Comme un timbre collé à la vie : Katia, Ilya, Ksenia et l’amour imprévisible – une histoire de passions, de trahisons, de vengeance, et de renaissance à travers les épreuves familiales et les rencontres décisives, entre Paris et Lyon

LE TIMBRE-POSTE…

Paul a quitté Camille, soupira lourdement maman.

Qu’est-ce que tu racontes ? demandai-je, stupéfaite.

Moi-même, je ny comprends rien. Il était en déplacement pendant un mois. Il est revenu changé, méconnaissable. Il a dit à Camille, Pardonne-moi, jen aime une autre. Maman sarrêta, le regard dans le vide.

Il lui a vraiment dit ça ? Cest insensé. Cest révoltant ! Jétais furieuse contre le mari de ma sœur Camille.

Cest Eugénie qui ma appelée : elle a vu que ta tante allait mal et a appelé le SAMU. Il paraît que Camille a eu un trouble neurologique, elle ne pouvait même plus avaler, Maman essuya une larme dun battement de paupières.

Calme-toi, maman. C’est vrai aussi que Camille, à force de traiter son mari comme un roi, la peut-être lassé. Toujours à lui passer tous ses caprices… Il la quittée, voilà. Cest triste. Mais jespère que Paul ne sera pas heureux avec cette femme… Il aime Camille et Eugénie, jen suis sûre, Je refusais daccepter la nouvelle.

…Paul et Camille avaient vécu une passion bouleversante. Ils se sont mariés après à peine deux mois. Leur fille Eugénie est née. Le quotidien déroulait son fil tranquille, calme, ordonné Jusquà ce que tout seffondre dun coup.

Effondrement, comme une avalanche.

Je me suis précipitée chez ma sœur. Ce genre de sujet est difficile à aborder avec quelquun de proche.

Ma Camille, comment est-ce possible ? Est-ce que Paul ta donné la moindre explication ? Il a perdu la tête ? Je la bombardais de questions.

Oh, Louise, je nen reviens pas moi-même. Doù est sortie cette femme ? Une ensorceleuse ? Paul la suivie comme un fou. Impossible de le retenir. Il ma dit, Camille, la vie doit couler, pas stagner. Il a fourré ses affaires dans un sac et il est parti. Jai eu limpression dêtre traînée sur le pavé… Je ne comprends plus rien… Camille sanglotait, les larmes coulaient sans fin.

Attendons, Camille. Peut-être que ton fugitif reviendra à la raison. On ne sait jamais, Jai serré ma sœur dans mes bras.

Mais le fugitif ne revint pas.

Paul sest installé dans une autre ville. Avec sa nouvelle épouse.

Hortense avait dix-huit ans de plus que Paul. Leur différence dâge nétait en rien un obstacle à leur bonheur. Lâme na pas dâge, répétait souvent Hortense.

Paul en était fou amoureux. Elle était son phare et sa boussole.

Le caractère dHortense était bien trempé…

Elle savait aimer, et savait tourner la page aussi sec. Sauvage et libre, elle passait de lenvoûtement au sarcasme, capable de mots doux ou cinglants.

Paul ne jurait que par Hortense.

Souvent, il se demandait :

Où étais-tu donc, ma Hortense, tout ce temps Je tai cherchée la moitié de ma vie

Pendant ce temps, Camille, désemparée, prit la revanche sur tous les hommes du monde.

Elle était belle impossible de ne pas la remarquer, hommes et femmes se retournaient sur son passage.

Au travail, elle entama une liaison avec son chef.

Camille, épouse-moi ! Je vais te couvrir dor, tu seras ma reine, lui murmurait-il.

Le mariage, non merci, Etienne, jai déjà donné Allons plutôt à la mer. Jaimerais que ma fille Eugénie profite de lair marin, Camille lui lança un clin dœil espiègle.

Bien sûr, ma belle…

Jean, lui, était plus simple. Il bricolait chez Camille, refit tout son appartement.

Jamais de demande en mariage. Il était fermement marié ailleurs

Camille menait ces deux hommes à la baguette.

