AMERTUME AU FOND DE LÂME
« Depuis longtemps, un foyer tattend ! Dégage de notre famille ! », ai-je hurlé dune voix brisée.
Lobjet de toute ma colère était mon cousin germain, François.
Mon dieu, comme je ladorais quand jétais enfant ! Il avait des cheveux dorés comme les champs de blé en juillet, des yeux bleu azur et une joie de vivre contagieuse. Cétait tout François, ça.
Les réunions de famille étaient souvent animées chez mes grands-parents, notamment lors des repas de fête. Parmi tous mes cousins, celui qui me fascinait le plus, cétait François. Il maniait les mots avec une aisance désarmante, un vrai conteur qui savait captiver son auditoire. En plus, il dessinait merveilleusement bien. Certains soirs, il réalisait cinq ou six esquisses à la va-vite devant nous, juste au crayon.
Je restais émerveillée, incapable de détourner les yeux de ses dessins. Je les récupérais discrètement pour les conserver précieusement dans le tiroir de mon bureau. Jaccordais à ses œuvres un respect presque sacré.
François avait deux ans de plus que moi.
Il avait quatorze ans lorsque, soudainement, sa mère sest éteinte. Un matin, elle ne sest pas réveillée
La question sest rapidement posée : que faire de François ? Dabord, on sest tourné vers son père. Retrouver cet homme na pas été simple : cela faisait longtemps quil était divorcé, avec une nouvelle famille, et a aussitôt refusé de « bouleverser son équilibre ».
Puis, chacun des autres membres de la famille a haussé les épaules, prétextant des soucis ou des enfants à charge… La parenté, cest comme les hirondelles : présente le jour, mais le soir venu, introuvable.
Bref, mes parents ont pris la décision daccueillir François à la maison, en plus de nous, leurs deux enfants, et dobtenir la tutelle. Après tout, la mère de François était la sœur cadette de mon père.
Au départ, jétais presque soulagée à lidée que François vivrait désormais chez nous. Mais
Dès son arrivée à la maison, son comportement ma troublée. Maman, voulant sans doute réconforter un peu lorphelin, a demandé à François :
Tu as envie de quelque chose ? Dis-nous, il ne faut pas hésiter.
Et là, François a immédiatement répondu :
Un train électrique !
Ce jouet coûtait cher. Sa requête ma choquée. Je me suis dit : « Ta maman est décédée, le lien le plus sacré qui soit, et tout ce que tu veux, cest un train électrique ? »
Malgré tout, mes parents sont allés lui acheter ce fameux train dans une grande boutique du centre-ville parisien, sans attendre, alors que ce nétait pas donné du tout à lépoque, dans les années quatre-vingt. Et puis, cela est devenu une habitude… « Achetez-moi un walkman, des jeans, un blouson de marque » Autant dobjets rares et coûteux ! Pour lui offrir tout cela, mes parents ont fait des sacrifices, nous privant, mon frère et moi, mais nous comprenions la situation et ne nous plaignions pas.
À seize ans, François a commencé à beaucoup sintéresser aux filles. Il se montrait particulièrement entreprenant… y compris envers moi, sa cousine. Mais grâce à mes années dathlétisme, jai su tenir mes distances et repousser ses tentatives importunes. Il nous est même arrivé de nous disputer, parfois violemment. Jai souvent pleuré toutes les larmes de mon corps.
Je nai jamais rien dévoilé à mes parents. Ce sont des sujets dont on ne parlait pas dans les familles.
Après avoir essuyé mes refus, François sest tourné vers mes amies, qui, il faut le dire, sarrachaient son attention.
Mais il y avait pire : François volait. Sans scrupule, sans remords. Je me souviens de ma tirelire ; jéconomisais mon argent de poche pour offrir de beaux cadeaux à mes parents. Un jour, la tirelire était vide ! François a tout nié en bloc il aurait soutenu sous serment ne rien avoir pris ! Même pas un frémissement sur son visage. Mon cœur sest déchiré. Comment pouvait-on agir ainsi ? Voler chez soi, dans la famille ? François piétinait nos valeurs. Jétais scandalisée ; il demeurait indifférent, convaincu que tout lui était dû. Petit à petit, jai commencé à le détester. Cest ce jour-là que jai hurlé :
Va-ten de notre famille !
Je me souviens des mots durs que je lui ai lancés… Maman a eu beaucoup de mal à me calmer. À partir de ce moment, jai rayé François de ma vie, lignorant consciencieusement. Plus tard, jai découvert que le reste de la famille nétait pas dupe non plus. Ils vivaient tous dans le même quartier alors que nous étions un peu à lécart.
Des professeurs de François avaient dailleurs mis mes parents en garde : « Ne vous chargez pas dun tel fardeau : François pourrait entraîner vos enfants sur une mauvaise pente »
Dans son nouveau lycée, François a rencontré Adélaïde. Elle la aimé dun amour inaltérable. Ils se sont mariés sitôt le bac en poche. Puis une fille est née. Adélaïde a tout supporté sans broncher : les excès de François, ses mensonges à répétition, ses infidélités innombrables. Comme on dit : « vieille fille endurcie, double malheur une fois mariée. »
François a profité sans réserve de lamour sans limite dAdélaïde, qui semblait comme soudée à lui par le cœur.
Puis il a été appelé sous les drapeaux. Il a fait son service militaire à Lyon. Là-bas, il sest construit « une autre vie » On ignore comment, mais il avait déjà une femme et un fils dans cette ville. Après la démobilisation, il est resté à Lyon, près de son nouveau fils. Adélaïde, sans hésiter, a fait le voyage en train, et par tous les moyens, a ramené François à Paris et à leur famille.
Mes parents nont jamais eu droit au moindre merci de la part de ce neveu, pourtant ils ne lavaient pas recueilli pour en recevoir.
Aujourdhui, François a soixante ans. Il est un paroissien assidu à léglise du quartier. Avec Adélaïde, ils ont cinq petits-enfants.
Apparemment, tout va bien, mais lamertume de ce vécu avec François me ronge encore
Même avec du miel, je narriverais pas à avaler ça.





