Elle a refusé de s’occuper des neveux de son mari durant son unique jour de repos

Tu ne rigoles pas, Sébastien ? Dismoi que cest une blague débile. Je viens à peine dentrer, je nai pas dormi vingtsix heures, mes jambes bourdonner comme si javais couru un marathon en bottes de fer, et tu maffirme que tes neveux débarquent dans une heure?

Élodie sappuie contre le mur du hall, les bras croisés, le regard méfiant fixé sur son mari. Sébastien, les yeux baissés, se balance dune jambe à lautre, tirant sur le bord de son teeshirt de soirée. Dans ses yeux se lit ce mélange de peur et de volonté de faire plaisir à tout le monde qui la rend folle à chaque fois. Elle retire lentement son soulier, sentant le soulagement quand son pied enflé touche le parquet glacé. Être infirmière en chef aux urgences chirurgicales na jamais été un jeu denfant, mais le service daujourdhui ressemble à un enfer: trois admissions critiques daffilée, des proches scandaleux et une pénurie de personnel.

Ma chérie, écoute, bafouille Sébastien en essayant de laider à enlever son manteau, mais il ne fait quencombrer. Ce nest pas toute la journée. Océane doit absolument partir pour régler un problème de papiers de voiture, cest une question de vie ou de mort, elle na même pas expliqué, mais elle est très angoissée. Et Victor et Théo nont nulle part où aller. La crèche est fermée pour quarantaine, la nounou est malade. Ce sont nos propres neveux, du sang!

Élodie se dirige vers la cuisine, se sert un grand verre deau et le boit dun trait. Leau paraît être la chose la plus savoureuse au monde. Elle regarde lhorloge: neuf heures du matin, samedi. Son unique jour de repos, le seul moment où elle pourrait simplement sallonger, regarder le plafond et profiter du silence.

Sébastien, ditelle dune voix basse mais ferme. Victor a cinq ans, Théo quatre. Ce sont deux tornades qui dévastent lappartement en quinze minutes. La dernière fois quon a accepté de les garder «une petite heure», ils ont brisé ma vase préférée, ont griffonné les murs du couloir avec des feutres et ont nourri le chat Mistral avec du plastique. Jai passé vingtquatre heures sans dormir, puis encore autant à nettoyer. Je ne survivrai pas aujourdhui. Physiquement, cest impossible.

Mais je vais aider! sexclame le mari, exubérant. Je moccupe deux. Tu vas te coucher dans la chambre, fermer la porte et te reposer. Nous, les garçons, jouerons tranquillement au Lego dans le salon. Tu nentendras même rien.

Élodie sourit amèrement. Linnocence de Sébastien frôle parfois la bêtise. Il adore sa sœur et ses neveux dun amour aveugle, ignorant que Océane pèse déjà lourdement sur leurs épaules.

Tranquille? Sébastien, ils nont pas de réglage de volume. Ils hurleront, courront, frapperont, réclameront dessins animés, nourriture, toilettes. Et Océane? Elle a dit quand elle reviendra?

Elle a dit quelle essaierait de tout régler avant le soir.

Avant le soir?! Élodie dépose le verre avec un bruit qui fait sursauter Sébastien. Tu veux que je passe mon seul jour de repos à la garderie pendant que ta sœur résout ses «affaires urgentes»? Tu ne tes même pas demandé pourquoi ces «affaires» tombent un samedi, ni pourquoi on ne peut pas les emmener avec nous pour faire les papiers.

Ma chérie, il y a la queue, cest étouffant, les enfants ont du mal Ne sois pas égoïste. Océane les porte seule, le mari paie à peine les allocations. Elle a besoin daide. Jai déjà promis.

Tu as promis sans me demander, chez moi, pendant mon jour de repos.

À cet instant, la porte sonne. Le son est long, insistant, comme si quelquun avait coincé le bouton. Sébastien pâlit et fonce au hall. Élodie reste dans la cuisine, sentant une colère froide bouillonner en elle. Elle connaît ce son: Océane sonne toujours comme si elle fuyait des loups.

