Il te faudrait non pas une épouse, mais une femme de ménage

Maman, Capucine a encore mâchouillé mon crayon !

Élise déboula dans la cuisine, brandissant un minuscule reste de crayon de couleur, suivie de près par une chienne Labrador au regard coupable et à la queue frétillante. Camille se détourna de ses fourneaux, où la soupe frémissait et les boulettes grésillaient sur la poêle, et soupira. Troisième crayon de la journée.

Jette-le à la poubelle et prends-en un neuf dans le tiroir. Pierre, tu as fini tes exercices de maths ?
Presque ! répondit-on depuis la chambre denfants.

« Presque », dans le langage de son fils de douze ans, signifiait quil était absorbé par son téléphone, son cahier restant intact à côté de lui. Camille le savait, mais il fallait déjà retourner les boulettes, remuer la soupe, attraper le petit Gaspard, quatre ans, qui rampait vers la gamelle de la chienne, et ne pas oublier la lessive dans la machine.

Trente-deux ans. Trois enfants. Un mari. Une grand-mère par alliance. Un labrador. Et elle unique engrenage qui fasse tourner ce grand mécanisme familial.

Camille était rarement malade. Non par santé de fer, mais parce quelle ne pouvait se le permettre. Qui nourrirait la famille ? Préparerait les cartables ? Promènerait Capucine ? Personne, elle en était certaine.

Camille, le dîner est bientôt prêt ?

Madame Suzanne, quatre-vingt-cinq ans, esprit vif, solide appétit, apparut dans lencadrement de la porte, appuyée sur sa canne.

En cinq ans de cohabitation, Camille pouvait compter sur les doigts dune main les fois où la vieille dame avait rendu service à la maison.

Ce sera prêt dans dix minutes, Madame Suzanne.

La vieille dame hocha la tête, satisfaite, et gagna le salon à petits pas. Parfois, rarement, elle lisait une histoire à Gaspard avant de dormir. « Le Petit Chaperon Rouge » ou « Le Petit Poucet » des classiques, mais le petit garçon écoutait avec ravissement. Le reste du temps, Madame Suzanne restait dans sa chambre à regarder ses feuilletons en attendant le prochain repas.

Lhorloge murale indiquait cinq heures et demie lorsque la serrure tourna. Laurent franchit le seuil, épuisé comme sil venait dachever un marathon.

On mange ?

Même pas un « bonsoir ». Camille désigna la table dressée. Son mari passa se laver les mains, puis sassit comme dhabitude. La télévision salluma delle-même, la télécommande semblant greffée à sa paume.

Élise a eu un « très bien » en lecture aujourdhui, tenta Camille.
Mmh.
Pierre a besoin daide pour son exposé de sciences.
Mmh.

Ce « mmh » était le maximum dinvestissement verbal possible. Après le repas, Laurent se rendait sur le canapé. Sa journée de travail était terminée. Mission accomplie. Il avait rapporté largent à la maison, le reste ne le concernait plus.

Plus tard, une fois les enfants couchés, Camille ouvrit son ordinateur. Travail à distance pour une boutique en ligne : traitement des commandes, réponses aux clients, organisation des livraisons. Pas des mille et des cents, mais un revenu qui lui appartenait. Et puis il y avait la location de son appartement, sa source dargent sûre depuis quatre ans.

« Il faudrait quon déménage », songea-t-elle, comme souvent. Mais tout de suite surgissaient les objections : Pierre dans un bon collège, Élise habituée à son école, la perte du revenu de la location Camille referma lordinateur. Demain. Demain, on verra.

Décembre napporta pas que les préparatifs de Noël, mais aussi la grippe. En quelques heures, la fièvre de Camille grimpa à trente-neuf. Tout le corps douloureux, la gorge en feu, la tête éclatée. Elle se traîna jusquau lit.

Maman, tes malade, constata Pierre en sapprochant.

Laurent suivit, une ombre de préoccupation sur le visage mais orientée ailleurs.

Contente-toi de ne pas contaminer grand-mère. À son âge, cest grave.

Camille ferma les yeux. Bien sûr. Madame Suzanne. Comment aurait-elle pu oublier lessentiel ?

Les trois jours qui suivirent ne furent quun brouillard de sueurs, doreiller trempé, de lèvres sèches. Personne ni mari, ni enfants, ni Madame Suzanne ne lui apporta un verre deau. Dix pas jusquà la cuisine, dix pas trop longs, quelle parcourut contre les murs, seule.

Tous ne sinquiétaient que de Madame Suzanne. « Ny vas pas, ta mère est malade. » « Mets un masque pour passer devant leur chambre. » « Elle devrait dormir ailleurs ? »
Elle Camille. Dans sa propre maison, elle nétait plus quune source de contagion, quon tenait à distance, pour protéger les membres réellement importants.

