Je nen voulais pas, mais je lai fait
Je me souviens encore de ces années passées, quand Sylviane, une jeune femme du village, tentait maladroitement de fumer dans le jardin de sa vieille maison familiale. Elle naimait pas la cigarette, mais sétait convaincue que cela apaisait ses nerfs. Debout près du portail, elle observait la rue silencieuse du village, perdue dans ses sombres pensées. La vie, à cette époque, était devenue pour elle une suite dinquiétudes et de soucis trop lourds à porter.
Sylviane vivait seule dans la demeure héritée de sa grand-mère disparue, ses parents installés à quelques kilomètres au village voisin. Elle avait voulu son indépendance, nouvellement âgée de vingt-trois ans, travaillant au bureau de poste local.
Son amie Claire, constamment une cigarette à la bouche, lui avait conseillé dessayer, prétendant que cela calmait les angoisses. Pourtant, Sylviane jetait sa cigarette à peine entamée :
Je naime pas ça Claire ma dit que ça calme, mais je doute fort pensait-elle avec amertume.
Ce soir-là, alors quelle apercevait la voiture de lofficier de gendarmerie, Antoine, nouvellement affecté dans leur bourg, elle se hâta de rentrer. La nuit sannonçait, et elle devait soccuper dune affaire grave et risquée.
La veille, dans la salle du bureau de poste, il ny avait pas foule, mais quelques villageois passaient, saluant de bon cœur.
Demain, ça va être laffluence, annonça Madame Lemoine, la doyenne du bureau, la voix empreinte de sagesse. Ce soir, cest le calme avant le versement des pensions.
Madame Lemoine était connue de tous, présence discrète depuis plus de trente ans :
Je travaille ici depuis que je suis jeune, tout le monde me connaît. Je ne me vois pas ailleurs.
Enfin, sans vous, le bureau de poste tournerait mal dit la petite Élodie, sourire aux lèvres. Ma mère dit que tout repose sur vous.
Oh, on me remplacerait ! Rien nest indispensable bientôt la retraite, plaisanta Madame Lemoine.
Marion, une femme corpulente de quarante-deux ans, entra, essoufflée :
Bonjour, quelle chaleur Je viens pour ma voisine, la vieille Madeleine, elle souhaite sabonner à un magazine. Elle ne sort plus de chez elle, alors elle lit beaucoup pour passer le temps. Nous partons demain matin tôt à la mer, en Grèce ! Madeleine voulait absolument que je lui règle son abonnement, le suivant arrive à échéance et elle a peur de manquer ses lectures.
La Grèce ! sétonna Madame Lemoine, Tu ne crains pas lavion ? Mais le soleil, que cest agréable ! dit-elle comme si elle rentrait dun récent séjour.
Pas du tout ! Je partagerai des photos dès le premier jour, jai acheté un nouveau maillot !, promit Marion en riant en sortant.
Quel budget pour la Grèce en famille, soupira Élodie.
Son mari est agriculteur, ils nont pas de problème dargent, confirma Madame Lemoine.
À lécart, Sylviane demeurait silencieuse, absorbée par le flux de pensées, écoutant les conversations sans y prendre part.
Un peu plus tard, Antoine, le gendarme, entra, salua tout le monde gaiement et demanda à Élodie sil y avait un avis en son nom. Il remarqua Sylviane et la fixa longuement :
Je ne savais pas que vous aviez de si jolies employées ici mais elle est bien triste
Madame Lemoine capta son regard :
Ah, Sylviane. Elle vient de perdre son fiancé récemment.
Je comprends, répliqua Antoine. Élodie lui répondit quil ny avait rien arrivant pour lui.
Trois semaines auparavant, le fiancé de Sylviane, Denis, avait été retrouvé assassiné à la ville voisine, près dun terrain vague. On disait quil fréquentait parfois, sans que Sylviane ne le sache, des cercles de jeu clandestins. La police navait arrêté personne, mais un soir, deux jeunes hommes débarquèrent chez elle. Elle les avait déjà notés auprès de Denis.
Ton fiancé nous devait une grosse somme.
Mais il est mort, répondit Sylviane, la voix tremblante.
Les dettes survivent, ma chère. Tu régleras pour lui, lun, Luc, annonça la somme : vingt mille euros.
Je nai pas cette somme
Cest ton problème. Tu travailles à la poste, tu dois savoir qui a de largent ici.
