Rester humain
La mi-décembre à Clermont-Ferrand est dune grisaille humide, balayée par le Mistral froid, et la neige ne fait que parsemer la terre dun voile bancal. La gare routière du centre, avec ses interminables courants dair, semble un vestige hors du temps. Lodeur du café réchauffe à peine le parfum deau de javel omniprésent, mêlé à celui du renoncement ambiant. Les portes vitrées claquent sur leur axe, laissant chaque fois entrer une nouvelle bourrasque et quelques voyageurs aux joues rougies par le vent.
Éléonore traverse rapidement la salle dattente, consultant sa montre en jetant un coup dœil aux grandes horloges au-dessus des guichets. Elle est ici de passage. Sa réunion à Moulins sest terminée en avance, et elle doit maintenant regagner son appartement parisien, avec deux correspondances. Cette gare est la première, la plus morose.
Le bus pour Paris part en soirée, il lui reste trois heures à tuer, et lennui marécageux de lendroit sinfiltre jusquà la doublure de son manteau en cachemire. Depuis dix ans, elle navait plus mis les pieds en Auvergne tout lui paraît ici rapetissé, terni, ralenti, si loin de la cadence et de la flamboyance de sa vie daujourdhui.
Ses talons claquent sur le carrelage blanchi par les ans. Elle détonne ici : manteau de laine beige impeccable, brushing toujours discipliné malgré le voyage, sac à main en cuir italien jeté sur l’épaule.
Son regard, habitué à trier, à jauger, glisse sur lassemblée : la vendeuse du kiosque, absorbée par son téléphone, un vieux couple partageant une demi-baguette en silence, un homme en survêtement élimé absorbé dans le vague.
Éléonore sent les regards sur elle. Pas hostiles, juste curieux étrangère. Elle ne se sent pas concernée. Elle attend juste que le temps passe, ce lieu ce mauvais rêve ne mérite pas plus. Dès laube, elle sera chez elle, dans son appartement chaleureux, où la grisaille provinciale nexiste pas.
Cest à ce moment-là que sa trajectoire sinterrompt.
Un homme, autour de soixante ans, peut-être davantage. Visage buriné, difficile à mémoriser. Il porte une vieille doudoune soigneusement rafistolée et tient une chapka défraîchie à la main. Il ne fait pas obstacle : il sest simplement « matérialisé », tout droit sorti de la grisaille de la salle. Sa voix est presque monotone, sans nuances, basse.
Pardon, Mademoiselle Vous sauriez où boire un peu deau, ici?
Sa question reste suspendue dans lair, absurde, incongrue. Sans le regarder, Éléonore indique machinalement dun geste le kiosque avec la vendeuse somnolente. Derrière la vitre, les bouteilles deau sont alignées, bien visibles.
Là-bas, au kiosque.
Elle commence à le contourner, agacée, piquée dirritation devant cette façon demployer des mots aussi surannés. « Boire ». « Mademoiselle ». Il ne pouvait pas regarder autour de lui, non?
Il hoche la tête, murmure un merci, mais ne bouge pas. Il reste immobile, la tête baissée, rassemblant ses forces pour avancer. Ce flottement, cette difficulté à faire un pas, éveille quelque chose chez Éléonore, qui sest presque déjà éloignée. Son regard traîne sur lui, étonnamment concerné.
Elle remarque alors autre chose. Pas les vêtements, ni lâge. Mais la sueur qui perle à ses tempes, roule sur sa joue malgré la fraîcheur de la salle. Les doigts crispés sur la chapka. Les lèvres blêmies. Les yeux troubles qui fixent le sol sans rien voir.
Tout lintérieur dÉléonore vacille. Vitesse, irritation, sentiment de supériorité tout seffondre. Ce nest plus une réflexion, cest un réflexe millénaire.
Ça ne va pas? demande-t-elle, sa voix tout à coup douce, privée de cette fermeté habituelle. Elle ne cherche plus à contourner lhomme, elle fait un pas vers lui.
Il lève les yeux. Nulle supplique, juste une gêne, et de la confusion.
Cest la tension Jai la tête qui tourne, souffle-t-il, paupières tremblantes, comme sil peinait à se tenir debout.
Le reste se fait dinstinct. Éléonore le soutient par le bras, dun geste sûr et délicat.
Ne restez pas debout. Asseyez-vous, là, tenez.
Elle laide jusquà un banc, celui quelle allait ignorer. Elle saccroupit devant lui, indifférente à ce que cela pourrait inspirer.
Appuyez-vous au dossier. Respirez calmement. Tranquillement.
Dun bond, elle se dirige au kiosque, achète une petite bouteille deau et un gobelet jetable. Revenue près de lui :
Tenez, buvez par petites gorgées.
Dune main, elle sort un mouchoir en papier de son manteau, éponge le front de lhomme. Toute sa concentration se porte alors sur lui : ses souffles courts, le faible pouls quelle trouve à son poignet.
À laide! Sa voix tranche la torpeur de la salle. Ce nest pas une panique, mais une consigne, un appel net, précis. Il est mal! Appelez le SAMU!
