Ce nest pas chez toi
Éloïse posa sur la petite maison de son enfance un regard grave, plein de mélancolie toute parisienne. À dix-huit ans, elle se disait déjà désabusée par la vie. Ah, le destin, quelle farceuse impitoyable ! Sa grand-mère nétait plus de ce monde, luniversité lui avait filé entre les doigts à cause d’une certaine Charlotte, la fille du président de la Caisse dÉpargne, quon ne savait dailleurs jamais où attraper : lors des examens, Charlotte sétait collée à Éloïse, avait tout copié sur elle, puis, la tête haute, était allée rendre sa copie en murmurant à loreille de lexaminateur. Grimace de Monsieur le Professeur, qui avait exigé de consulter la copie dÉloïse avant de laccuser de tricherie. Défendre son innocence ? Impossible, surtout face à la descendante des notables locaux.
La poisse. Et maintenant, cétait une mère surgie d’on ne sait où, deux demi-frères et un nouveau beau-père qui débarquaient dans sa vie, façon série télé marseillaise. Où étaient-ils passés tous ces ans durant ? Élevée par sa grand-mère Madeleine, Éloïse avait à peine des souvenirs de sa mère, qui nétait restée là quà ses quatre premières annéeset déjà, la mémoire était floue. Quand son père trimait à la SNCF, sa mère filait à ses rendez-vous galants, sous prétexte de chercher « lhomme de ses rêves », mariée ou pas, ça, elle ne sen cachait jamais. Après la mort soudaine dHenri, père dÉloïse, sa maman Maryse navait pas attendu six mois pour faire ses valises, laisser sa fille sur le perron de la mémé, et filer dans la grande inconnue. Madeleine avait bien tenté de la raisonner, peine perdue.
Maryse ne venait voir Éloïse quen coup de vent, jamais très concernée. La dernière visite remontait à ses douze ans : Maryse, accompagnée du petit Paul, alors sept ans, était venue exiger de Madeleine quelle lui cède la maison.
Non, Maryse ! Tu ne toucheras pas à cette maison ! avait tranché la grand-mère.
Oh, tu peux bien mourir, elle me reviendra dans tous les cas ! avait répliqué Maryse, voix de poissonnière, lançant à Éloïse un regard exaspéré avant de repartir en martyr, Paul sous le bras.
Pourquoi, à chaque visite, vous vous disputez ? avait demandé Éloïse.
Ta mère est une égoïste finie ! Jai raté son éducation, pas assez de taloches ! avait grommelé Madeleine.
Lorsque la maladie emporta Madeleine, Éloïse ne sy attendait pas : la mémé navait jamais évoqué la moindre faiblesse. Un mercredi, en rentrant du lycée, Éloïse trouva Madeleine pâle sur le joli fauteuil du balcon, passablement désemparée.
Ça ne va pas, mémé ?
Jai un drôle de vertige, chérie… Appelle les urgences.
Sensuivirent la clinique, les perfusions… et la fin, dans une chambre de réanimation inaccessible. Éloïse, affolée, téléphona à sa mère. Maryse hésita, rechigna, puis céda quand Éloïse lui annonça la gravité de létat de Madeleine. Elle narriva que pour les obsèques, affichant plus de satisfaction que de tristesse, et, trois jours plus tard, elle brandit un testament sous le nez de sa fille :
Cette maison appartient désormais à moi et à tes frères ! Oleg, mon mari, va bientôt arriver, tu sais quentre vous, ce nest pas lamour fou. Va donc loger chez tante Margaux, tu veux bien ?
Zéro compassion dans la voix de Maryse, qui avait lair enchantée du décès de Madeleine, signe quelle était lhéritière officielle. Accablée par le deuil, Éloïse accepta, dautant que, sur le papier, tout était clair. Elle sinstalla donc provisoirement chez Margaux la sœur de son père , une femme pleine de rêves et de projets matrimoniaux, qui organisait chez elle des dîners bruyants où le Beaujolais coulait à flots et où certains invités prenaient Éloïse pour un amuse-bouche. Gênée, la jeune fille raconta tout à son copain, Pascal. Sa réaction la surprit et la réconforta :
Ce nest quand même pas à de vieux dragueurs de poser les yeux (ou tout le reste !) sur toi ! Je parle à mon père dès ce soir. On a un petit studio à la périphérie de Bordeaux. Il ma promis quà luniversité, je pourrais y vivre. Jai tenu parole, à lui de jouer.
