Capucine, pourquoi tu fais la tête ? Ce ne sont que des tomates, ça ne mord pas, dit Pierre, qui se tient près de la porte ouverte de son tout nouveau crossover flambant neuf, éclatant sous le soleil de printemps, en souriant dun air penaud.
Capucine inspire profondément, caressant le volant dont le cuir luisant sent encore le neuf de lusine. Cette voiture a été son rêve. Pendant trois ans, elle met de côté ses primes, renonce à des vacances chères, porte un vieux manteau, pour enfin soffrir ce véhicule. Pas de crédit, pas daide du mari, mais par elle-même. Lhabitacle est dun beige presque laiteux. Elle sait que ce décor nest pas pratique, mais elle veut ce luxe et cette propreté. Et voilà, quatre jours après lachat, on lui impose de transporter les plants que sa bellemère veut amener à la campagne.
Pierre, essaietelle de rester calme, bien que son cœur bouillonne. Regarde lintérieur, il est beige. Les plants de ta mère, cest de la terre, de leau et des vieux sachets de yaourt qui fuient toujours. Je ne les mets pas.
On fera tout proprement ! implore le mari. Maman a tout emballé. On mettra du papier journal, on les placera dans le coffre. On ne va pas appeler un camion pour dix caisses, non ? Elle serait fâchée. Tu connais Madame Sylvie, pour elle ces tomates sont comme des enfants. Elle les chouchoute depuis février.
Capucine sort de la voiture et claque la portière sans la faire trop claquer. Le soleil se reflète sur le capot immaculé.
Dix caisses ? répètetelle. Le weekend dernier, tu ne parlais que de « quelques boîtes ». Doù vient ce nombre ?
Il y a aussi des poivrons, des aubergines, des fleurs, des pétunias, je crois Pierre, sil te plaît. Le générateur de ma voiture est en panne, tu le sais, elle est au garage. La saison avance, maman panique, elle dit que les plants grandissent trop vite. Si on ne les amène pas aujourdhui, il y aura un scandale qui durera un mois.
Un scandale, sil y a de la boue sur ma nouvelle voiture, coupe Capucine. Appelle un taxi. « Cargoplus » ou un petit utilitaire. Je paie.
Tu ne comprends pas, baissetil la voix en regardant les fenêtres du deuxième étage où vit sa mère. Elle ne confiera pas les plants à un chauffeur. Elle dira quil les secoue, les casse. Elle veut que ce soit nous, avec amour, tu vois ?
Capucine observe son mari. Il a trentehuit ans, mais il ressemble à un écolier qui redoute la colère de sa mère plus quune guerre nucléaire.
Daccord, cèdetelle, sentant la faute quelle commet. Mais à une condition : tout doit aller dans le coffre, rien dans lhabitacle. Aucun pot. Et je vérifie chaque boîte pour massurer que le fond est sec. Compris ?
Compris ! Bien sûr ! Tu es la meilleure ! Pierre lembrasse sur la joue et fonce vers lentrée. Jarrive, on décharge vite !
Capucine attend près de la voiture, le cœur en vrac. Elle connaît Madame Sylvie depuis sept ans. Cette femme est une tempête bien intentionnée : elle peut vous noyer de tartes, tricoter un pull épineux et se vexer si on ne le porte pas. Sa maison de campagne est son sanctuaire.
Dix minutes plus tard, la porte de limmeuble souvre. Dabord Pierre, reculé, tenant une grosse boîte en carton humidifiée doù dépassent des tiges de tomates attachées à des chiffons. Ensuite Madame Sylvie, avec deux seaux en plastique remplis de verdure.
Fais gaffe, Pierre, ne fléchis pas ! ordonne la bellemère. Ce sont des « Cœur de Bœuf », des variétés rares ! Capucine, bonjour, ma chère ! Ouvre le coffre, le mari a les mains prises !
Capucine appuie sur le porteclé. Le couvercle du coffre glisse doucement vers le haut.
Madame Sylvie, bonjour. Cest quoi ? montretelle la boîte. Le fond est mouillé.
Ce nest pas mouillé, vous exagérez ! rétorque la mèreinlaw, posant les seaux sur le trottoir. Jai arrosé un peu ce matin pour que ça ne sèche pas en route. Il fait une chaleur de plomb !
Pierre charge la boîte dans le coffre. Capucine voit une tache sombre se répandre sur le tapis à poils neufs quelle a acheté spécialement pour protéger lhabitacle.
Stop ! crietelle. Pierre, enlèvela !
Questce qui se passe ? interrompt Madame Sylvie, tenant encore un pot.
Ça fuit ! Javais demandé un fond sec ! Pierre, cest de la terre et de leau !
Oh, une goutte, ce nest rien, hausse la bellemère. Cest de la terre, pas de lhuile. Ça sèche, on secoue. La voiture sert à transporter, pas à faire le ménage. On avait une vieille « 2CV », on y mettait du fumier et des patates, sans problème.