Le hall éclate de rires, de pas précipités et de la voix stridente de la bellesœur.

Oh, Sébastien, mon sauveur! Salut! Où est Élodie? Elle dort déjà? Pas de souci, je les déshabillerai doucement. Les garçons, comportezvous bien, écoutez loncle Sébastien!

Élodie inspire profondément, remet ses cheveux en place et sort dans le couloir. La scène ressemble à une peinture: chaussures éparpillées, vestes sur le pouf, deux gamins roux qui foncent vers le salon où trône une toute nouvelle télévision. Océane, blonde flamboyante en manteau chic, retouche son maquillage devant le miroir.

Salut, Élodie! lancetelle en voyant la bellesœur. Oh, quelle mine! Tu as besoin de patchs sous les yeux et dun masque. Bon, je file, jai un rendezvous à dix heures, je ne peux pas être en retard.

Un rendezvous? interromptelle Élodie, bloquant la sortie. Tu avais dit à Sébastien que tu avais des problèmes de papiers pour la voiture.

Océane hésite une seconde, puis sourit radieusement, imperturbable.

Oui, les papiers Et tout ça. Mais dabord, manucure et extensions de cils, puis la Mairie, et le soir, peutêtre un café avec les filles. Je suis mère célibataire, jai le droit à une vie! Vous, vous restez à la maison, vous navez pas denfants, alors entraînezvous. Bisous, je repars à huit!

Elle tente de passer, mais Élodie ne bouge pas. Un bruit retentit dans le salon: un lampadaire tombe. Sébastien pousse un cri et fonce.

Enlevez les enfants, Océane, dit Élodie dun ton glacial.

Quoi? Tu plaisantes? Je suis déjà en retard! Le réparateur ne va pas attendre!

Peu importe. Je viens de finir mon service. Je veux dormir. Je nai pas engagé de nounou gratuite pour que tu fasses tes extensions. Sébastien a promis sans me demander. Cest son erreur, mais je ne paierai pas avec ma santé.

Tu détestes mes enfants! hurle Océane, le visage rougi. Sébastien! Viens! Ta femme chasse les neveux dehors!

Sébastien sort en courant, tenant les débris du lampadaire, lair pitoyable.

Élodie, vraiment Océane est déjà là Laisseles, je les surveillerai, parole dhonneur! Va dormir, je cacherai la porte avec une couette pour quon nentende rien. Océane, allez, on sen sortira.

Océane ricane, lance à Élodie un regard glacial et senfuit, criant:

Leur sac a des chips, pas de vrai repas!

La porte claque. Élodie regarde son mari, debout parmi les débris, puis le couloir où résonnent les prémices du chaos: Victor saute sur le canapé, Théo tente darracher la queue de Mistral, qui siffle en se cachant sous le fauteuil.

Tu vas ten occuper? demande‐elle doucement.

Oui, ma chérie, oui! Je ferai tout. Ne te fâche pas. Va, allongetoi. Je mets les dessins animés, je les nourris, tout ira bien.

Élodie tourne les talons et se dirige vers la chambre, mais avant, elle attrape son sac de sport dans le placard. Ses gestes sont vifs, presque professionnels: sous-vêtements de rechange, jean, teeshirt neuf, livre, chargeur, trousse de toilette.

Élodie, tu vas où? lance Sébastien, agrippant Victor par le col.

Je vais me reposer, Sébastien. Comme prévu.

Dans une autre pièce?

Non, ailleurs.

Elle se change rapidement, enfile le jean, jette son peignoir. La fatigue la submerge, le bruit de la tête tourne, mais la colère lui donne de la force. Elle sait que si elle reste, elle ne fermera jamais les yeux.

Tu ne peux pas partir! sécrie Sébastien, paniqué. Comment je vais faire? Ils sont deux! Il faut leur préparer de la soupe!