Ce nétait pas de lamour, ils servaient simplement à alléger le poids de son chagrin.

Camille, pourtant, continuait de rêver à Paul. Il hantait même ses nuits. Elle se réveillait en larmes, des souvenirs plein la poitrine, irrésistiblement attirée par lui.

« Comment se détacher de celui quon aime encore ? Quai-je fait de travers ? Jétais attentionnée, obéissante… Nous ne nous disputions jamais »

Les années passèrent.

La vie de Camille suivait son cours étrange : un coup elle offrait un sourire mystérieux à Etienne, un coup elle laissait Jean repartir retrouver sa famille.

Eugénie avait vingt ans lorsquelle décida daller voir son père.

Elle acheta son billet de train. Durant le trajet, elle réfléchissait à comment entamer le dialogue avec l’intrigante Hortense.

Elle arriva dans une autre ville.

Elle sonna.

Je parie que tu es Eugénie ? Dans lembrasure de la porte, une femme élégante se tenait debout.

« Ma mère est bien plus belle », pensa Eugénie.

Vous êtes Hortense ? demanda-t-elle.

Oui, entre, je ten prie. Ton père nest pas là, il ne va pas tarder, Hortense conduisit Eugénie à la cuisine.

Comment vas-tu ? Et ta mère ? Hortense saffairait. Tu veux du thé ? Un café ?

Hortense, comment avez-vous pu prendre mon père à maman ? Il laimait, jen suis certaine, Eugénie planta son regard dans celui dHortense.

Chère Eugénie, on ne peut pas tout prévoir dans la vie. En amour, il ny a aucune garantie. Parfois, une passion folle surgit, tout change Peut-être que cest la destinée, quun regard ou une rencontre bouleverse tout. Les cieux décident, on ne sait comment, et il faut alors changer de danseur. Voilà, cest tout Hortense sassit, fatiguée.

Mais ne pouvait-il pas se retenir ? Son devoir envers sa famille, tout de même… Eugénie ne comprenait pas.

Non, ma chère, ce nest pas si simple, répondit Hortense, brève.

Merci pour votre sincérité, Eugénie déclina le café proposé.

Tu permets un conseil espiègle ? Un homme, cest comme un timbre-poste : plus tu lui craches dessus, plus il colle ! Hortense rit. Avec un homme, il faut parfois être de lacier, parfois du velours Dailleurs, nous nous sommes disputés sérieusement, ton père et moi.

Merci pour le conseil. Je peux lattendre ? sinquiéta la jeune femme.

Je ne sais pas… Il vit à lhôtel cette semaine. Je te donne ladresse, Hortense griffonna sur un bout de papier. Tiens.

Eugénie en fut presque soulagée. Elle allait pouvoir parler à son père, sans témoin.

Au revoir. Merci pour le café, lança-t-elle en partant.

Elle trouva lhôtel. Frappa à la porte de la chambre de son père.

Paul, ému, la reçut.

Eugénie, je comptais rentrer aujourdhui Tu sais, les disputes

Papa, cest ta vie. Je voulais juste te revoir, répondit-elle en lui prenant la main.

Et ta mère ? comment va-t-elle ? demanda Paul, un peu penaud.

Tout va bien, papa. On vit sans toi, Eugénie soupira.

Ce fut un moment doux, entre père et fille, dans la chambre dhôtel, avec des rires, des larmes, des confidences…

Papa, tu laimes, ta Hortense ? demanda soudain Eugénie.

Beaucoup, pardonne-moi, ma fille, répondit Paul, sans hésiter.

Je comprends. Je dois partir, le train ne mattend pas, Eugénie se leva.

Reviens, Eugénie. On reste une famille, Paul baissa les yeux.

Oui, oui Eugénie disparut, légère.

À son retour, Eugénie décida de suivre le conseil dHortense.

Ne pas trop aimer, ne pas sattacher, ne pas croire aux paroles vaines des hommes. Sen ficher

Pourtant, trois ans plus tard, elle rencontra enfin un homme exceptionnel. Gérald. Il semblait envoyé du Ciel, pour elle seule.

Eugénie le sut immédiatement. Elle le sentit.

