Confiture de pissenlits
Lhiver neigeux sétait terminé, un hiver doux sans les grands froids habituels, et pourtant la lassitude sen était installée tout de même. Les manteaux épais pesaient sur les épaules, le désir de voir les feuillages verts et les éclats de couleurs se mêlait à lenvie de se délester de la laine.
Le printemps fit son apparition dans une petite ville de province aux abords de la Loire. Clémence aimait le printemps, attendait avec impatience le réveil de la nature, et enfin, il arrivait. Depuis la fenêtre du troisième étage, elle songeait :
Les jours tièdes réveillent la ville comme après une longue hibernation. Même les voitures vivent autrement, et le marché bruisse à nouveau. Les passants marchent partout dans leurs manteaux colorés. Les oiseaux nous réveillent au lever du jour, plus tôt que les réveils Ah, cest beau le printemps, mais lété, cest encore mieux
Clémence vivait depuis longtemps dans cet immeuble de cinq étages, désormais avec sa petite-fille Aimée, élève de quatrième année à lécole primaire. Une année auparavant, les parents dAimée étaient partis travailler avec un contrat médical en Côte dIvoiredeux médecinslaissant leur fille à la garde de sa grand-mère.
Maman, on te confie notre Aimée, tu nallais pas lemmener là-bas quand même ! On sait que tu veilleras bien sur ta petite chérie, disait la fille de Clémence.
Bien sûr que je vais veiller sur elle, la vie sera plus gaie avec elle. À la retraite, à quoi dautre occuper mes journées ? Partez donc, nous on restera ici avec notre Aimée, rétorquait la mère.
Hourra, Mamie, on va être bien, papoter, aller au parc tout le temps, les parents nont jamais le temps ! se réjouissait Aimée.
Clémence fit prendre son petit-déjeuner à Aimée et lenvoya à lécole, puis elle sattela à ses petites tâches domestiques et le temps sévapora comme une brume légère.
Je vais au supermarché, Aimée arrivera vite de lécole, pensait-elle, en fermant la porte derrière elle.
Sortie de la cage descalier, elle trouva deux voisines installées sur le banc, des coussins sous les fesses pour se protéger du froid du bois. Madame Lefèvre, une vieille âme sans âgesoixante-dix ou peut-être plus ?gardait son année de naissance secrète, habitait un studio au rez-de-chaussée. Madeleine, septante-cinq ans, riant fort, cultivée, conteuse intarissable et bienveillante, lexact opposé de Madame Lefèvre, toujours grognon.
Sitôt la neige fondue et le soleil bienveillant, le banc ne désemplit jamais. Madeleine et Madame Lefèvre en étaient les reines, capables dy rester du matin au soir, rentrant à peine pour le repas. Elles savaient tout sur tout le monde, pas un moucheron ne passait sans être repéré.
Clémence sasseyait parfois avec elles, on discutait des nouvelles, des émissions de la télévision, du dernier roman lu, ou des histoires de tension et de rhumatismes que Madame Lefèvre adorait raconter.
Bonjour mesdames, fit Clémence, souriante, de garde déjà ?
Bien sûr, on risque le blâme sinon ! Et toi, cest pour le marché, non ? demanda, ou plutôt décréta, Madame Lefèvre en voyant le panier.
Tout juste, je vais prendre quelques douceurs pour Aimée, ses bonnes notes le méritent ! Sans sattarder, Clémence séloigna.
La journée passa dans son étrange légèreté. Aimée fut accueillie à la sortie de lécole, repue dun goûter préparé avec soin, puis absorbée dans ses devoirs. Clémence se consacra à ses affaires et plus tard suivit ses émissions à la télé.
Mamie, je pars à la danse ! lança Aimée soudain.
Elle se tenait déjà sur le seuil, sac sur lépaule, portable à la main. Depuis six ans, Aimée dansait et se produisait dans les spectacles de la ville, grande fierté de Clémence.
Vas-y, chérie, répondit sa grand-mère avec tendresse, la conduisant à la porte.
Clémence sinstalla dehors sur le banc, guettant le retour dAimée après la danse.
Vous attendez, dit soudain M. Dubois, le voisin du deuxième.
Peut-on sennuyer par une telle journée ? Ce printemps est une caresse, répondit Clémence.
Le soleil réchauffe, les oiseaux chantent, tout verdit, les pissenlits font des ronds dorés partout, ce sont des petits soleils, fit le voisin, avec un sourire, auquel Clémence acquiesça.
Au même instant, Aimée bondit derrière et saccrocha au cou de sa grand-mère en aboyant :
Ouaf, ouaf
Petite chipie ! Tu mas fait peur, jaurais pu tomber raide ! rit Clémence.
Parlez pas de malheur, plaisanta M. Dubois, lui tapotant lépaule.
Allez, viens mon petit tourbillon, jai râpé des carottes et saupoudré de sucre, tu dois être fatiguée, et jai cuisiné tes boulettes favorites, lappela tendrement Clémence, repartant avec sa petite-fille.