Une semaine plus tard, le virus adopté toute la famille. Gaspard, dabord, fiévreux, pleurnichant. Ensuite Élise. Puis Laurent salita théâtralement avec 37,2 de fièvre. Madame Suzanne ferma la marche, mais, avec un sens dramatique certain.

Camille, convalescente, se remit debout. Bouillon, pharmacie, thermomètre, ménage, lessive Le mode habituel, version jambes en coton.

Laurent, prends Gaspard une heure, je dois aller à la pharmacie.

Le mari leva les yeux au ciel, mais accepta. Soixante minutes plus tard, montre en main, il rapportait son fils.

Je suis épuisé. Jai de la fièvre aussi.

Trente-six-huit. Camille vérifia.

Le printemps ne fut pas plus tendre. Nouveau virus, enfants malades, nuits blanches. Gaspard se plaignait, Élise refusait de prendre ses médicaments, Madame Suzanne voulait des plats adaptés. Au cœur du tumulte, un Laurent en pleine forme.

Laurent, aide-moi avec les enfants.
Camille, jai déjà aidé la dernière fois, mais cétait le weekend. Là, je travaille, cest fatiguant.

Il haussait les épaules, comme si le geste justifiait tout. Le soir, il sasseyait à table, attendait le repas. Les enfants malades, lépouse épuisée, lappartement sens dessus dessous, tout cela ne leffleurait pas.

Un soir, alors que Gaspard dormait enfin et que les grands faisaient leurs devoirs, Camille se dirigea vers son mari. La télévision diffusait un match de football.

Pourquoi tu ne maides jamais ? Pourquoi tu ne maides jamais, Laurent ?
Il ne se retourna pas. Ne répondit pas. Augmenta seulement le son.
Camille resta figée une minute, le fixant. Tout devint limpide, sans un mot.

Le lendemain, elle tira les grands sacs du placard : vêtements denfants, jouets, papiers. Pierre sarrêta dans lencadrement :

Maman, on va où ?
Chez Mamie Claire.
Longtemps ?
On verra.

Élise sautilla, enchantée Mamie Claire faisait ses tartelettes préférées. Gaspard, sans comprendre, emportait doffice son lapin en peluche.

Au dernier moment, Camille pensa encore à Capucine. Elle partirait aussi.

Laurent était toujours allongé sur le canapé. Sacs, manteaux, enfants prêts à sortir rien ne le détacha de lécran. Et quand Camille referma la porte, il avait sans doute juste changé de chaîne

Claire accueillit sa fille et les petits sans question. Leur servit à dîner, les serra dans ses bras. Cinquante-huit ans, enseignante chevronnée : elle devinait lessentiel.

Restez le temps quil vous faudra.

Le téléphone sonna au troisième jour. Laurent.

Camille, revenez. Cest sale ici. Plus rien à manger. Madame Suzanne narrête pas de râler.

Ni « tu me manques ». Ni « je suis perdu sans vous ». Seules les corvées le préoccupaient.

Laurent, ce nest pas une épouse quil te faut, cest une femme de ménage.
Quoi ? Mais enfin
Tu as déjà dit une seule fois que tes enfants te manquaient ?

Silence. Long si éloquent.

Japporte largent, que veux-tu de plus ? finit-il par dire.

Camille raccrocha. Cétait fini un étrange soulagement lenvahit.

Deux semaines plus tard, les locataires quittèrent lappartement de Camille. Le déménagement prit une journée. Nouvelle école pour Pierre, nouvelle maternelle pour Élise. Tout fut plus facile quelle ne lavait imaginé.

Leur dernière conversation fut la conclusion. Tant de reproches accumulés, de paroles ravalées, tant de nuits blanches à veiller les enfants sans un mot de réconfort Dun coup, tout déborda.

Douze ans comme domestique gratuite ! hurla-t-elle au téléphone. Et jamais, tu entends, jamais tu ne mas demandé comment je me sentais ! Comment je VIVAIS ! Tu tu jen ai assez !

Elle bloqua son numéro. Et déposa la demande de divorce.

Laudience nalla pas au-delà de vingt minutes. Laurent ne contesta rien. Signa les papiers de la pension, acquiesça au juge, quitta la salle. Peut-être comprit-il quelque chose. Ou en tout cas, il en avait assez.

Le soir, Camille sassit dans la cuisine de son nouvel appartement retrouvé. Pierre lisait dans sa chambre. Élise dessinait, la langue tirée de concentration. Gaspard jouait avec ses cubes sur le tapis.

Silence. Apaisement. Capucine dormait à ses pieds, le museau sur les pattes.

Toujours la cuisine, le ménage, le travail du soir. Mais désormais pour ceux qui faisaient vraiment sa famille. Pour eux, elle veillerait à leur montrer comment ne pas devenir comme leur père.

Maman, lança Élise sans lever la tête de son dessin, tu souris plus souvent maintenant.

Et Camille sourit de plus belle. Élise avait raison.

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