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Après un séjour à lhôpital, Églantine se sentait déjà revigorée, prête à reprendre sans tarder ses petites habitudes matinales.
Mais ce matin-là, à peine sortie du sommeil, elle sentit monter en elle une étrange résistance sourde.
Son mari, Gérard, échauffait déjà ses articulations avec vigueur.
Toujours sportif, même retraité il navait jamais renoncé à ses rituels corporels. Le soleil à peine levé, sa séance de gymnastique anti-raideur débutait déjà.
Dordinaire, Églantine se précipitait dabord vers la litière de leur chatte Capucine, pour nettoyer les petits désordres parfumés de la nuit.
Ensuite, elle servait à manger à Capucine et à Biscotte, le fidèle petit chien bringé, rangeait à la va-vite couloir et cuisine des souvenirs nocturnes de leur duo poilu, puis sempressait de sortir Biscotte pour la première balade du jour.
Plus tard, ils traversaient ensemble, bras dessus bras dessous avec Gérard, les allées de leur square préféré ; la tranquillité du parc faisait résonner leurs pas matinaux. Mais avant ces promenades à deux, alors que son mari se dévouait à sa santé, Églantine devait orchestrer mille actions.
Au pas de course, elle rentrait pour préparer leur petit-déjeuner immuable mais savoureux : fromage blanc nappé de miel et de quelques fruits confits, ou bien des crêpes moelleuses, alternées avec omelettes dorées, œufs à la coque, ou œufs au plat, selon lhumeur du jour.
Églantine prenait souvent cette course effrénée comme une forme de gymnastique personnelle. Pourtant, à lhôpital, les médecins avaient insisté: ces allées et venues ne valaient pas de vrais exercices.
Gérard, encore suant de ses mouvements, refaisait leur lit, grognant parfois que «ce nest pas une affaire dhomme», prétendant assumer toutes les responsabilités domestiques sans relâche. Deux fois par semaine, il lançait des lessives à la machine, passait laspirateur, notant dun air dédaigneux quÉglantine, décidément, ne «finissait jamais rien correctement».
Enfin, il lavait la vaisselle du matin, estimant avoir ainsi accompli le maximum de laide conjugale.
Après le repas, Églantine passait à la préparation du déjeuner, puis sinstallait devant son ordinateur.
Depuis la retraite, elle arrondissait un peu les fins de mois, refusant de compter chaque centime.
Mais Gérard trouvait ces petits gains ridicules, et son goût pour des nouveautés superflu, avec des armoires déjà pleines à craquer!
La plupart du temps, elle cédait à son époux sans protester.
Elle nattachait guère dimportance aux vêtements, dautant que Gérard répétait combien elle était belle pour leur âge. Cela ne lempêchait pas de voir Gérard acheter un troisième tournevis électrique payé avec ces fameux « petits sous ridicules » quelle mettait de côté.
Mais la maladie soudaine dÉglantine changea tout, si brutalement quelle en prit peur elle-même…
Tout avait commencé par une perte de connaissance devant la boulangerie : elle s’était écroulée sur le trottoir, baguette à la main. Les urgences lemmenèrent, les analyses étaient catastrophiques. Les médecins ne parvenaient pas à croire quelle tenait debout ces derniers temps.
Même Gérard eut la peur de sa vie en la découvrant, livide, dépendue dune perfusion, lorsqu’on le laissa entrer. Chez eux, lui-même sétonna, débordé par la somme des tâches, de ce quÉglantine assumait chaque jour.
Aussi, il attendit son retour le cœur battant; même sil grommelait, nul doute quil aimait passionnément sa femme.
Les premiers jours, selon la prescription médicale, elle se reposait encore. Gérard en profitait pour la dorloter, lui répétant :
Alors Églantine, ça va mieux? Tes encore fatiguée? Nempêche, tas bonne mine, pas la pâleur de la pharmacie…
Il samusait delle, taquin :
Te laisse pas aller, ma belle, sinon tu ne marcheras plus du tout! Il faudrait peut-être penser à reprendre vite tes habitudes…
Églantine partageait un peu son point de vue, mais pas complètement. Ce matin-ci, elle ne ressentit ni la pulsion du devoir, ni lurgence de se jeter dans la folie domestique.
Elle jeta un coup d’œil à Gérard, absorbé dans ses mouvements articulaires, lattendant sans le dire quenfin elle soccupe «de ses» tâches à elle.
Pour la première fois, elle le vit autrement, non plus comme ce mari prévenant, mais comme un homme prêt, sans y penser, à lui remettre un fardeau trop lourd.
Un vent de fronde la traversa brusquement.
Elle se rappela les paroles du médecin, graves et résonnantes:
Vous ne pensez jamais à vous. Et vous avez habitué votre mari à cela. Il croit que tout vous est facile, que vous ne vous fatiguez jamais. Parce que vous faites tout, en souriant, sans jamais vous plaindre. Pourtant, vous êtes arrivée ici par le SAMU avec de lanémie, vos analyses trois fois plus basses que la normale, vous voulez vivre, non?
À lhôpital, Églantine reçut sa première transfusion sanguine, puis quatre autres, jusquà ce que ses résultats saméliorent.
Regardant le flux clair couler dans ses veines, elle fut frappée par une idée insolite :
Me voilà remplie du sang de cinq inconnus. Qui sait, quelque chose deux va peut-être mûrir en moi?
Et, en effet, cela ne paraissait pas anodin
De retour au foyer, Églantine découvrit avec stupéfaction que le zèle pour satisfaire Gérard sétait évaporé.