Soudain la gare séveille. Le vieux couple réagit dabord, la femme tend du sublingual. Un homme jusqualors assoupi compose déjà le 15 sur son portable. La vendeuse du kiosque émerge, sapproche, suivie de plusieurs anonymes qui, jusque-là, se fondaient dans larrière-plan. Maintenant, ils ne sont plus des silhouettes. Ils sont une petite communauté, rassemblée autour dune crise.
Éléonore, accroupie, murmure à lhomme des paroles apaisantes, gardant sa main froide dans la sienne. Plus ni carrière ni étrangère juste une humaine, présente à cet instant. Cela suffit largement.
Un drôle de silence plane, interrompu par la sirène du SAMU. Deux secouristes vêtus de bleu à croix rouges pénètrent dans lair glacé, vite relayé à lintérieur.
La présence des urgences agit comme un relâchement. Les aidants sécartent, formant un passage. Lagitation fait place à une gravité respectueuse. Éléonore lève les yeux. Elle croise le regard fatigué mais concentré de la soignante.
Que sest-il passé? demande-t-elle, déjà à genoux près du patient, gestes rapides et précis.
Éléonore répond avec clarté, presque comme en réunion, sans dureté, mais empreinte dun nouveau soulagement.
Malaise, vertiges, sueurs fortes, tension a priori. On lui a donné de leau, un comprimé sous la langue. État stabilisé semble-t-il.
Pendant quelle parle, le brancardier prend la tension, vérifie les pupilles à la lampe. Lhomme reprend assez dassurance pour répondre doucement à leur interrogatoire : prénom, âge, traitement.
La soignante hoche la tête vers Éléonore.
Parfait, il fallait lui donner à boire. On l’emmène vérifier, il aura une perfusion.
Elle aide lhomme à se relever. Il chancelle, sappuie sur elle, puis cherche Éléonore des yeux dans la petite foule. Leurs regards se croisent.
Merci ma fille, lâche-t-il, la voix râpeuse, un vrai merci de ceux qui nouent la gorge. Vous mavez peut-être sauvé la vie.
Éléonore ne trouve rien à répondre ; elle incline simplement la tête, tout son élan dadrénaline déjà retombé, remplacé par une étrange vacuité. Elle les regarde lemmener vers la sortie, le flanc blanc de lambulance guettant dehors. Lair froid sengouffre, un voyageur grommelle: « Fermez, il fait un courant dair! »
La porte se referme, la sirène séloigne, et la gare retombe doucement dans son attente épuisée. Chacun retourne à soi, retrouve lindolente habitude de patienter.
Éléonore reste un moment plantée là. Ses mains marquées par lanse du sac sont rouges. Sa coiffure a rendu les armes, son manteau est froissé et taché là où, tout à lheure, elle sétait accroupie.
Lentement, elle se dirige vers les lavabos. Leau glacée la brûle. Dans le miroir fêlé, elle revoit son visage : maquillage coulé, yeux fatigués, cheveux en désordre. Un visage quelle ne connaît plus. Un visage vivant, secoué démotions tension, compassion, vide.
Elle éponge son visage, puis retourne dans la salle. Le bus ne part que dans plus dune heure.
Elle achète une petite bouteille deau au kiosque, pour elle. Une gorgée fraîche, banale, mais linstant lui donne une importance inédite. Ce nest pas quune boisson: cest déjà un lien, invisible mais essentiel, qui existe dès lors quon perçoit lautre comme une personne, non comme obstacle ou décor.
Les visages autour delle, y compris le sien, nont rien de glorieux : rouges, épuisés, occupés. Mais Éléonore na jamais vu de visages plus sincères, plus vivants.
Dans le reflet sale de la vitre, en manteau froissé, elle se découvre différente vraie. Capable dentendre une détresse, et dy répondre.
Installée, elle observe différemment; vois la vendeuse tendre un thé brûlant à une vieille dame, un jeune homme aider une maman à entrer la poussette dans la salle. De petites scènes qui, rassemblées, forment une fresque discrète dentraide.
Éléonore sort son portable. Une notification du travail saffiche problème dans un rapport. Il y a deux heures, cela lui aurait paru crucial. Elle répond simplement: « Remettons à demain. Ce nest rien. » Puis coupe le son.
Aujourdhui, elle se souvient de cette vérité minuscule: les masques sont utiles dans ce monde. Celui de la réussite, de la dureté, de la distance. Mais il est dangereux doublier ce quil y a dessous. De finir par croire que lon nest fait que de ce masque.
Aujourdhui, à la gare, son masque sest fissuré. Et ce qui en a jailli, cest la possibilité davoir peur pour un autre, de sagenouiller sans penser à son apparence, dêtre simplement « la fille qui a aidé », pas la directrice Éléonore Dumont.
Rester humain, ce nest pas vivre sans masque, mais cest se souvenir de ce quon est en dessous. Et parfois comme aujourdhui laisser la vraie peau, vivante et vulnérable, respirer un moment. Ne serait-ce que pour tendre la main.





