# La Professeure que Nous Détestions Tous
Madame Dupin était la terreur du collège Henri-Bergson, à Nantes. Tous, sans exception, la redoutions. C’était le genre de prof quon prend à la volée pour arriver pile à l’heure, qui vous enlève des points si vous portez une chemise mal repassée, qui naffichait jamais lombre dun sourire et qui, à nos yeux, semblait prendre un malin plaisir à faire redoubler les élèves.
En troisième, jétais le leader non-officiel des anti-Dupin. Je collectais les râleries, répertoriais les sobriquets vexants, organisais les blagues douteuses. On la surnommait La Sorcière et on rêvait secrètement de nous venger de toutes les humiliations infligées.
Le jour où tout changea, cétait un vendredi pluvieux de novembre.
Javais séché les cours pour traîner avec des copains au centre-ville. En rentrant chez moi en tram, japerçus quelque chose de bizarre : madame Dupin sortait dune petite pharmacie de quartier, les bras chargés de sacs.
La curiosité fut plus forte que la peur. Je descendis à la prochaine station et la suivis discrètement.
Je la vis entrer dans une vieille cour dimmeuble décrépie. Jattendis quelques minutes avant de mapprocher et, par la fenêtre entrouverte du rez-de-chaussée, jai entendu des voix :
Merci dêtre venue, madame la professeure. Camille a encore de la fièvre depuis trois jours.
Ne vous inquiétez pas, madame Lefèvre. J’ai apporté lantibiotique prescrit par le médecin.
Camille Lefèvre ? Une de mes camarades. Une fille effacée, toujours fatiguée, qui manquait régulièrement les cours.
Je vous dois combien, madame Dupin ?
Rien du tout, madame Lefèvre. On en a déjà parlé.
Mais ça représente beaucoup dargent
Camille est une excellente élève. Elle mérite davoir la santé pour continuer ses études.
Jai risqué un œil. La Sorcière, froide et sévère en classe, caressait doucement le front de Camille avec une tendresse totalement inédite.
Et les maths, ça va mieux, Camille ?
Oui, madame, je fais les exercices que vous mavez donnés.
Parfait. Lundi, je t’apporte des livres de révisions pour préparer le brevet.
Mais madame, je ne crois pas pouvoir aller au lycée Maman a besoin de moi à la maison
Camille, ton travail à toi, cest détudier. Le reste, laisse-moi men occuper.
Je quittai la cour la tête à lenvers. Je ne reconnaissais plus ma prof.
La semaine suivante, je me mis à l’observer en cours avec plus d’attention, et des détails sautèrent enfin à mes yeux.
Quand Gabriel Moreau sendormait en plein français, au lieu de le réveiller en hurlant, elle se contentait dun geste tout doux sur lépaule. Jappris ensuite quil aidait son père boulanger jusque tard dans la nuit.
Quand Léa Roux oubliait ses devoirs, madame Dupin lui offrait une chance supplémentaire, tout en discrétion. On mexpliqua plus tard que Léa soccupait de ses petits frères pendant que leur mère travaillait à lhôpital.
Un jour, jai pris mon courage à deux mains et je suis resté après la sonnerie.
Madame, je peux vous poser une question ?
Je técoute, Hugo.
Pourquoi vous êtes différente avec certains élèves ?
Elle rangea ses affaires, pensive.
Que veux-tu dire ?
Ben, vous êtes plus patiente avec eux. Mais très exigeante avec moi ou d’autres.
Assieds-toi, Hugo.
Jai obéi, pas rassuré du tout.
Tu sais ce qui distingue un élève comme toi dune Camille Lefèvre ?
Non
Tes parents peuvent tacheter du matériel, tinscrire à des stages si besoin, ils suivent tes notes. Ce nest pas le cas de Camille.
Mais je ny peux rien
Non, ce nest pas ta faute. Mais par contre, cest ta responsabilité den profiter. Je te pousse parce que tu peux donner plus et que tu en as les moyens. Je suis compréhensive avec Camille parce quelle donne déjà tout ce quelle a.
Vous achetez des médicaments à vos élèves ?
Elle me fixa droit dans les yeux.
Tu mas suivie vendredi ?
Jai acquiescé, super gêné.
Hugo, certains de mes élèves arrivent le ventre vide, dautres bossent après lécole, ou soccupent de frères et sœurs. Si je peux les aider, je le fais.
Avec votre salaire ?
Avec mon salaire, oui.
Mais pourquoi ?
Parce que je viens dun quartier comme le leur. Une prof ma offert mon premier livre de lycée. Sans elle, je naurais jamais mis les pieds à la fac.
Un silence gênant sinstalla.
Mais pourquoi être si dure avec nous ?
Parce que la vie ne vous fera pas de cadeaux non plus. Si je ne vous demande rien, qui le fera ? Vos parents vous protègent toujours. Moi, je suis la seule à vous préparer à la réalité : rien nest gratuit dans ce monde.
Javais jamais vu ça comme ça
Hugo, tu es brillant, mais paresseux. Tu passes ton temps à amuser la galerie. Tu sais pourquoi ça ménerve ?
Pourquoi ?
Parce que tu gaspilles des chances que Camille donnerait tout pour avoir. Elle révise à la bougie car il y a parfois des coupures de courant chez elle. Et elle a souvent de meilleures notes que toi.
Je me sentis comme le pire ado de France.
Euh Je peux faire quelque chose pour aider ?
Tu veux vraiment aider ?
Oui.
Alors commence par bosser sérieusement. Deviens lélève que tu pourrais être. Et si tu veux aller plus loin, soutiens tes camarades qui en ont besoin.
Ce jour-là, j’ai quitté le collège avec une nouvelle vision. Madame Dupin nétait pas la sorcière que javais crue. Cétait une femme qui portait le souci de cinquante familles, consacrait son salaire à des gamins qui nétaient pas les siens, sévère pour les uns afin de les armer pour la vie, douce avec dautres pour les protéger.
Jai commencé à bosser sérieusement, à organiser des groupes de soutien pour les plus en difficulté, à laisser tomber mes blagues en classe.
En fin dannée, quand elle ma remis mon brevet avec une mention bien, madame Dupin a souri. Pour la première fois de ma vie.
Bravo Hugo. Je savais que tu en étais capable.
Merci, madame, de ne jamais avoir abandonné.
Je ne laisse jamais tomber mes élèves. Même si eux, parfois, me laissent tomber.
Des années plus tard, diplômé de Sciences Po avec une bourse dexcellence, je suis retourné la voir. Elle enseignait toujours dans la même salle, toujours aussi exigeante, toujours à acheter des fournitures et des médicaments pour ses élèves défavorisés.
Je voulais vous remercier, madame.
Tu nas pas à me remercier, Hugo. Cest toi qui as fait le boulot.
Si, je dois vous remercier. Vous mavez appris quexiger, cest une forme damour. Et que parfois, ceux qui nous aiment le plus ne sont pas ceux qui nous chouchoutent.
Aujourdhui, je suis prof à la fac. Quand je dois être strict avec mes étudiants, je pense à madame Dupin. Que la rigueur, parfois, cest de la tendresse. Quexiger, cest croire en quelquun.
Mes étudiants me détestent sûrement autant que je la détestais. Mais jespère quun jour, comme moi, ils comprendront que les profs les plus coriaces sont parfois ceux qui tiennent le plus à nous.




