Je mappelle François Morel et je suis né dans un petit village niché au creux des montagnes alpines. Depuis toujours, je me souviens que mon grand-père me racontait de vieilles histoires : il me parlait dun temps où la colline, celle quon voyait de notre fenêtre, était couverte de grands hêtres, de ruisseaux limpides et doiseaux qui saluaient le matin de leur chant.
Mais lorsque javais huit ans, la colline nétait plus quun vaste terrain nu, déchiré de sillons, la terre fendillée, et planait un silence étrange, presque douloureux.
Je me revois interrogeant mon grand-père dune voix inquiète :
Pourquoi ny a-t-il plus darbres, papi ?
On les a tous abattus pour vendre le bois, et la terre sest lassée, mon garçon, me répondit-il.
Mais qui les replantera ?
Quelquun qui aimera plus lavenir que son confort immédiat.
Cette nuit-là, le sommeil me fuyait. Javais limpression étrange que mon grand-père venait de me confier une mission.
Au petit matin, jai déniché une vieille boîte en fer blanc, lai remplie de terre, puis jai ramassé quelques graines daulne tombées près du sentier. Je les ai enfouies sans aucune certitude, mais chaque jour, jallais les arroser, puisant de leau dans un ruisseau voisin. Quand le premier germe est sorti, une chaleur étrange ma envahi : cétait comme si lespoir avait déposé racine dans mon cœur.
Je continuais collectant dautres graines, les replantant dabord dans notre cour, puis un peu partout sur les pentes alentours. Les voisins mobservaient en riant :
François, ce que tu fais là, ça ne servira à rien.
Mais les mots de mon grand-père me hantaient.
Petit à petit, dautres enfants mont rejoint. Chaque samedi, nous gravissions la colline, armés de bouteilles deau, de graines, et de petites pelles façonnées dans des boîtes métalliques. Beaucoup de plants mouraient, quelques-uns survivaient. Nous avons appris à entourer les jeunes arbres de clôtures pour éloigner les chèvres, à poser des pierres pour garder lhumidité.
À quinze ans, la colline comptait déjà plus de 3 000 arbres qui poussaient fièrement. Le changement devint évident : les oiseaux revenaient, la terre retenait mieux leau, et dès les premières pluies, de petits ruisseaux renaissaient.
Lhistoire fit le tour de la radio locale, puis dun journal de Grenoble. Un jour, un monsieur dune fondation environnementale est venu me rencontrer.
François, voudrais-tu quon taide à replanter encore davantage ?
Ma réponse na pas tardé.
Grâce à leur soutien, nous avons eu des outils, des gants et, surtout, une multitude de graines et de jeunes plants dessences locales. Nous avons aussi participé à des ateliers pour mieux connaître lécosystème. Mon grand-père, déjà bien âgé alors, ma serré longtemps dans ses bras :
Maintenant, tu vois lavenir de tes propres yeux, mon petit.
Aujourdhui, jai vingt-quatre ans et jétudie lingénierie de lenvironnement. Sur la colline jadis stérile, sétend à présent une jeune forêt de plus de 25 000 arbres. Ce nest pas encore parfait, le travail continue, mais cest désormais un refuge pour les sittelles, les écureuils, les renards et pour tous ceux qui aiment se promener sous lombre fraîche.
À chaque visite, ma main caresse lécorce des arbres et je pense à ceux qui me survivront longtemps. Jaime imaginer quun enfant, dans cinquante ans, demandera un jour à son grand-père :
Qui a donc planté tous ces arbres ?
Et que le vieil homme lui répondra :
Un garçon qui aima plus lavenir que le confort dun jour.