Quand on trouve le bon, tout le reste paraît insipide

Gérald la prit dans ses bras, avec son cœur, et ne la jamais lâchée. Sans un mot, il toucha son âme, et Eugénie tomba éperdument amoureuse. Sans conditions. TotalementDésormais, elle ne se posait plus de questions sur lamour ou le destin. Elle oublia les leçons dHortense, les illusions de Camille, les défaites de Paul. Avec Gérald, chaque matin était neuf, et chaque soir un feu de cheminée.

Elle invita un jour sa mère et Camille à dîner. Gérald sappliqua en cuisine, Eugénie dressa la table avec soin. Camille arriva rayonnante, Etienne à son bras. Elle sourit à sa sœur, radieuse pour la première fois depuis longtemps.

La vie nous apprend des recettes amères, murmura Camille à Eugénie alors que la nuit tombait derrière les vitres.

Mais cest à nous dy ajouter le sucre, répondit Eugénie, malicieuse.

Et, tandis quelles riaient, Paul appela. La voix tremblait dune tendresse oubliée.

Joyeux anniversaire, Eugénie. Je pense à vous.

Leur lien, comme un fil ténu, ne sétait jamais vraiment brisé.

Au fond, dans ce chassé-croisé damours perdues, retrouvées, et transformées, toutes avaient appris à sappartenir vraiment.

Ce soir-là, entre le parfum du vin, le velouté de la lumière, et la chaleur des mains serrées, Eugénie comprit : lessentiel nétait pas de garder ce quon aime, mais de sautoriser, envers et contre tout, à aimer encore.

Le reste suivrait, comme un timbre esquissé sur une lettre, dont personne ne connaissait la destination finale.

