au volant de sa berline noire impeccable, écoutant un podcast sur la fiscalité, et méditait son plan : apparaître une heure, trinquer au champagne, échanger deux mots polis avec la direction, puis disparaître sans bruit.
En arrivant, le domaine vibrait, grouillant tel une ruche en émoi. Partout, des gens en habits éclatants riaient dun rire un peu trop orchestré, comme pris au piège dune mascarade.
Benoît récupéra sa coupe, sadossa contre le mur, sentinelle discrète, et observa cette parade de liesse simulée. Il se sentait comme une silhouette égarée sur une planète étrange, où lon décrétait le bonheur obligatoire.
***
Cest alors quil la vit. Linconnue nétait pas la plus resplendissante ni la plus volubile. Elle était debout près dune baie vitrée, un peu à lécart, regardant la tempête de neige saffoler derrière le verre.
Simplement vêtue dune robe bleu nuit, un jus de fruit à la main, elle ne paraissait pas mélancolique ou isolée. Elle semblait simplement ailleurs.
Benoît réalisa quelle lui ressemblait, à lextérieur, comme il se sentait, à lintérieur.
Mauvaise nuit pour rentrer à Paris, murmura-t-il, sapprochant delle.
(Cétait tout ce qui lui venait en tête.)
Elle tourna vers lui un sourire doux, sincère, loin des rictus forcés alentour.
Mais quelle beauté, non ? répondit-elle en désignant la tempête. Quand la ville est ensevelie, il semble que tous les soucis sy fondent un peu.
Il ne sattendait pas à cette réponse.
Benoît, dit-il, se présentant.
Maëlys, fit-elle, lui serrant la main. Comptabilité. Il me semble quon sest croisés dans lascenseur.
Le silence qui suivit était apaisant, presque chaleureux.
La neige redoublait. Une voix séleva dans la sono pour annoncer que les routes étaient bloquées, quil faudrait rester jusquau matin.
Une rumeur de panique, mêlée de déception, secoua la salle.
Benoît explosa en lui-même. Son plan venait de seffondrer.
Alors, Maître, prêt à dormir sur un lit de camp ? lança Maëlys, malicieuse.
Jai raté cette option à la fac de droit, répondit-il sérieusement. Et vous ?
Jai toujours un bon chargeur et un bouquin au fond du sac. Fin prête pour nimporte quelle heure sombre, dit-elle en souriant.
Ce soir-là, sans plans ni masques, ils se mirent à parler véritablement.
***
Maëlys avoua son amour des vieux films français en noir et blanc, ce que Benoît détestait il accepta den voir un, si elle lui expliquait ce qui faisait le charme.
Benoît confia rêver, un jour, de tout plaquer pour ouvrir un petit café où il ferait bon sattarder. Maëlys, elle, griffonnait des aquarelles, en secret, jamais montrées à personne.
Ils sétaient installés dans un coin, buvant non du champagne, mais un thé brûlant tiré du thermos que Maëlys avait en douce emporté.
Elle raconta les pirouettes de son chat Gustave, qui voulait attraper les flocons, et lui, ses souvenirs tendres dune grand-mère qui lui avait appris la recette du pain dépices.
Quand minuit sonna, ils ne crièrent pas « Bonne année ! ». Ils plongèrent leurs regards lun dans lautre.
Bonne année, Benoît, murmura Maëlys.
Bonne année, Maëlys, répondit-il tout bas.
Cette nuit-là, ils ne dormirent pas dans la suite cossue, mais sur deux lits pliants installés dans le salon, côte à côte. Ils murmurèrent jusquà laube, tandis que la tempête sapaisait.
Quand, à laube, les routes furent dégagées, ils sortirent. Le monde était blanc, cristallin, éblouissant. Tout semblait lavé.
Où allez-vous, maintenant ? demanda Benoît.
À larrêt du bus. Rejoindre mon appartement.
Euh je pourrais vous déposer.
Maëlys le fixa, des éclats despièglerie dans les yeux.
Et si je préfère ce monde calme et figé ? Jai envie daller à pied jusquà la prochaine place.
Benoît comprit que rien de tout cela nétait fortuit.
Cétait le commencement dautre chose.
Alors, marchons ensemble, répondit-il simplement.
Ils partirent côte à côte, laissant derrière eux deux traces dans la neige intacte, en ce premier jour de lannée, séloignant vers un avenir incertain, forcément lumineux.
Il ny a que dans les rêves, pense-t-on, quon ose croire à ces choses-là.