Tu avais dit que tu gérerais. Tu as dit: «Je vais aider, on jouera tranquillement». Alors joue. Tu voulais être le bon frère pour Océane? Soisle. Mais moi, je veux être vivante, pas un cheval de trait.

Élodie prend son sac, le jette sur lépaule et sort dans le couloir. Théo, à cet instant, dessine sur le miroir avec du rouge à lèvres. Sébastien se précipite vers lui:

Non! Théo, arrête!

Mais Élodie ouvre déjà la porte.

Je reviendrai ce soir, quand ils seront récupérés, ou demain matin. La bouffe est au frigo, il faut la préparer. Bonne chance, chéri.

Elle sort de limmeuble, respire lair frais dun automne parisien. Les mains tremblent légèrement. Jamais elle navait agi ainsi. Elle avait toujours enduré, lissé les angles, sacrifié son bienêtre pour «lharmonie familiale». Aujourdhui, la coupe est pleine.

Elle entre dans le petit café du coin, commande un grand cappuccino et un croissant. Assise près de la fenêtre, elle ouvre lapplication de réservation dhôtels. Elle cherche une chambre calme, avec un grand lit et des rideaux épais. À trois pâtés de maisons, un hôtel daffaires à Montparnasse accueille les voyageurs daffaires. Les tarifs sont élevés, mais Élodie décide que son équilibre mental vaut plus.

Quarante minutes plus tard, elle franchit la porte de la chambre. Le silence y est palpable. Elle prend une douche chaude, chasse lodeur de lhôpital et du chaos domestique, ferme les rideaux, met le téléphone en silencieux et sendort.

Elle ne rêve de rien. Un sommeil profond, sans rêve, la guérit.

Elle se réveille lorsque le jour décline. Il est dixsept heures. Son téléphone clignote: vingt appels manqués de Sébastien, cinq dOcéane, une pile de messages. Elle sassied sur le lit, sétire et commence à lire.

Les messages de son mari sont dabord optimistes: «Tout va bien, on regarde «Pat’Patrouille»», «Ils ont faim, je prépare des raviolis». Puis le ton change: «Élodie, où est la Bétadine? Victor sest blessé au genou», «Théo a renversé du compote sur mon portable, que faire?», «Réponds, ils se battent!», «Quand revienstu? Je nen peux plus».

Le dernier, envoyé il y a trente minutes, indique: «Océane ne répond pas, le numéro est indisponible. Ils ont mis le feu à la cuisine. Viens».

Océane envoie un seul message en furie: «Tu es normale? Tu lâches ton mari avec les enfants! Quelle égoïste!».

Élodie pose le téléphone, commande un dîner en chambre: salade César et verre de vin. Elle ne compte pas courir à la rescousse de Sébastien. Cest sa leçon, il devra la payer jusquau bout. Il a laissé ces «chevaux de Troie» envahir leur forteresse.

Elle dîne tranquillement, regarde un film léger, et aux dix heures du soir décide quil est temps de rentrer. Le checkout de lhôtel est à minuit, mais elle préfère retrouver son appartement, et Mistral mérite mieux quun séjour stressé.

En remontant les escaliers, elle entend des sanglots depuis le palier. Un enfant semble pleurer.

Elle ouvre la porte avec sa clé.

Ce qui lattend peut se résumer en un mot: carnage. Une patère renversée gît dans le hall, de la farine blanche forme un chemin jusquà la cuisine. Lair sent le brûlé et la valériane.

Dans le salon, Sébastien est affalé sur le canapé, lair dun soldat revenu dun front: cheveux en bataille, teeshirt taché, un hématome sous lœil. Au sol, parmi des montagnes de jouets et de livres déchirés, dorment Victor et Théo, couverts dune couverture, comme sils avaient épuisé leurs batteries.

Sébastien lève les yeux vers elle, le regard plein de détresse cosmique.

Tu es rentrée murmuretil.

Oui, répond Élodie calmement, franchissant une flaque collante. Où est Océane?