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Comme un timbre collé à la vie : Katia, Ilya, Ksenia et l’amour imprévisible – une histoire de passions, de trahisons, de vengeance, et de renaissance à travers les épreuves familiales et les rencontres décisives, entre Paris et Lyon
La porte entrouverte Au début, il ne comprit pas ce qui clochait. Il sortit simplement de l’ascenseur à son neuvième étage, cherchant machinalement ses clés dans sa poche, avançant vers sa porte en écoutant le brouhaha dans sa tête laissé par le champagne et les salades. Dans la cage d’escalier, régnait un silence rare pour cette nuit—seuls éclats de rire et claquements de portes résonnaient quelque part, un étage plus bas. Arrivé devant chez lui, il posa la paume contre le mur, histoire de ne pas rater la serrure, et c’est alors qu’au coin de l’œil il perçut un clignotement sur la gauche. La porte de ses voisins, juste à côté, était entrouverte, d’une main. Dans l’ombre du palier scintillait une guirlande colorée jetée sur le porte-manteau de leur entrée, et, de là, on entendait à peine une voix de femme fredonner une vieille chanson sur « un flocon, un flocon, ne fond pas ». Clé en suspens, il s’immobilisa. L’air était frais sur le palier, chargé de relents de friture évaporés des appartements et d’un soupçon de déodorant venant de sa propre veste. Restait dans sa tête des bribes de toasts : « la santé, à nous, pour ne pas vieillir », et l’impression de vide s’accentuait. Chez les amis, c’était bruyant, serré, les enfants couraient, des confettis volaient par la fenêtre. Il avait ri, bu, écouté les discussions sur les crédits, la Turquie, les rénovations. Quand minuit sonna, on trinqua, on s’embrassa, il y eut une larme à la troisième coupe. Puis le taxi, la traversée de la ville presque déserte, les guirlandes aux arbres, et, le voilà, dans ces chaussures mordantes, ce léger bourdonnement aux tempes et la clarté étrange de rentrer seul chez lui. Les voisins. Il connaissait leurs visages, pas leurs noms. Un homme d’environ soixante ans, tempes argentées, ventre rond sous le pull, saluant toujours poliment dans l’ascenseur. Une femme, plus petite, cheveux courts, filet à provisions, traînant souvent des sacs. Ils habitaient là depuis plus longtemps que lui. Quand il avait emménagé il y a quinze ans, leur nom figurait déjà sur la plaque à la porte—il n’y avait jamais vraiment prêté attention. Bonjour, un hochement de tête, parfois trois mots sur l’eau chaude coupée. Et rien de plus. Il observa la porte entrouverte. La musique jouait—doucement. La guirlande clignotait paresseusement. À l’intérieur, tout était sombre, seule une ampoule faible éclairait le couloir. Rien ne bougeait. L’idée première, la plus logique fut « passer son chemin ». Après tout, ils aèrent, ils ont oublié—ce n’était pas son affaire. Presque tourné vers sa propre porte, la clé engagée dans la serrure, un pincement lui traversa la poitrine. Une porte entrouverte la nuit de réveillon, quand tout le monde est soit en famille, soit barricadé, se méfiant des pétards. Des vieilles chansons, de son enfance. Et ce sentiment bizarre que s’il rentre maintenant, se déchaussera, allumera la télé pour capter le replay du concert, alors sa vie restera ainsi : à côté de gens dont il ignore tout, séparés par une simple cloison. Il retire sa clé, tend l’oreille. Pas un rire, ni voix, juste la chanson qui s’achève, puis le début d’une autre sur un « wagon bleu ». Il grimace. Et si quelqu’un ne va pas bien à l’intérieur ? Tombé, bloqué derrière la porte ? On lit tout le temps dans les journaux que l’on découvre des personnes âgées après des jours. Il se souvint qu’il avait croisé le voisin à la pharmacie il y a peu : il achetait des médicaments, fouillait longtemps dans son portefeuille, s’excusait auprès de la queue. « Bon, » souffle-t-il pour lui-même, puis s’approche de leur porte. Il la pousse du bout des doigts. Elle s’ouvre à peine, bloquée par quelque chose de mou. Dans l’entrebâillement, il distingue plus du couloir : tapis élimé, quelques chaussures, des chaussons de femme à fourrure. Ça sent le