Paul, tu es sûr quon na pas oublié le charbon? La dernière fois, il a fallu filer à lépicerie du village, ils navaient que du bois humide Éloïse se tourne vers son mari, absorbé par la conduite, slalomant entre les nids-de-poule sur le chemin forestier.
On a le charbon, Éloïse. Jai la cheminée dallumage, la viande que tu as marinée est dans la glacière Paul sourit sans lâcher le volant. Détends-toi. On part se reposer! Deux semaines de congé, le silence, les oiseaux et ton gazon adoré. Tu nas parlé que de ça tout lhiver.
Éloïse se laisse aller contre le siège, yeux mi-clos. Le mot «gazon» résonne en elle comme une douce mélodie. Il y a trois ans, quand ils avaient acheté cette vieille maison de campagne près de la forêt de Fontainebleau, ce nétait quun terrain envahi dorties et de débris. Éloïse avait débroussaillé, trié les briques cassées, arraché les racines à la main. Avec Paul, ils avaient embauché une équipe, nivelé le devant de la maison, roulé un gazon dun vert velouté, à prix dor.
Cétait sa fierté. Ce tapis dherbe parfait, vrai coin de paradis où lire, boire son café du matin ou, pieds nus, pratiquer le yoga. Personne navait le droit dy marcher en chaussures, même pas pour un simple match de badminton. Pour Éloïse, le gazon symbolisait la vraie vie de campagne: la détente, et non lépuisement dont raffolait la génération précédente.
Jespère que maman na pas oublié de larroser, murmure Éloïse, soucieuse. Toute la semaine on a eu plus de 30 degrés.
Tinquiète pas, répond Paul. Maman est sérieuse. On lui a laissé les clés, elle a promis de passer tous les deux jours pour vérifier la maison. Elle sait à quel point tu tiens à ton gazon.
Monique, la mère de Paul, est une vraie Parisienne des années 50: énergique, bruyante, convaincue que la terre doit toujours produire, même en petit lotissement. Pour elle, tout mètre carré doit nourrir son monde, carottes et poireaux à la clé. Les deux premières années, Éloïse a dû défendre âprement sa zone de repos. Monique pestait contre «ces extravagances de feignante» mais semblait sêtre résignée, soccupant uniquement de sa serre bricolée au fond du jardin.
Les pneus crissent sur le gravier à leur arrivée. Éloïse descend en premier ouvrir le portail. Lair sent la résine des pins et léglantier en fleurs. Elle respire à plein poumons, heureuse à lidée dôter ses mocassins pour fouler la pelouse fraîche.
Elle ouvre, fait un pas et reste figée. Son sac dordinateur tombe dans la poussière.
Éloïse, quoi? On peut rentrer! lance Paul avant de sortir lui aussi. Sa voix se brise en voyant le spectacle.
La moquette émeraude a disparu.
À la place de la pelouse soignée, un grand champ bousculé, noir, parcouru de sillons irréguliers. Des mottes de terre, des restes de gazon arrachés et, ici et là, déjà quelques pousses malingres. Au milieu de ce champ de ruines, en peignoir et chapeau de paille, Monique sappuie sur sa bêche, rayonnante comme une médaillée olympique.
Ah, mes chéris sont là! lance-t-elle, rayonnante. Je vous prépare une surprise! Jai presque eu le temps de finir avant votre arrivée!
Éloïse sent son sang quitter son visage. Les oreilles bourdonnent. Elle traverse la clôture, mécanique, stoppée à la lisière de ce qui fut son havre de paix. Sous ses pieds, les filets de gazon, détruits à la pelle, traînent dans la terre.
Quest-ce que cest que ça? Sa voix froide fait frissonner Paul.
Ben quoi? Des rangées! Monique plante fièrement sa bêche. Tout cet espace gâché! Je me suis dit, ya du soleil du matin au soir! Plutôt que ce gazon inutile, jai semé des oignons là, des carottes ici, et là-bas près de la gloriette, des courgettes. Imaginez, vos courgettes à la provençale!
Maman gémit Paul. Quest-ce que tas fait? Cétait du gazon en rouleau, on a payé 2000 euros pour ça il y a trois ans, plus lentretien, lengrais, la tonte
2000 euros pour de lherbe? Monique sindigne. On vous a bien eus! Lherbe, tu la ramasses au bois gratis, enfin. La terre, cest pour nourrir la famille! Vous avez vu les prix au supermarché? Je me suis crevé le dos, moi, trois jours à creuser pour vous, pendant que vous étiez à la mer.