Elle elle nest pas encore arrivée. Le téléphone est éteint.

Je vois. «Avant le soir» selon ta sœur, cest donc avant le matin. Alors, vous avez joué? Tranquillement?

Sébastien se couvre le visage de ses mains, gémit.

Élodie, cest lenfer. Ils nont pas arrêté une seconde. Ils ont mis de la farine partout, ont voulu «faire un gâteau», se sont battus pour la télécommande, ont brisé la deuxième vase, ont presque noyé Mistral dans la baignoire. Je nai même pas pu aller aux toilettes, car dès que je tourne le dos, ils défoncent tout.

Je te lavais dit, répondelle sans malice, juste en constatant la réalité. Je tai prévenue, Sébastien, mais tu as pensé que jexagère, que je suis une mauvaise égoïste.

Pardon, ditil, les yeux suppliants. Jai été idiot. Je pensais que ce serait simple. Je pensais que tu étais juste fatiguée et que tu faisais la tête. Je ne comprenais pas Comment astu survécu avant, quand tu devais rester avec eux?

Je ne survivais pas, Sébastien. Je mourais pendant deux jours. Je te faisais pitié, je ne te racontais pas tout. Aujourdhui, je me sens encore plus mal.

Un grincement se fait entendre, la serrure de la porte dentrée se débat. Quelquun tente douvrir, sans succès, puis la porte souvre brutalement. Océane apparaît, le visage rougi, lodeur dalcool dans les narines.

Bonjour tout le monde! sexclametelle en se jetant dans lappartement. Oh, cest calme? Mes anges dorment?

Elle regarde Élodie, les bras croisés, le sourire seffondrant.

Alors, tu tes reposée? Ta conscience ne te pèse pas? Tu as lâché ton mari avec ses enfantsÉlodie, les yeux durs comme le fer, lui lança un dernier regard glacial et déclara calmement que la porte était désormais fermée pour toujours.