poulet rôti et la mandarine, les arômes déjà retombés, mais persistants. Sur le porte-manteau, les vestes, la guirlande pend en cascade. — Allô, lance-t-il prudemment. — Euh… tout va bien ? Pas de réponse. La musique continue, régulière, donc l’électricité fonctionne. Il toque de ses phalanges. — Les voisins, tout va bien ? Un bruit sourd, puis des pas. La porte s’ouvre davantage, et le visage de la voisine apparaît dans la fente. Joues roses, yeux un peu fatigués, brushing de fête défait. Un pull pailleté, une fine chaîne au cou. — Oh ! s’exclame-t-elle, attrapant la poignée comme pour refermer aussitôt. — Excusez-nous, on était en… Il lève les mains, en justification. — Je… c’est que… la porte était entrouverte. J’ai pensé… au cas où. Tout va bien ? Elle l’observe un instant, repère sa cravate de travers, le sac avec les restes de salade, sa bouteille de champagne non ouverte, semble le reconnaître. — Ah, vous êtes du neuvième, dit-elle. Oui, oui, tout va bien. On avait juste… la fenêtre ouverte… Un homme appelle du fond de l’appartement : — Qui c’est, Lili, encore les pétards ? — Le voisin ! crie-t-elle vers l’intérieur. — Celui du palier. La porte s’ouvre plus, le voisin apparaît. Chemise hors du pantalon, bouton du col défait, un verre ambré à la main. Visage froissé, regard vif. — Ah, bonsoir, dit-il. — Bonne année ! — À vous aussi, répond Anton, réalisant qu’il ignore leurs prénoms. — J’avais vu la porte… Sait-on jamais, un courant d’air, vous étiez sortis. — On est là… — Lili esquisse un sourire. — C’est par habitude. Quand je sors la poubelle, je referme jamais complètement. Là, j’ai oublié. Désolé de vous avoir inquiété. Il incline la tête, prêt à se retirer. — Puisque tout va bien, je vous laisse. Encore… — Attendez ! lance soudain le voisin. — Entrez une minute, maintenant que vous êtes là. Il hésite. — Je… Je viens de chez des amis, j’ai mangé, j’ai bu… Ce serait gênant. — Pourquoi gênant ? — Le voisin lève la main. — On est voisins, non ? Depuis vingt ans qu’on se salue, jamais on ne s’est assis ensemble. Lili, on sert un petit verre à monsieur ? Lili hausse les épaules, avec approbation. — Entrez ! — dit-elle. — On fait simple. Enlevez vos chaussures, venez à la cuisine. Machinalement, Anton jette un œil à sa propre porte. Les clés lourdes dans sa poche, le sac avec les restes de salade et la bouteille de champagne qu’il n’avait pas ouverte chez les amis. L’idée de la solitude derrière la cloison lui paraît soudain bien froide. — D’accord, dit-il. — Juste une minute. Il retire ses souliers, les pose à côté des leurs. Peu de chaussures : deux paires d’hommes, vieilles mais entretenues, des bottes de femme, rien de neuf ni d’enfantin. Il emporte machinalement son sac. — Donnez–moi, sourit Lili en tendant la main. — Qu’est-ce que vous avez là ? — Oh, juste… les restes de salade et du champagne. Pas fini. — Parfait ! — dit-elle. — On vient de finir la bouteille. Considérez que vous arrivez avec un cadeau. La cuisine est petite mais chaleureuse. Sur la table, autres restes de salade, hareng-pommes-de-terre, quelques mandarines. Entre les assiettes, un vase de sapin et quelques babioles. Sur le rebord de fenêtre, une autre guirlande allumée. Une femme d’une cinquantaine d’années, lunettes, visage doux, consulte son téléphone. Près d’elle, un verre vide sur le tabouret. — Ma sœur, Tatiana, présente Lili. — Tania, voici notre voisin du neuvième. Comment… — Anton, souffle-t-il. — Anton Sergeïevitch. — Oh, comme c’est sérieux ! — rit le mari. — Nous, pas d’appellation. Moi c’est Victor, il serre la main. — Appelez-moi Victor. Ils se serrent la main. Victor, paume chaude, solide, doigts rugueux. — Asseyez-vous, Anton, dit Tatiana en déplaçant le tabouret. — Lili va vous préparer une assiette. Anton prend place, un peu gêné. Il remarque soudain la photo au mur : noir et blanc, un Victor jeune en uniforme, Lili aux longs cheveux, tenant la main d’un garçon de cinq ans. Sur le frigo, des magnets de villes où lui n’a jamais mis les pieds. — Voilà ! — Victor remplit les petits verres. — À ceux qui, parfois, savent ouvrir les portes plutôt