Madame Sylvie, ce nest pas une « 2CV », raisonne Capucine. Et je ne vais pas transporter du fumier. Pierre, retire la boîte. On met une bâche. Vous avez une bâche ?
Quelle bâche ? sétonne Pierre. Je pensais à du papier journal
Le papier journal se gâte en une minute ! Il faut une bâche épaisse, du film plastique !
Je nai aucune bâche, grogne la bellemaman. Jai mis tout ça dans la serre. Capucine, ne sois pas difficile. On le fera proprement, rien ne fuira plus, cest juste un petit filet qui déborde.
À ce moment, la voisine de Madame Sylvie, Madame Valérie, sort avec son petit chien.
Oh, Madame Sylvie, vous allez à la ferme ? jacassetelle. Et cest votre bellefille ? Elle a acheté une voiture ? Quelle fortune
Oui, Valérie, on va y aller, répond Madame Sylvie fort pour que tout le monde entende. La voiture est neuve, mais ça ne sert à rien. On se dispute comme au marché. Ma bellefille ne veut même pas mettre une tomate dans le coffre.
Capucine sent son visage rougir. Cest la tactique classique de la bellemère : mobiliser les témoins pour faire honte.
Pierre, va au magasin dà côté, il y a un magasin de bricolage, achète un rouleau de film plastique, souffletelle entre les dents.
Pourquoi dépenser de largent ? sindigne Madame Sylvie. Jai une vieille rideau de douche, je le ramène.
Pendant que Madame Sylvie part chercher le rideau, Pierre se trépigne.
Capucine, patience. On étale et on part. Il faut quarante minutes pour y aller.
Pierre, tu vois toutes ces caisses ? montretelle lentrée où saccumulent encore des boîtes, des bocaux, des paquets. Ça ne rentre pas dans le coffre, même si on les écrase avec nos pieds.
Bon on mettra un peu dans lhabitacle, sur le siège arrière. On les pose à côté des pieds.
Non. Jai dit non. Lhabitacle est beige, il faut le garder propre.
Madame Sylvie revient avec un rideau de douche jaune, collant au regard.
Voilà, du solide ! Pierre, étale.
Ils couvrent le coffre. Le chargement commence. Les caisses sont de toutes formes, en carton humide. Capucine surveille comme un faucon. Cinq caisses tiennent dans le coffre, le reste reste dehors, avec les seaux, des pelles enveloppées de chiffons, un grand sac de la bellemère.
Voilà, essuie Madame Sylvie la sueur du front, laissant une bande sale sur le visage. Le reste dans lhabitacle. Pierre, ouvre la porte arrière.
Madame Sylvie, on ne peut pas mettre ça dans lhabitacle, affirme fermement Capucine en refermant la porte arrière.
Comment cest impossible ? soffusque la bellemaman, les mains en lair. Où je le mets ? Sur ma tête ? Je lai cultivé pendant trois mois ! Tu sais combien coûtent les graines ?
Jai proposé de prendre un camion, dit Capucine. Tout rentre dedans.
Tu deviens folle ! crie Madame Sylvie. Les camions, ça coûte une fortune ! Et puis, jai expliqué que le livreur ne prendra pas soin des plants. Il les transporte et les jette. Chaque plant est fragile. Capucine, ouvre la voiture. Je mets les caisses sur mes pieds, je les tiens pendant tout le trajet.
Maman, intervient Pierre. Capucine a vraiment demandé lhabitacle est lumineux
Et toi aussi ? se tourne brusquement Madame Sylvie vers son fils. Tu es un marmot ! Tu ne respectes même pas ta propre mère ? Jai tout sacrifié, les nuits sans sommeil, et tu protèges la voiture ? Tant pis à votre bolide !
Elle saisit une boîte de jus, la coupe en deux, pleine de terre noire. La boîte se déchire, le fond se détache.
Ploc!
La terre noire, mouillée, mélangée aux racines, tombe en ruisselant sur les baskets blanches de Pierre et sur le seuil de la porte conducteur. Des éclats de boue volent sur le pantalon gris clair de Capucine.
Un silence lourd sinstalle.
Capucine regarde ses pantalons, puis la tache de terre sur le seuil, enfin les yeux de la bellemaman.
Oh ne dit que cela Madame Sylvie. Voilà, on a fait tourner la mère en bourrique! Tout à cause de votre nervosité! Si vous aviez ouvert le coffre tout de suite, rien ne se serait cassé.
Cest tout, murmure Capucine très bas.
Elle contourne la voiture, sassoit au volant et démarre le moteur.
Capucine ? Pierre la regarde, les pieds dans la boue. Où vastu ?
Au lavage, répondelle à travers la fenêtre ouverte. Vous appelez un taxi ou un camion. Peu importe. Je ne transporte plus les plants.
Tu nous laisses ici avec nos affaires ? sexclame Madame Sylvie, outrée. Tu nas aucune conscience! Pierre, dislui!