Mais je ne sais pas
Tu mens, insista Luc sévèrement, nous revenons dans deux semaines. Si tu vas à la police, tu ne survivras pas. Tiens, une trousse de pass-partout, tu ouvriras nimporte quelle serrure, dit-il brutalement.
Terrifiée, Sylviane barricada la porte lorsquils partirent. Le lendemain, la pression la fit basculer. Elle savait que la famille de Marion venait tout juste de partir, aucune garde dans la cour hormis un portail fermé. Elle escalada le mur et entra.
Comme Luc lui avait promis, elle ouvrit la porte avec la clef passe-partout. Son cœur battait la chamade commettre un vol, cétait être comme ces hommes qui lavaient menacée.
Elle fouilla longtemps ; la lumière du réverbère traversait les rideaux. Elle se répétait :
Mon Dieu, quest-ce que je fais Denis, tu mas laissée là, avec tes dettes, je dois maintenant commettre lirréparable.
Sylviane voulait alerter la police, mais sa crainte de Luc était trop vive. Finalement, elle ne trouva que quinze cents euros, et dans la commode une bague en or et un bracelet de Marion. Elle aperçut aussi un ordinateur portable sur la table et le glissa dans son sac.
Elle ressortit prudemment, soucieuse de nêtre vue de personne, les chiens du voisinage aboyant au loin. La terreur la tenaillait.
Une fois rentrée, elle cache son butin dans le vieux coffre de sa grand-mère au grenier. Toute la nuit, elle ne ferme pas lœil. Au bureau de poste, elle a le front lourd. Vers midi, elle quitte soudain le bureau pour la cantine.
Bonjour !, lance Antoine, surgissant devant elle. Elle sursaute et lui répond faiblement, craignant quil sache déjà tout :
Vous mattendiez ?
Bien sûr, plaisanta gentiment Antoine.
Le regard lumineux du gendarme la rassura. Dès lors, ils partagèrent leurs déjeuners et, bien vite, Antoine la raccompagnait après le travail, et restait parfois chez elle.
Le bruit courait vite au village :
Sylviane a eu le gendarme, semportait Thérèse, jalouse pour sa fille, qui avait les yeux sur Antoine.
Ça se voit quil adore Sylviane, c’est lamour.
Leur bonheur ne fit pas taire les jugements :
Elle vient denterrer son fiancé et déjà un autre.
Doit-elle souffrir seule pour autant ?, répliquaient les plus sages.
Mais Sylviane ne trouvait plus de répit, le jour de la visite des créanciers approchait. Elle craignait quAntoine soit là ce soir-là. Hésitante, elle choisit enfin de se confier :
Antoine, je veux tavouer quelque chose, balbutia-t-elle.
Je taime aussi, répondit Antoine avec tendresse.
Non, ce nest pas ça
Entendant sa confession, Antoine ne voulait pas croire que la femme quil aimait avait commis cela. Mais il comprenait sa peur, la soutenant avec douceur :
Tu devras répondre de tes actes. Où est tout ce que tu as pris ? Ah, Sylviane, tu aurais dû venir vers moi tout de suite
Elle lui remit le sac, le cœur battant. Deux jours plus tard, la nuit tombée, elle ouvrit la porte, effrayée, devant Luc et son complice.
Je nai pas réussi à trouver tout largent, sil vous plaît, encore un peu de temps
Luc la saisit brutalement :
Pas de temps ! Donne, ou on va, dit-il en la blessant, déchirant sa chemise. Mais soudain, son complice tomba à la renverse, puis Luc, et Antoine surgit, menottes en main, accompagné dun collègue.
Cest fini, tout est derrière, murmura Antoine. Demain, viens au commissariat, tout sera éclairci.
Sylviane raconta tout à linspecteur, la vérité entière. Marion et sa famille, de retour de Grèce, récupérèrent leurs biens, et Antoine demanda discrètement à ce que laffaire ne soit pas ébruitée. Tout rentra dans lordre. Jamais personne naurait suspecté Sylviane dune telle action. Finalement, Luc et son complice furent aussi jugés coupables dans la mort de Denis ; ils furent envoyés pour longtemps loin du village.
Antoine demanda Sylviane en mariage. Leur union fut célébrée et lamour dAntoine lava ses fautes et guérit ses blessures. Ensemble, ils élèvent leur petite fille, Mathilde.