Oui, elle laimait, et il accomplissait bien plus que dautres maris, malgré ses plaintes incessantes. Mais il grandissait limportance de ses propres actions et dédaignait les siennes.
Avant, elle le tolérait, car Églantine était douce. Désormais, un changement impalpable sopérait en elle.
Elle ressentait lirrésistible envie de se consacrer à elle-même, à ses anciennes passions : pourquoi pas remettre au goût du jour le piano oublié dans le salon? Ou toute autre activité ensommeillée, comme si une nouvelle vie palpitait sous la surface.
Sans se presser, elle se mit à esquisser des mouvements au côté de Gérard, en silence.
Il ne put sempêcher de lâcher, étonné
Tu na pas été un peu trop « rafistolée »? Tu tes soudain mise à jouer aux jeunettes, Églantine? Pourtant tes parfaite comme tu es, va donc plutôt nourrir Capucine et Biscotte, et prépare le petit-déj, jai la dalle…
Le médecin la formellement demandé, répondit Églantine, dune voix ferme inhabituelle, Si je veux vivre encore un peu, je dois my tenir. Ou bien tu désires déjà ma disparition?
Le choc sur le visage de Gérard aurait pu la faire éclater de rire. Mais il conclut que cétait une lubie passagère, conséquence sûrement de lhôpital, et ne protesta point lorsque, après quelques mouvements, elle commandait :
Bon, je moccupe du repas de Capucine et Biscotte, puis tu emmènes Biscotte te promener. Jen profite pour préparer le petit-déjeuner, ce sera bien plus efficace…
Églantine, elle-même, fut sidérée de voir son mari obtempérer sans broncher. Au fond, elle sentait, frémissante, une dissonance étrange.
Une force nouvelle, ou plutôt cinq; cinq élans inconnus la dirigeaient à présent, lui susurraient quelle avait pleinement le droit, par exemple, de jeter ses vieilles jupes ou manteaux et de sacheter une garde-robe flambant neuve avec son propre argent gagné depuis si longtemps.
Cette force répétait quelle devait entretenir son corps, devenir tonique, jouer de la musique, vivre.
Elle en dénombra cinq. Soudain, avec vertige, elle comprit: bien sûr, cinq fois transfusée, cinq donneurs inconnus. Leur énergie, leur audace avaient glissé en elle à travers un simple tube
On raconte que lors des greffes cardiaques, certains reçoivent avec lorgane les souvenirs, les envies, les dons de lautre; des talents innés pour la musique, pour la peinture qui naissent sans prévenir chez lopéré.
Désormais, quand elle posait les yeux sur Gérard, son regard navait plus la docilité dantan. Il y régnait une confiance nouvelle, née non pas des seuls avertissements du médecin, mais de ce mystérieux flot dénergie qui lhabitait.
Son mari, bien déconcerté, ne comprenait plus rien: son petit monde, peuplé de la docile Églantine, semblait partir en morceaux devant lui.
Tu sais, Gérard, osa-t-elle sans trembler, je crois avoir compris pourquoi tu as toujours cru que je ne faisais rien dimportant. Cest parce que tu ne regardais pas. Pas vu mon effort, ma fatigue, tout ce que je fais pour ton bien.
Aujourdhui, tu verras. Nen sois pas surpris: je vais jeter mes vieilles robes et pardessus pour en prendre de nouveaux. Je jouerai du piano; tu te moquais de moi, le conservatoire, mais jamais autre chose que la « Marche Turque» ou la « Tyrolienne », tu disais? Alors écoute…
Elle souleva le couvercle du piano, posa ses doigts, et fit jaillir des notes claires, oubliées et pourtant familières, inattendues même pour elle.
Gérard, ébahi, la contemplait bouche bée, puis souffla:
Églantine mais comment tu fais? Tu ny arrivais jamais! Tu es transformée, ce nest plus toi.
Sur son visage, une indéchiffrable stupéfaction, mâtinée dun soupçon deffroi.
Il lui semblait découvrir une inconnue devant lui: plus forte, plus résolue. Et ce bouleversement avait quelque chose de terrifiant, dinexplicable.
Églantine sourit.
Mais ce nétait plus le sourire timide et gêné, cétait une étincelle, lesquisse dune attente heureuse, une flambée dardeur attisée par les cinq énergies nouvelles en elle. Ce feu promettait non seulement la survie, mais la vraie vie.
Une vie qui lui appartiendrait, où il y aurait une place pour elle-même, ses volontés, et peut-être même pour un amour différent, renouvelé, plus équilibré et respectueux envers son mari.
Elle ignorait tout des vies des cinq donneurs, mais elle sentait quils portaient en eux force et talents.
Ils ne lui avaient pas seulement sauvé la vie: ils lavaient chargée de lumière, dune forme de bonheur complet et insoupçonné…
Gérard, ébloui, ne quittait plus des yeux sa nouvelle Églantine.
On dit quil ne faut pas chercher pourquoi il faut traverser certaines épreuves, maladies et tempêtes.
Lessentiel, cest surtout de comprendre pour quoi. Peut-être pour nous rappeler lincroyable beauté de lexistence.
Que la pluie, la neige, la gadoue ont leur magie. Tout jour reçu est un miracle : que ce soit le ciel, la première ou la dernière lueur du soleil.
Les sourires de nos proches, leur soutien, leurs faiblesses aussi, car au fond, nous ne sommes quhumains…
Et si un mari aimant ségare dans les grognements, il faut savoir le remettre à sa place : cela lui rappellera peut-être quil est un homme…
Tant que nous le pouvons, vivons sans compter, profitant de chaque instant, savourant tout ce qui nous est donné car il ne pourrait en être autrement…