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Elle a refusé de s’occuper des neveux de son mari durant son unique jour de repos
J’apprends à vivre par moi-même La poêle avec les œufs au plat refroidissait sur la plaque quand, dans le couloir, quelque chose tinta brièvement : le courrier. Le bac en plastique qui, autrefois, recevait cartes postales et lettres, n’accueillait plus que des factures et de la publicité. Pierre Simon, s’appuyant au mur, alla dans l’entrée. Il se pencha, ramassa les enveloppes, tria d’un geste habituel : publicité, pub, journal du quartier… et ça, c’est pour l’eau, le gaz… Sur l’enveloppe, en grosses lettres : « URGENT. À payer avant le 15. » Et nous étions déjà le 18. Il s’assit directement sur le pouf. Déchira le bord de l’enveloppe, déplia la facture. Les chiffres dansaient, au bas était imprimé : « Paiement possible en banque, au guichet automatique, ou en ligne. » Plus bas, un tableau avec un QR code. — Mais où est donc…, murmura-t-il tout haut. Avant, il y avait une ligne avec les coordonnées bancaires que Lydie recopiait dans son carnet. Elle allait à la Poste, revenait avec les reçus qu’elle rangeait soigneusement dans une pochette. La pochette dormait à présent dans l’armoire, à côté de ses robes. Il évitait d’ouvrir cette porte. Il prit la facture, la posa dans la cuisine à côté de son assiette. Les œufs étaient froids, mais il termina quand même de manger, goût absent. Il n’avait qu’une pensée : « Comment je vais payer maintenant ? » Après quarante-huit ans de mariage, il s’était retrouvé seul dans leur deux-pièces. Son fils, avec sa famille, habitait un autre quartier, appelait tous les deux jours mais passait rarement. Son petit-fils, étudiant, venait encore moins, toujours le portable à la main comme une seconde paume. Quand Lydie était tombée malade et que les rendez-vous, paperasses, médicaments avaient commencé, c’est le petit-fils qui l’aidait avec les démarches en ligne. Tant qu’elle vivait, tout roulait tout seul. Pierre Simon assistait, conduisait, apportait, mais sans s’occuper des détails. Maintenant, ce sont les détails qui le regardaient, du papier blanc couvert de chiffres et de codes. Il mit la facture sur le frigo sous un aimant. À côté, deux autres déjà accrochées. Sur l’une, son fils avait écrit : « Payé via l’appli. » À ce moment-là, Pierre Simon avait seulement acquiescé, sans rien demander. Le téléphone sur le rebord de la fenêtre sonna, comme s’il avait deviné ses pensées. — Papa, tu as mangé ? demanda son fils sans saluer. — Oui, oui. Ils ont ramené encore une facture. Il y en a trois, maintenant. — Alors pourquoi tu attends ? Je viens ce soir, je te fais le virement. — Tu ne peux pas tout faire à ma place, — lâcha-t-il, plus sec qu’il ne voulait. — Je ne suis pas un gosse. Silence à l’autre bout. — Papa, c’est pas pour ça, c’est juste que c’est compliqué. Y a des codes, des identifiants. Ça te stresse. — Je vais y arriver, — affirma-t-il têtu, même si tout se nouait à l’intérieur. Après l’appel, il traîna un peu à la cuisine devant la photo de son petit-fils en vacances à la mer. Le gamin riait serrant une planche de surf. « Il a dix-huit ans, il surfe sur Internet comme sur les vagues, et moi je bloque sur une facture. » Il prit une ancienne facture avec lignes familières, la posa à côté de la nouvelle. La différence sautait aux yeux. L’ancienne, il pouvait l’apporter à la banque et patienter au guichet, comme ils faisaient depuis des années. Mais la banque du coin avait fermé l’automne dernier. C’était devenu un magasin de dépannage. Il se rappela la semaine passée à la mairie, pour ses aides sociales. Une attente devant le terminal, où une jeune femme montrait à chacun le parcours à suivre. Quand vint son tour, elle balaya la feuille, dit : « C’est sur le portail, il faut vous inscrire, venir avec un proche. » Il demanda si, comme avant, tout pouvait se faire avec la carte d’identité. Elle sourit, polie mais condescendante. — Aujourd’hui tout se fait sur portail, répéta-t-elle. En rentrant, Pierre Simon ne se sentait pas tellement vieux… plutôt en trop. Comme si la ville qu’il connaissait avait changé toutes les serrures, sans lui donner les nouvelles clés. Le soir