Éloïse reste muette, dévastée devant le carnage. Ce nest plus seulement une question de gazon: cest une invasion, une négation de ses efforts, de ses goûts.
Madame Monique, lance Éloïse, les yeux secs. On vous avait demandé darroser les fleurs, pas de jardiner. Ici, cest chez nous.
Et alors? Monique bombe le torse, le ton acerbe. Je suis la mère! Je sais ce quil vous faut! Quand viendra la disette, vous men remercierez pour mes bocaux. Ce gazon, devant les voisins, jai honte! Tout le monde a un potager, nous on dirait le golf de Chantilly. Françoise ma dit: Ta belle-fille, elle fout rien, même pas du persil chez elle!»
Je me fiche de Françoise, articule Éloïse. Je ne veux pas de tes courgettes. Paul, sors les valises.
Éloïse, stp Paul tente de la calmer, sans succès. Maman, tu dépasses les bornes. Le deal cétait la serre pour toi, et le reste zone détente. Pourquoi tas tout détruit?
Détruit? Tu crois que jai pas donné ma santé, à mon âge, pour vous préparer des légumes frais? Quon me remercie par des reproches? Vous êtes de vrais ingrats!
Monique se frappe dramatiquement la poitrine et seffondre sur le banc devant la maison.
Éloïse passe devant sans la regarder, entre dans la cuisine, boit un grand verre deau. Elle tremble de rage silencieuse. Elle ne veut pas offrir une scène de théâtre à sa belle-mère, qui adore se donner le beau rôle.
Cinq minutes plus tard, Paul entre, lair penaud.
Éloïse, elle voulait vraiment bien faire Elle pense comme au temps davant, que la terre à vide, cest du gâchis.
Léducation ny est pour rien, tranche Éloïse. Cest une question de respect. Elle veut toujours prouver quelle détient la vérité et que tout lui appartient, même ce qui nous appartient.
Je vais tenter de la raisonner
Non. Déjà essayé. Trois ans. Elle fait semblant découter, puis recommence en douce. Tu saisis que remettre le gazon, ce nest pas semer deux graines? Il faut tout refaire, embaucher une entreprise, investir un autre millier deuros.
Paul soupire, abattu.
Quest-ce quon fait? On la met dehors?
Non. Elle doit réparer ses dégâts.
Tu ny crois pas, Éloïse Elle a 65 ans, elle ne va pas reposer du gazon.
Pas du gazon en rouleau. Mais elle doit enlever ses plantations, remettre la terre à niveau. Et financer le nouveau gazon.
Elle ne peut pas Elle na que sa retraite.
Elle a son livret. Elle se vante déconomiser pour les petits-enfants. On est ses enfants quelle commence par assumer ses actes.
Cest dur, Éloïse.
Le vrai choc, cest de rentrer chez soi et de voir son univers détruit. Je vais lui dire ma façon de penser. Si elle refuse, on change les serrures ce soir.
Sur le seuil, Monique a retrouvé vigueur, discutant bruyamment avec Françoise par-dessus la palissade. Elle fait mine de se lamenter en voyant arriver Éloïse.
Madame Monique, nous devons parler.
Après mavoir assoiffée de chagrin, tu veux encore parler? Donne-moi juste un verre deau.
Vous boirez quand ce sera fini. Dici dimanche soir, tout ce que vous avez planté doit disparaître. Vous arrachez chaque oignon, chaque courgette, vous nivelez le terrain à la pelle.
Les yeux de Monique sarrondissent.
Mais tes folle, ma petite! Cest du vivant! Jamais de la vie! Je suis ici chez mon fils, pas chez toi.
La maison est à nous deux, rappelle tranquillement Éloïse. Sans notre accord, pas de potager. Sinon jappelle une entreprise demain, ils rasent tout et vous paierez la facture. Et vous ne remettrez plus les pieds ici. Les clés, maintenant.
Paul! Tu lentends, ta femme? Elle veut ma mort!
Paul savance, le visage fermé.
Maman, Éloïse a raison. On voulait du gazon. Tu as franchi la ligne.
Traître! Elle ta mis sous sa coupe! Je faisais ça pour vous
Arrête, coupe Paul. Ce nest pas pour nous, cest pour toi. Maintenant, assume ou bien cest fini.
Monique, ébahie, attrape son sac en maugréant.
Mes clés! ordonne Éloïse.
La belle-mère jette le trousseau dans la poussière.