Je ne vois pas en quoi ça me concerne… balbutia Éloïse.
Mais cest évident ! On va y vivre tous les deux !
Et tes parents accepteront ?
Ils nont pas le choix ! Considère que cest officiel : veux-tu mépouser et partager ce charmant 22m2 avec moi ?
Des larmes de bonheur montèrent aux yeux dÉloïse :
Mais bien sûr !
À la nouvelle du mariage, Tante Margaux sauta de joie, mais Maryse faillit sétouffer :
Mariage ? Quelle hâte ! Puisquon nentre pas à la fac, on se case autrement, hein ! Je tavertis, pas un centime de ma poche ! Et la maison, cest la mienne ; tu nauras rien, retiens-le bien !
La réaction lacérante de sa mère laissa Éloïse en miettes. Pascal, voyant sa fiancée sangloter, la ramena chez ses parents, qui sattelèrent à la réconforter à grands renforts de madeleines maison et de tisanes.
André, le père de Pascal, écouta lhistoire avec attention, étonné de tant de malheurs :
Ma pauvre petite ! Quelle mégère, cette mère… sexclama la maman de Pascal.
Mais… songea André pourquoi tient-elle tellement à la maison, alors quelle possède un testament ?
Jen sais trop rien… Elle sest toujours disputée avec Mémé Madeleine à cause de ça. Elle voulait vendre la maison, ou la mettre à son nom, mais la grand-mère refusait, disant que sinon, nous nous retrouverions à la rue…
Bizarre, tout ça ! Et tu es allée chez le notaire après le décès de ta grand-mère ?
Non… pourquoi faire ? Je ne suis que la petite-fille, cest maman lhéritière. Et puis, elle ma montré le testament.
Les choses sont souvent… plus subtiles. Lundi, on va ensemble chez le notaire. Repose-toi pour linstant !
Un peu plus tard, Maryse débarqua avec des papiers à faire signer à Éloïse, mais Pascal sinterposa :
Éloïse ne signera rien !
Et toi, qui es-tu pour décider à sa place, hein ?! gronda Maryse.
Son futur mari, et je vois bien que tu veux la rouler. Pas de signature, point.
Maryse explosa dinsultes, puis dut repartir la queue entre les jambes. André nen était que plus suspicieux.
Le lundi venu, André et Éloïse allèrent chez le notaire :
Écoute bien, et surtout lis tout avant de signer, hein ! recommanda André.
Heureusement, le notaire était honnête. La succession fut ouverte légalement, et, surprise, Madeleine avait laissé un modeste livret dépargne à son nom, prévu pour les études de sa petite-fille, ce que personne ne savait.
Et la maison ? risqua André.
Ah, la maison fait lobjet dune donation en bonne et due forme au nom dÉloïse, établie il y a quatre ans. Pas dautre document.
Une donation ? sétonna Éloïse.
Votre grand-mère sest présentée à notre office pour transférer la maison à votre nom. Vous venez davoir dix-huit ans, donc le bien est à vous. Le testament de Maryse est caduc.
André exulta intérieurement toutes ses craintes étaient fondées.
Et maintenant ? bégaya Éloïse.
Maintenant ? On annonce à ta mère que cest chez toi, et quelle doit débarrasser le plancher.
Elle ne partira jamais. Elle a même préparé mes affaires pour me les balancer dehors !
Oh, il y a la police pour ça, ne ten fais pas.
Maryse, guillerette, se transforma en furie en découvrant la nouvelle :
Tu oses me virer, sale ingrate ! Pense pas que je vais gober tes trucs ! Cest ton fiancé et son papa qui tont monté la tête, hein ? Jai un testament moi, il est à mon nom le pavillon !