que de les fermer. Anton sourit, la phrase le touche, même si elle sonne un peu grandiloquente. Mais dans la voix de Victor, il y a de la fatigue, et une sorte de volonté profonde. Ils trinquent. La vodka est d’une douceur inattendue, une chaleur dans la poitrine. Dans le salon, la musique poursuit : cette fois, un homme chante « trois chevaux blancs ». — Où avez-vous fêté ? — demande Lili en servant du salade à Anton. — Chez des amis, dit-il. — Avec des enfants, du bruit. — Et seul à la maison ? — Tatiana le regarde par-dessus ses lunettes. Il acquiesce, évitant les détails. — Ma fille et son mari vivent à Lyon, lâche-t-il par habitude—mais se retient, ne voulant s’étendre ce soir. — Ils font leur vie là-bas. Moi… voilà. — Je comprends, murmure Lili. — Notre fils vit en banlieue. Cette année, il est chez sa belle-mère avec les petits. On ne leur en veut pas, les jeunes font comme ils veulent. Victor tousse. — On ne leur en veut pas, répète-t-il. — Mais ça fait six mois qu’on n’a pas vu les petits. Mais on ne leur en veut pas. Tatiana sourit sans joie. — Vous êtes installé ici depuis longtemps, Anton ? — demande-t-elle en épluchant une mandarine. — Quinze ans, répond-il. — Depuis… — il hésite, — Depuis mon divorce. J’ai acheté l’appartement, j’ai déménagé. — Je croyais que vous étiez là depuis moins longtemps, commente Lili. — Tellement… jeune d’allure. Anton esquisse un sourire. — Merci. J’ai cinquante-deux ans. — Victor en a soixante-deux, précise Tatiana. — Il se dit encore gamin. — Et c’est vrai ! Parce que je le suis, au fond, — Victor se ressert. Ils rient, doucement mais sincèrement. Anton sent ses épaules se dénouer. Il remarque les détails : les serviettes pliées, la nappe ancienne mais propre, tachée de betterave, l’assiette avec une cuisse de poulet froide, oubliée sur le côté. — Je me souviens de vous, — dit soudain Lili. — Un jour à l’ascenseur, des cartons pleins de livres. J’ai tout de suite pensé qu’on avait un nouveau voisin cultivé. — C’était mon déménagement, acquiesce Anton. — J’ai tout porté seul. Mal au dos une semaine après… — Moi, une fois, je vous ai vu rentrer tout couvert de neige, ajoute Victor. — C’était il y a dix ans, j’entrais dans le hall et vous traîniez un sapin. Une branche s’était coincée dans la porte, je vous ai aidé. Anton est surpris. Le souvenir est vague, il n’avait pas imaginé être remarqué. — C’est étrange, dit-il. — On vit à côté, mais on ne se connaît qu’en bribe. — Que voudriez-vous savoir de plus ? — Tatiana hausse les épaules. — Ici tout le monde vit ainsi. L’important, c’est qu’on ne fasse pas trop de bruit la nuit et pas de saleté. — Et qu’on n’inonde pas le voisinage ! — Victor ajoute. — Les étudiants du septième, eux… On les connaît trop bien. Ils plaisantent sur les voisins du dessous, les soirées trop bruyantes, la vieille du huitième qui râle pour les ordures. Peu à peu, le dialogue glisse, doux comme du thé chaud : d’abord timide, puis plus naturel. Anton raconte son travail dans un bureau, le passage au télétravail puis le retour imposé, ses non-gouts pour les fêtes d’entreprise, mais il y va—par pure convenance. Sensation curieuse d’être entouré de collègues d’âge parfois plus jeune que sa fille. Victor partage son passé à l’usine, le licenciement, les recherches, puis les petits dépannages chez des voisins. Lili ajoute des anecdotes : les nuits à tapisser pour payer un nouveau frigo, les voyages ensemble à la maison secondaire, qu’ils ont fini par vendre. Tatiana se souvient des réveillons passés à trois, ailleurs, avec un vrai sapin, la maison pleine d’invités. Puis chacun a fait sa vie, sa maison de campagne, arrêté de venir. — Et nous, — dit Lili encore, versant du champagne à Anton, — nous pensions qu’Anton était un chef, toujours… impeccable en costume, avec son attaché-case. — Pas du tout — il sourit. — Manager ordinaire. Le costume pour le code, l’attaché–case pour le portable. — Mais tout de même, — insiste-t-elle. — Toujours l’air de quelqu’un qui maîtrise. Il réfléchit. Maîtrise-t-il ? Ce soir, sur cette cuisine étrangère, il se sent comme un homme égaré dans l’histoire