Tiens! Pourvu que ton gazon ne donne que des mauvaises herbes!
On entend bientôt le moteur du taxi; elle lattendait ou part pour larrêt dautobus plus loin.
Éloïse ramasse les clés, jette un regard vers Paul.
Elle va revenir, affirme-t-elle. Sa bouture et son manteau sont dans la véranda. Elle va aller se plaindre à Françoise pour linstant.
En effet, la voix de Monique, geignarde, traverse tout le lotissement, brodant la légende de la belle-fille ingrate.
Éloïse sort son portable.
Tu appelles qui? demande Paul.
Une entreprise de paysagistes. Je veux un devis complet pour tout refaire.
La soirée passe dans un silence accablant. Le carré de terre béant leur pèse sur le cœur.
Le lendemain matin, la grille grince. Éloïse, faisant le café, aperçoit Monique, moins combative, faire mine de longer le jardin vers la serre.
Bonjour, Monique. Vous venez récupérer vos affaires?
La belle-mère hésite, puis détourne le regard.
Jai quand même de beaux oignons dans le potager Ils étaient chers, ceux-là
Le gazon aussi létait, réplique Éloïse. Le devis pour tout remettre: 1000 euros.
Monique écarquille les yeux.
Cest du vol! Je nai pas cette somme!
Alors retroussez vos manches. Otez vos oignons, remettez la terre à niveau.
Mais je suis vieille!
Vous aviez la force de creuser Vous trouverez la force de reboucher. Paul vous aidera à porter la terre, pas plus. Ici, cest le principe: on nimpose pas sa loi chez les autres.
Paul joint Éloïse sur le perron.
Maman, Éloïse a raison. On ne paiera pas pour tes expériences. Je peux te donner des sacs, tu embarques tes oignons chez toi, mais ici on veut un sol nivelé.
Monique cherche la faille, la pitié: aucun espoir, ses enfants restent fermes.
Elle renifle, résignée.
Bon. Donnez vos sacs. Bande de bourreaux.
Les deux jours suivant se passent dans une ambiance étrange. Monique, ployant sous la fatigue, arrache chaque plant, bougonne des mots bruts. Éloïse, impassible sur le transat, lit un roman mais surveille le travail.
Paul aide à transporter la terre, casse les plus grosses mottes, apporte de leau à Monique, se garde pourtant de finir le labeur à sa place Éloïse la interdit.
Si tu fais tout, elle gardera toujours raison, explique-t-elle. Il faut quelle touche elle-même les conséquences.
Dimanche soir: le terrain ressemble à une terre en jachère, mais lessentiel est fait.
Monique seffondre sur la marche, les mains sales, épuisée.
Voilà, vous êtes contents?
Éloïse vérifie. Ce nest pas parfait, mais on pose facilement la base pour replanter.
Merci, Monique. Japprécie leffort.
La belle-mère, lasse, lève enfin les yeux.
Tu es dure, Éloïse. Javais cru que tu rendais mon fils heureux, mais tu le domines
Je ne suis pas dure, juste attachée au respect mutuel. Si vous aviez demandé une bande derrière la serre, jaurais accepté. Mais détruire mon coin préféré, ce nest pas pardonnable.
Monique ne répond pas. Elle sépoussette.
Paul me ramène chez moi avec mes caisses?
Bien sûr, assure Éloïse.
Et les clés?
Paul et Éloïse se regardent.
Non, maman, dit Paul. Les clés restent avec nous pour linstant. On viendra soccuper du jardin. On te fera visiter, en invitée.
Monique serre les lèvres, vaincue. Elle a compris quun seuil a été franchi.
Un mois plus tard, la pelouse reprend vie. Éloïse et Paul ont semé une variété de gazon robuste. Les jeunes pousses couvrent peu à peu de vert joyeux cette terre meurtrie.
Monique ne revient quen août, à lanniversaire de Paul. Discrète, elle apporte des tartes avec ses fameux oignons, contemple la nouvelle pelouse.
Cest joli, admet-elle. Finalement, cest peut-être mieux. Moins de saleté dans la maison.
Éloïse sourit, lui sert un thé.
Je le pense aussi, Monique. À chacun sa place: légumes à la serre, détente sur la pelouse.
La guerre des territoires sachève. Les traces au sol rappellent la bataille, mais les rapports, aussi étrange que ce soit, sont plus francs. Les frontières, désormais posées, prouvent leur utilité bien mieux que mille courbettes.