M. Dubois se leva derrière elles :
Vous parlez si bien de vos boulettes que je vais aller dîner, qui sait, on se retrouve plus tard sur le banc pour une promenade ! dit le voisin.
Je promets rien On verra, dit Clémence en souriant.
Pourtant, le soir venu, elle revint sur le bancM. Dubois était là, lattendant. Curieusement, les habituées avaient disparu.
Madame Lefèvre et Madeleine sont parties dîner, elles ont laissé le banc, annonça gaiement le voisin.
Dès ce soir-là, Clémence et M. Dubois se retrouvèrent souvent, traversant le parc den face, lisant la presse, discutant recettes, artistes, fragments de leur vie et du monde qui flotte comme un rêve bizarre.
La vie navait pas toujours gâté M. Dubois. Il avait eu femme, fille, petit-fils. Veuf trop jeune, il avait élevé sa fille Sylvie, à sa façon et avec ce quil pouvait lui donner. Pour offrir ce quil fallait, il avait cumulé deux emplois, mais navait jamais eu assez de temps pour voir grandir Sylvie. Il partait, elle dormait encore, rentrait quand elle était couchée.
Sylvie grandit, se maria, sinstalla à Nantes, eut un fils. Les rencontres se firent rares et sans grande chaleur familiale. Après quinze ans, elle quitta son mari et éleva seule son fils.
Clémence, Sylvie doit arriver dans deux jours, elle ma appelé ce matin. Curieux, on ne se parle plus, lança M. Dubois, ils se tutoyaient depuis des semaines, toutes les confidences étaient permises.
Peut-être quelle a besoin de se rapprocher, on finit par vouloir rester auprès des siens en vieillissant, risqua Clémence.
Je ne crois pas soupira-t-il.
Sylvie arriva. Toujours aussi sèche, absente, un regard ailleurs. M. Dubois sentait le poids de la conversation qui allait venir.
Papa, je suis là pour une raison. Vends ton appartement et viens vivre chez nous. Tu seras avec moi et ton petit-fils, tu ne seras plus seul ! dit-elle avec fermeté, certaine que sa décision était la bonne.
Mais pour M. Dubois, larrachement à sa maison lui abîmait le cœur, lidée dêtre sous la surveillance de sa fille sans tendresse loppressait. Il refusa, prétextant ses habitudes.
Sylvie nabandonna pas. Elle découvrit la belle entente entre son père et Clémence, et surgit chez cette dernière. Polie, installée dans la cuisine, Clémence lui servit thé, bonbons, confiture.
Je vous écoute, Sylvie, murmura-t-elle dun ton doux.
Vous semblez très proche de mon père. Vous pourriez maider à le convaincre de vendre Ça na aucun sens quil habite seul un si grand appartement ! dit-elle brusquement.
Clémence fut déconcertée de tant de froideur et répondit par la négative. Sylvie sembla métamorphosée. Rouge de colère, elle semporta contre Clémence.
Ah, maintenant je comprends Vous voulez lappartement pour votre petite-fille ! Deux vieux pissenlits qui samusent sur les bancs, vous faites les amoureux et vous papotez sur les pissenlits et leurs vertus. Vous avez déjà déposé le dossier à la mairie, peut-être ? Je vous préviens, rien ne se passera comme vous voulez Sur son ton tranchant, elle cracha encore, rien ne tarrivera, vieille bique ! Et elle claqua la porte.
Clémence se sentit mal, redoutant que les voisins aient entendu ce tohu-bohu. Mais bientôt, Sylvie quitta la ville. Clémence évita soigneusement M. Dubois, filant dès quelle lapercevait.
Le thé était amer, même agrémenté de confiture de pissenlit.
Mais la vie, étrange et flottante comme un rêve, remet tout en place à sa façon. Un jour, rentrant du supermarché, Clémence croisa M. Dubois sur le pas de la porte. Il lattendait, un bouquet de pissenlits jaunes en main, tressant déjà une couronne.
Clémence, ne pars pas, demanda-t-il, assieds-toi un instant. Pardonne ma fille, je sais ce quelle peut dire Nous avons eu une vraie discussion, jaide toujours mon petit-fils, mais sa mère Elle est partie, disant quelle na plus de père Moi sa voix se brisa, puis il tendit sa couronne inachevée Tiens, prends-la Et jai préparé une confiture avec les pissenlits, cest bon et très sain, tu dois absolument goûter. On peut aussi les manger en salade, souriait-il timidement.
Après cet échange surréaliste sur les merveilles du pissenlit, ils firent ensemble une salade, et Clémence but son thé infusé au confiture de pissenlits, le trouvant délicieux. Le soir, main dans la main, ils allèrent au parc :
Jai le dernier numéro de notre magazine préféré, dit M. Dubois, lisons-le sous notre tilleul, fit-il en sinclinant devant le banc choisi.
Clémence sinstalla près de lui, riant, et la conversation glissa doucement, comme une rivière de rêve, et tout le reste fut oublié. Ils étaient bien à deux.
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