des autres. — Vous pensiez… — il observe la tablée, — que je faisais quel métier ? — J’aurais dit juriste, — avoue Victor. — Vous avez une marche décidée. Tatiana ricane. — Moi, j’aurais pensé professeur. Je vous ai vu parler à un gosse du sixième qui griffonnait sur le mur, vous l’avez repris gentiment. Anton se souvient. Le fils du voisin, dix ans. Il avait expliqué sans crier. Oublié depuis. Mais cela a marqué quelqu’un. — On fabrique, — répète-t-il, — d’autres vies avec trois images. — Et pour nous, vous pensiez quoi ? — Lili s’appuie sur sa main. Il hésite, avouer qu’il n’a jamais vraiment pensé semble maladroit. — Eh bien… — il tergiverse. — Je vous voyais comme une famille ordinaire : enfants, petits-enfants, tous ensemble à la fête. Victor grince. — Avec bruit et accordéon, alors ! — rigole-t-il. — Nous, seulement trois dans la cuisine et le télé allumé. — Et la musique, — complète Tatiana. — Je ne peux pas réveillonner sans chansons. Un temps de silence. La chanson s’achève, le programme annonce la suivante. — Nous avions une maison pleine, — dit Lili doucement. — Le fils, ses amis, mes parents, on dressait le grand buffet dans le salon. Maintenant… — elle hausse les épaules. — Les gens sont partis, les enfants loin, les parents… Ce n’est pas des plaintes. C’est juste inhabituel. Anton opine, se souvient de ses propres réveillons, avant le divorce, grande table, belle-famille, amis. Après : des années flottantes, chez sa fille ou seul, parfois chez des collègues, par peur de la solitude. Cette année, les amis pour la gaieté, mais le sentiment d’être invité sur la fête des autres. — Ce soir, en rentrant d’un dîner, — il réalise à voix haute, — j’ai eu l’impression de rentrer à l’hôtel. L’appartement est à moi, mes affaires, mais… Il reste sans mot. — Je comprends, — acquiesce Tatiana. — Quand mon mari est parti, tout était à moi, mais rien n’était vraiment chez moi. Lili pose une main sur son épaule. Anton sent sa gorge se serrer. — Désolé, dit-il. — Je ne savais pas. — Comment auriez-vous pu ? — répond-elle, douce. — On ne fait que se croiser dans l’ascenseur. La conversation dure, répétitive sans peser, rythmée même. On se rappelle réveillons passés : les années de coupures d’électricité où l’on cuisinait au gaz, les voisins du dessus qui les ont inondés un 31 décembre, l’an où Anton a fêté le nouvel an dans un train, tout le wagon trinquant avec des gobelets en plastique. Les bouteilles se vident, les salades refroidissent, la musique passe aux ballades tardives. Dehors, quelques feux d’artifice éclatent, à peine perceptibles. Il est bien plus de trois heures ; personne ne chasse hâtivement le convive. Anton se surprend. Ce n’est pas la gaieté bruyante d’un groupe—c’est la paix. Il écoute Lili raconter sa vie à la bibliothèque, son inquiétude de voir les gens délaisser ses livres. Victor plaisante sur ses maux, les comparant à une mécanique défectueuse. Tatiana parle de son travail dans la gestion de la copropriété. — Vous savez, — finit par dire Victor, — j’ai toujours pensé que les gens dans l’immeuble sont comme dans le métro. On s’assied, on descend, on ne se parle pas. Mais ce soir… On discute et c’est moins effrayant de prendre de l’âge. Anton sourit. — Ce n’est pas vieillir qui est effrayant, murmure-t-il. — C’est d’être seul. — Oh oui, — Lili confirme. — La nuit, parfois, je me dis : si jamais il m’arrive quelque chose et que Victor est au supermarché ou parti… Qui s’en rendra compte ? Et toi, Anton, si jamais… qui viendra te voir ? Il hésite—les collègues, les amis, sa fille, tous loin, tous occupés. — Personne, avoue-t-il. — À moins que le boulot finisse par s’inquiéter, si je disparais. — Voilà, — rebondit Tatiana. — Pourtant, on est trois sur ce palier. On pourrait au moins avoir le numéro de chacun. Victor sourit de travers. — Tu veux nous faire échanger des numéros, soeurette ? — Juste par précaution, déclare-t-elle. — Pas pour téléphoner à tout bout de champ. Anton approuve. À cet instant, il sent que c’est essentiel. — Volontiers, — dit-il. — Ce serait dommage de continuer ainsi. On s’échange les numéros. Lili