même, son petit-fils passa les bras chargés de courses. Il rangea, sortit son téléphone. — Papi, je te configure tout ça, tu vas pouvoir payer en deux clics : applis bancaires, services publics… Tu retiendras le mot de passe ? Les doigts du garçon filaient sur l’écran. Pierre Simon essayait de suivre, mais les lettres et icônes défilaient comme dans un vieux film. — Je n’y arrive pas, — avoua-t-il. — T’inquiète, tu vas t’y faire. Faut juste ne pas cliquer n’importe où. Une semaine plus tard, le petit-fils appelle : — Tu as payé les factures ? — Pas encore. J’ai peur de cliquer au mauvais endroit. — Papi, tu fais ton petit garçon… Pour toi, tout a toujours été simple. Ce « petit garçon » pinça. Il se rappela comment, quand son petit-fils avait cinq ans, il n’arrivait pas à faire ses lacets, et comment il l’aidait patiemment. À l’époque, personne ne lui disait « comme un vieillard ». Après ça, Pierre Simon décrocha les trois factures du frigo, les mit dans une pochette, décida : demain, il irait à la banque où il restait des vrais guichetiers. Le matin, il enfila sa veste, glissa la pochette sous le bras, sortit. La banque était étouffante, bondée. Il prit un ticket, s’assit près du mur. Autour, des gens râlaient contre la machine. Quarante minutes plus tard, son numéro. Derrière la vitre, une jeune femme impeccable. — Je veux payer ces factures, — dit-il. Elle feuilleta, leva à peine les yeux : — C’est en retard déjà. Et puis… regardez, là : « Méthode recommandée : en ligne. » Au guichet, il y a des frais. — Ça ira, faites quand même. Elle encaissa, soupira. — Il faudrait quand même apprendre le paiement en ligne… C’est facile, chez vous. Il sentit un pincement en entendant « facile » — sous-entendu : pourquoi pas vous ? — J’apprendrai, — répondit-il à sa surprise. — Mais pas aujourd’hui. En rentrant, il fit escale dans un petit square. La pochette bruissait, remplie de factures avec tampons. Il revoyait les paroles de son petit-fils, la guichetière, l’agent municipal : « Tout change, et toi tu restes derrière. » Il se souvint de ses débuts avec le micro-ondes, le magnétoscope, le premier portable. À chaque fois, il avait cru que c’était superflu… mais il s’était habitué. Jamais du premier coup. « Lydie dirait : ne fais pas ton entêté, demande à Alexandre. Mais Lydie n’est plus là, et Alexandre n’est pas toujours dispo. Je refuse d’être un boulet. » Le lendemain, il ressortit un vieux carnet, ouvrit une page blanche, écrivit en haut : « Paiements, rendez-vous, services. » Il laissa de la place, se mit à table avec le téléphone et une facture d’internet. Elle pouvait attendre. Il appela son fils. — Alexandre, j’ai besoin que tu me montres quelque chose. Pas que tu le fasses — que tu EXPLIQUES. — Il y a un problème ? — Je veux apprendre à payer moi-même. Internet, électricité… Pour ne plus t’embêter. Viens quand tu peux, mais je prends des notes. Son fils arriva avec un ordi portable. — Papa, laisse-moi tout configurer, ne te fatigue pas. — Non, — répondit calmement Pierre Simon. — Assieds-toi, explique doucement. Je veux faire moi-même. Son fils le regarda, comme s’il découvrait quelqu’un de neuf. Puis il acquiesça. Durant deux heures, il expliqua l’appli banque, les clics, les numéros. Pierre Simon tremblait, se trompait, son fils crispait mais patientait. — Ne me bouscule pas, — demandait Pierre Simon. — Je suis pas comme toi. Il nota tout dans le carnet : « 1. Ouvrir l’icône verte. 2. Menu “Paiements”. 3. Choisir “Internet”. 4. Taper le numéro du contrat. » Avec une flèche pour le retrouver. Quand, à la fin, le paiement fut confirmé, il se sentit soulagé, presque fier. — Tu vois, rien de compliqué, — dit son fils. — Du moment que tu es là… — avoua-t-il. Quelques jours après, voulant recommencer seul, il se trompa de rubrique, s’affola, retrouva sa note, et parvint au bout de la démarche. Quand son fils appela le soir : — Papa, j’ai vu le paiement passer… C’est toi ? — Moi-même, — sourit-il. — Avec mon cahier. — Bravo. Mais fais attention aux clics. — J’ai même créé un modèle, — se félicita-t-il. — Ce sera plus rapide. Ensuite, il tenta de prendre un rendez-vous médical. Grâce à un vieux papier avec mot de passe, il essaya… échec. Appela