Capucine, attends ! saisittil la poignée de la porte. On ne peut pas faire ça! Laissemoi nettoyer
Retire ta main, Pierre, la voix de Capucine est glaciale. Jai prévenu. Jai proposé de payer le transport. Vous avez refusé. Résolvezvous le problème.
Elle engage la première vitesse et quitte lendroit, laissant le mari et la bellemaman au milieu de la cour, entourés de boîtes, de seaux et de terre. Dans le rétroviseur, elle voit Madame Sylvie agiter les bras et crier, tandis que Pierre baisse les épaules, résigné.
Capucine conduit, les mains tremblantes sur le volant. Elle ressent honte et colère. Depuis lenfance, on lui a enseigné à être une bonne fille, à respecter les aînés, à aider la famille. « Mieux vaut la paix que la querelle » le dicton de sa mère. Mais en voyant la tache de terre sur le seuil de sa voiture de rêve, une rage purificatrice monte en elle. Pourquoi son « non » ne comptetil pas? Pourquoi son effort estil dévalorisé pour un caprice? Un simple taxi aurait réglé le problème, ce nest pas une question de vie ou de mort, juste des plants.
Elle arrive au lavage. Le laveauto, un jeune homme, claque la langue en voyant la boue.
Des jardiniers? demandetil avec compassion.
Presque, soupire Capucine.
Pendant le lavage, son téléphone sonne sans cesse. Pierre, la bellemaman lappellent. Elle met le portable en silencieux.
De retour chez elle, elle se prépare un thé et sassoit à la fenêtre. Pierre nest pas revenu depuis quatre heures. Elle imagine le duo dans la cour, ramassant la terre, attendant le taxi, la mère qui le sermonne sans cesse.
Pierre rentre tard le soir, sale, épuisé, sentant la terre. Il passe silencieusement à la cuisine, se sert un verre deau et le boit dun trait.
Alors, satisfaite? lancetil sans la regarder. Maman a eu une crise, son tension a monté, elle a dû prendre du Corzan.
Vous avez appelé le taxi? demande calmement Capucine.
Oui. « Cargoplus ». Ils sont arrivés en vingt minutes, ont tout chargé, tout livré.
Tu vois, personne nest mort. Et la voiture est propre.
Capucine, ce nest pas la voiture! sénerve Pierre, frappant son verre sur la table. Cest la relation! Tu as montré à ma mère que ta voiture vaut plus quune personne. Elle a dit quelle ne reviendra plus chez nous.
Cest son choix, Pierre. Jai proposé le taxi dès le départ, jétais prête à payer. Elle voulait que je porte de la terre dans un habitacle beige. Pourquoi? Pour affirmer son pouvoir?
Elle est vieille, elle a ses petites manies! Elle aurait pu céder!
Mais je ne veux pas céder quand cela me nuit, réplique Capucine en se levant. Je respecte ta mère, mais jexige du respect pour moi et pour mes affaires. Si elle demandait de lemmener à lhôpital, je le ferais sans hésiter. Mais transporter du fumier et de la terre quand des services de livraison existent, cest absurde. Je ne participerai plus.
Pierre reste silencieux, les yeux dans le vide, puis soupire lourdement.
La moitié des plants est morte, annoncetil soudain. Celle qui est tombée. Et dans le coffre, pendant quon retirait les caisses, une autre sest renversée. Jai essuyé, mais il faudra probablement le pressing.
Capucine ferme les yeux.
Je lavais dit.
Je lai dit, acquiesce le mari. Écoute tu lappelleras demain? Pour texcuser? Juste pour la forme, pour réparer les choses. Son anniversaire approche, on y va?
Je ne mexcuserai pas, Pierre. Je nai rien fait de mal. Jai défendu mes limites. Si elle veut parler, je suis ouverte. Mais je ne transporterai plus de plants, de vieux canapés ou de sacs de pommes de terre dans cette voiture. Point final.
Les deux semaines suivantes sécoulent dans un silence glacial. Madame Sylvie ne lappelle plus délibérément. Pierre reçoit des appels où elle se plaint dune « serpent que vous avez réchauffé ». Capucine tient bon. Chaque fois quelle monte dans lhabitacle éclatant de sa voiture, elle se rappelle avoir bien agi.
Samedi, Pierre se prépare à partir à la campagne.
Tu viens? demandetil sans grand espoir. Les fraises sont prêtes. Maman semble un peu plus calme, elle demande pourquoi tu ne viens pas.
Capucine réfléchit. Se cacher éternellement serait stupide.
Jy vais, mais avec ma propre voiture. Et si on me demande de sortir les déchets ou de porter du fumier, je tourne les talons et je men vais.
Daccord, répond Pierre en souriant en coin. Pas de fumier.
À la campagne, le silence les accueille. Madame Sylvie travaille dans les platesbandes. En voyant la bellefilleCapucine, satisfaite de sa décision, regarde le potager éclatant et se promet de ne jamais laisser personne piétiner son bonheur.