dicte, Anton enregistre « Lili, voisine ». Victor précise le sien, Anton ajoute « Victor, voisin ». Tatiana aussi, un nouveau nom dans le répertoire. — Et le mien ? — rappelle-t-il. — Surtout, n’hésitez pas. Lili note le numéro sur un post-it, l’aimante au frigo. — À présent, on gardera votre nom, plus seulement « celui du neuvième ». À quatre heures, les voix s’éteignent, la fatigue les saisit. Lili baille, Victor se frotte les yeux, Tatiana jette des coups d’œil à la pendule. — Vous devriez rentrer, — conclut Lili. — On vous a gardé trop longtemps. Anton regarde son portable. Moins vingt-cinq. Il sent le corps lourd comme après une longue journée. — Oui, il est temps, reconnaît-il. — Merci… Pour tout. Il cherche un mot—pour le repas, la conversation, l’accueil. — Pour la compagnie, suggère Tatiana. — Ça fait du bien aussi à nous. Victor se lève, titubant légèrement. — Viens, je t’accompagne jusqu’à la porte, dit-il. — On ne sait jamais, tu pourrais te perdre dans le couloir. Ils sortent dans l’entrée. La musique est tout au fond, la guirlande paresse maintenant, comme fatiguée elle aussi. Anton remet ses chaussures, ferme son manteau. Victor s’appuie au mur. — Écoute, Anton, — commence-t-il plus bas, — si jamais tu as besoin… tape à la porte. Ne te gêne pas. On est juste là. Anton acquiesce. — Vous aussi, — répond-il. — Si jamais il vous faut un coup de main, porter quelque chose, réparer l’ordinateur. Je peux aider avec ça. — Ah, — s’enthousiasme Victor. — L’ordi, justement… Le nôtre plante tout le temps. Lili dit que je l’ai cassé. — Je ne fais que constater, — proteste Lili depuis la cuisine. Ils rient. — C’est entendu, — promet Anton. — Je passerai voir ça. Victor lui serre la main. — Bonne année, voisin ! — lance-t-il. — Qu’elle soit au moins aussi chaleureuse que cette soirée. — À vous aussi, — répond Anton. — Bonne année. Il traverse le palier. Leur porte se ferme, sans méfiance cette fois. La sienne l’accueille dans le silence habituel. Il ouvre, entre, allume. L’appartement n’a pas changé : le canapé, la télé, la tasse restée sur la table, les mandarines sur le rebord de fenêtre, le vase vide. Anton retire son manteau, le suspend. On entend le radiateur dans la cuisine. Il s’assoit sur le canapé, ferme les yeux un instant. Les visages lui reviennent : Lili fatiguée mais chaleureuse, Victor et ses blagues rugueuses, Tatiana attentive. Leurs récits, leurs peines, leurs rires. Et cette idée que depuis tant d’années, juste derrière la cloison, une petite vie se déroulait, étrangère pour lui. Il regarde le mur qui cache leur cuisine. Là, Lili doit ranger, Victor éteint la musique, Tatiana prépare son lit. Ce mur ne lui semble plus aussi opaque, presque perméable. Il se lève, boit un verre d’eau, pose le verre sur l’évier sans bruit. De retour dans le salon, il éteint la lumière, s’allonge. Le sommeil vient, mais avant de sombrer, il songe qu’il achètera des biscuits demain et passera les voir, pour rien, juste comme ça. … Trois jours plus tard, en rentrant du travail, il flaire la patate bouillie, quelque chose de sucré dans l’escalier. Le palier est silencieux. Il monte, sort sa clé, et la porte des voisins s’entre-ouvre. Lili, en peignoir, une serviette à la main. — Oh, Anton ! — dit-elle, déjà sans « vous ». — Tu tombes bien ! Il s’arrête, clé sur la serrure. — Quelque chose ne va pas ? s’inquiète-t-il. — Mais non, — Lili sourit. — Je viens de faire un gâteau aux pommes. Et j’ai repensé à ton offre d’aide… Tu peux passer une minute ? Je te fais goûter le gâteau. Anton ressent une chaleur intérieure. Il hoche la tête. — Bien sûr, — dit-il. — Je pose juste mes affaires. Il dépose son sac dans l’entrée, revient chez Lili sans se déchausser. Elle tient un plat de tarte dont s’exhale une odeur simple et honnête de pommes et de pâte. — Entre donc, — invite-t-elle. — Victor peste déjà devant l’ordinateur. Il franchit la porte. La guirlande est encore là, mais éteinte. Pas de musique. Le quotidien. Mais Anton comprend que cette porte, entrouverte la nuit du nouvel an, ne se refermera plus jamais de la même façon pour lui. Il sourit et entre.