son petit-fils. — Papi, ce serait plus simple que je fasse depuis l’appli. — Attends, — coupa Pierre Simon. — Je veux essayer. Tu peux m’expliquer au téléphone ? Quarante minutes de galère. Le petit-fils guidait, Pierre Simon s’embrouillait, sortait du site, râlait, puis recommençait, têtu. À la fin, le rendez-vous était pris. Il nota tout sur papier, rangea dans sa poche. — T’es un champion, — dit son petit-fils. — Moi, j’aurais craqué bien avant. — J’ai failli, — reconnut Pierre Simon, — mais si je lâche, ce sera pire. Il y eut des ratés : un double paiement d’électricité par distraction, panique, appels au service client… mais il régla seul, sans appeler son fils à la rescousse. La fierté, c’était déjà ça. Son carnet s’enrichissait : « Rendez-vous médecin », « Factures », « Numéros utiles ». Au frigo, une seule feuille tableur : mois en cours, payé/pas payé. Parfois, il demandait encore de l’aide : pour une lettre incompréhensible sur le chauffage, ou chercher un serrurier. Mais systématiquement, il cherchait à comprendre, à suivre. Un soir de début d’automne, il réalisa qu’il n’avait rien demandé de la semaine. Il avait décalé un rendez-vous médical, acheté ses courses sur son appli, reçu le livreur, signé lui-même… un peu maladroit, mais fier. Ce jour-là restait une mission : relever les compteurs. Avant, Lydie s’y collait. Il sortit son carnet, appela. On le transféra plusieurs fois, il se trompa de chiffres, dut répéter… Finalement, c’était enregistré. Il consulta l’heure. Bientôt l’appel vidéo du mercredi avec son fils. De la fenêtre, le jardin illuminé, des ados en trottinette, du bleu télé dans les fenêtres d’en face. L’appel arriva. Son fils, la tête du petit-fils. — Alors, comment ça va ? — demanda son fils. — Je gère, — répondit-il. — Aujourd’hui, j’ai donné les index au syndic. — Encore un problème ? — Non, juste communiqué les chiffres. Et commandé les courses. J’ai aussi pris mon rendez-vous de moi-même. — En vrai, papi, c’est toi le boss maintenant ! — rit le petit-fils. — Faut pas exagérer. Je veux juste pas que vous soyez toujours obligés de venir à la rescousse. Son fils le dévisagea. — Papa, on n’était pas obligés, on voulait aider. Et on sera toujours là. Mais je vois que tu fais beaucoup seul maintenant. Appelle si tu veux, c’est pas parce que tu peux pas — c’est parce qu’on est ensemble. — Maintenant, je vous appellerai quand je veux, — dit-il après un moment. — Pas parce que je suis perdu, mais parce que j’aime vous savoir là. Le petit-fils opina. Ils bavardèrent encore un peu, puis la connexion coupa. Pierre Simon reposa le téléphone sur la fenêtre, retourna à table. Son carnet était ouvert à la dernière page : « Appel syndic. Courses pour jeudi. Médecin à dix heures. » À côté, la tasse de thé refroidi. Il passa le doigt sur les lignes, sans lire, juste sentir le papier. Dans ces griffonnages, il trouvait un appui différent. Pas celui qu’offraient Lydie, son fils, son petit-fils. Un soutien plus calme, intérieur. Il alla dans la cuisine, consulta le calendrier des rendez-vous et paiements. Dessous, une fiche avec les numéros utiles : « Fils », « Petit-fils », « Médecin », « Syndic ». Il savait que, s’il faut, il peut appeler. Mais ce n’était plus la seule issue. Avant de dormir, il vérifia son carnet une dernière fois. Puis il traversa le couloir sombre. Dans la chambre, sur la table de nuit, la photo de Lydie. Il s’assit, la regarda. — J’apprends, Lydie, dit-il doucement. Pas aussi vite que tu voudrais, mais j’apprends. Il n’attendait pas de réponse. Il se coucha, s’enveloppa de la couverture, écouta les tic-tac rassurants du réveil. Le lendemain, il devrait rejoindre seul la clinique, chercher le bon bureau, passer à la pharmacie, retirer un peu d’argent au distributeur. Tout cela ne lui semblait plus une aventure insurmontable, mais seulement des tâches qu’il pouvait accomplir. Il ferma les yeux, pensant que tant de choses restaient à découvrir : nouvelles applis, nouvelles démarches, nouvelles factures. Mais dans cet inconnu, il y avait déjà moins d’obscurité. Sur cette route, il était déjà debout, carnet à la main, prêt à appuyer sur les bons boutons lui-même. Et, pour aujourd’hui, ça lui suffisait.