Après cinquante ans, je suis retournée dans ma ville natale. Dans le parc, j’ai rencontré un homme qui avait manqué notre rendez-vous et qui se souvenait encore de la raison.

Je suis revenu à Bordeaux, la ville où jai grandi, après plus de trente ans dabsence. Le centre semblait plus petit que dans mes souvenirs, mais étrangement familier. Jai arpenté la même allée que je parcourais adolescent, sous les platanes du parc SaintPierre.

Je me suis arrêté sur le même banc où, à dixsept ans, jattendais Antoine Lemaire, le garçon qui nest jamais venu à notre rendezvous. Ce matin de mardi, ordinaire comme les autres, il est apparu, journal sous le bras, la même petite barbe caractéristique quil arborait déjà au lycée. Nos regards se sont croisés et, comme dans un vieux film en noir et blanc, le temps sest suspendu.

Ce banc était le témoin du jour où il ma laissé pendre, à lâge où mon cœur battait plus fort que jamais. Javais alors dixsept ans, lamour à fleur de peau, et je nai plus jamais attendu quelquun aussi longtemps. Une heure, deux, puis je suis parti, le visage fermé, sans jamais lui adresser la parole. Il a fait de même, pensant que je lavais oublié, que ce nétait rien pour lui. Mais en le regardant à nouveau, jai vu quil se souvenait.

Pardonnemoi de ne pas être venu, a-t-il lancé avant même que je ne puisse répondre. Tu ne devineras jamais, ma mère a été hospitalisée ce jourlà. Il ny avait pas de portable, pas de moyen de tavertir.

Nous avons parlé de cet été perdu, de nos chemins depuis. Antoine a une veuve depuis quatre ans et deux enfants adultes. De mon côté, un divorce, une fille de vingtcinq ans qui vit à Montréal. Aucun de nous navait cherché cette conversation, mais dès quelle a commencé, elle ne pouvait plus sarrêter.

Les jours suivants, nous nous sommes retrouvés chaque matin : un café à la même pâtisserie du coin (cinq euros, le même croissant), une glace devant la mairie, puis une promenade dans le parc. Rien dextraordinaire, mais javais limpression de rattraper un chapitre brutalement interrompu. Il était attentionné, doux, posait des questions que personne ne me posait plus. Et moi je souriais de nouveau, comme autrefois.

Une semaine plus tard, jai appelé ma fille, Claire, pour lui dire que javais peutêtre trouvé lamour. Elle a dabord cru à une blague, puis ma demandé : Mais comment, après tant dannées ?
Je navais pas de réponse claire. Comment expliquer une émotion qui surgit sans raison, quand le cœur, même meurtri, peut encore trembler ?

Après un mois dans cette ville à la fois vieille et nouvelle, je me suis demandé si je voulais vraiment rester. Jai loué un petit appartement du quartier SaintMichel. Antoine sest proposé daider à le meubler : il a transporté des cartons, changé les ampoules, raconté ses souvenirs de jeunesse. Un soir, il est resté pour le dîner, puis pour la nuit.

Aujourdhui, trois mois se sont écoulés depuis notre première rencontre. Trois mois qui mont rappelé que la vie ne sarrête pas quand les enfants grandissent, quand le mari part, ou quand les cheveux grisonnent.
Sommesnous ensemble ? Oui, sans grandes déclarations, simplement en partageant notre temps. Parfois nous nous tenons la main, parfois nous restons silencieux, mais lessentiel, cest que je ne me sens plus seul.

Le banc est toujours là, et quand nous nous asseyons dessus, nous rions en pensant que cela valait bien dattendre même trente ans.

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Après cinquante ans, je suis retournée dans ma ville natale. Dans le parc, j’ai rencontré un homme qui avait manqué notre rendez-vous et qui se souvenait encore de la raison.
Toutes les questions sont pour mon mari