Tout à fait ! Alors, dégagez avant que je te casse les jambes ! intervint Oleg, lautre fils de Maryse, toujours à laffût pour en découdre. André, imperturbable, répliqua :
Monsieur, on peut vous poursuivre pour menaces et violences, attention à ce que vous dites.
Quoi ? Fous-moi la paix ! Cette maison, on va la vendre, les acheteurs viennent aujourdhui !
Mais au lieu des acheteurs, ce furent les gendarmes qui débarquèrent. Ils requirent fermement lévacuation du bien et menacèrent Maryse et sa tribu dune plainte en justice sils persistaient. Maryse, Oleg et ses fils durent pactiser avec la loi ; Éloïse put enfin récupérer SA maison. Pascal, méfiant, préféra sinstaller avec elle, persuadé que le beau-père rôdait toujours.
Et il ne se trompait pas. Encore des semaines de menaces signées Maryse et Oleg, puis Maryse se rabattit sur le compte épargne : là, la loi lui reconnut une part, quelle obtint sans trop de résistance. Mais la maison resta à Éloïse, quoi quelle fasse ou menace. Finalement, Maryse, furieuse mais résignée après avoir écumé tous les avocats de Bordeaux, quitta les lieux et la vie dÉloïse, définitivement.
Éloïse et Pascal se marièrent. Lété suivant, elle entra à Sciences Po Bordeaux, section de ses rêves, et, en troisième année, mit au monde un premier petit Pierre. Jamais elle noublia la générosité de Pascal et de sa famille, qui lavaient repêchée alors que tout le quartier seffondrait, et vécut, ma foi, heureuse comme on lest entre les marchés du samedi et le parfum de la tarte Tatin du dimanche.
Auteur : Odette
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Lénigme
La maison était vieillotte, mais parfaitement propre. Elle nétait restée vide que peu de temps la nature navait pas eu le temps de la rattraper. « Tant mieux ! » songea Jacqueline, une Parisienne aguerrie. « Un homme dans ma vie ? Jy crois plus. Et pour raboter les portes ou réparer une fuite, je nai pas lâme dune Fanny de la Camargue, spécialiste en tout de la tringle à rideau à la chasse aux taureaux ! »
Elle monta sur la petite terrasse, extirpa de son sac le trousseau, et manœuvra le vieux cadenas avec un soupir satisfait.
***
Pourquoi la vieille Odile une cousine à dormir debout avait-elle légué cette maison à Jacqueline ? Mystère ! Odile avait bien cent ans au compteur selon les estimations familiales et, si elle était de la famille, cétait quelque part entre arrière-petite-nièce ou cousine au troisième degré. Peu importe, une référence vague à une lignée de bons vivants.
Jacqueline était venue chez Odile pendant sa jeunesse, où la doyenne vivait déjà seule avec ses bouquets de fleurs sur le rebord des fenêtres et son éternelle robe à pois. Odile navait jamais demandé quoi que ce soit à sa famille. Et puis, récemment, elle était morte. Jacqueline fut prévenue par téléphone : une grand-tante défunte dans le charmant village de Mystère. Il lui fallut quelques minutes pour reconstituer le lien. Mais surtout, elle ne sattendait pas à hériter de la petite maisonnette et du bout de terrain douze ares, pas moins !
Cadeau de préretraite ! ricana son mari, Michel.
Oh, il me reste bien des années avant la retraite… Et dici là, on laura peut-être repoussée à 70 ans ! Disons que cest un vrai cadeau surprise. Je me demande juste pourquoi, je ne savais même pas quOdile était encore vivante. Je limaginais déjà au paradis des tricoteuses. Mais on ne va pas faire la fine bouche profitons-en.
Ou mettons-la en vente ! gloussa Michel.
***
Bien lui en prit de garder le bien. Deux, trois mois à peine après avoir signé chez le notaire, Jacqueline découvrit un autre « cadeau » beaucoup moins plaisant : Michel, son si précieux mari, la trompait joyeusement. Eh oui, la crise de la cinquantaine version bourguignonne, avec maîtresse à la clef.





