CHEZ NOUS…VERS NOTRE FILS…

Dans le salon de Marie Dupont, la vieille horloge sonne le crépuscule quand son fils, Alexandre, décroche le téléphone.
«Non, maman, ne viens pas maintenant, cest trop loin», lance-til dune voix fatiguée. «Un train toute la nuit, et tu nes plus toute jeune. À quoi bon ce déplacement? En plus, le printemps est arrivé, tu dois être occupée dans ton jardin.»

Marie serre les poings, les yeux embués de larmes retenues.
«Mon fils, cest justement parce que ça fait longtemps quon ne sest pas vus que je veux venir! Jai besoin de voir ta femme, de connaître ma bellefille, comme on dit: «on ne connaît pas la sœur de son frère avant de lavoir rencontrée».»

Alexandre hésite, puis propose un compromis.
«Attends jusquà la fin du mois, on se retrouve à Pâques, il y aura plein de jours de congé.»

Marie, qui depuis des mois préparait son sac, ses économies, ses recettes, accepte. Elle aurait pu partir immédiatement, mais elle a cédé à la suggestion de son fils, croyant que le temps finirait par les unir.

Les jours passent. Alexandre ne revient pas. Les appels restent sans réponse, puis il rappelle, pressé, expliquant quil est débordé et que Marie ne doit pas perdre son temps à venir. Le cœur de Marie se serre. Elle avait tout organisé pour accueillir le nouveau couple, mais la porte reste close.

Marie avait eu Alexandre à trente ans, après une vie de célibataire. Elle avait choisi davoir un enfant, même si les jugements la tournaient en dérision. Sans fortune, sans maison, elle bricolait, travaillait à la blanchisserie, au supermarché, à la couture, pour que son fils nait jamais manqué de rien. Quand il est parti à luniversité à Paris, elle a même traversé la frontière pour lAllemagne, travaillant dans une usine afin de lui envoyer largent nécessaire à ses frais de scolarité et de logement. Le père à Paris, Alexandre, a fini par gagner sa vie au bout de trois années détudes et de petits boulots.

Les rares visites de son fils se résumaient à un passage par an, et Marie, qui navait jamais quitté sa petite ville de SaintÉtienne, navait jamais mis les pieds à Paris. Elle sétait promis que, lorsquil se marierait, elle serait présente. Elle a mis de côté un peu plus de mille cinq cents euros, pensant les offrir pour le mariage.

Six mois auparavant, Alexandre a annoncé la nouvelle tant attendue : il allait se marier.
«Maman, ne viens pas; nous allons juste nous fiancer maintenant, le vrai mariage viendra plus tard,» lavertitil.

Marie, blessée, accepte de faire connaissance avec la future épouse via une vidéo. Solène apparaît à lécran : belle, élégante, vêtue dune robe de créateur, fille dun riche entrepreneur parisien. Marie ne voit que la réussite de son fils, le bonheur apparent.

Le jour tant attendu arrive. Marie, la tête pleine despoir, monte à bord du TER, serre un pain de campagne sous le bras, emporte des bocaux de confiture de framboise, des pommes séchées, des betteraves marinées, des œufs durs, des champignons en conserve, des cornichons, des tomates cerises et des pommes de terre. Avant de monter, elle appelle Alexandre.
«Maman, tu ne peux pas! Je suis au travail, je ne pourrai même pas taccueillir. Prends un taxi et viens à ladresse que je tenvoie.»

Marie arrive à la gare de ParisGare de Lyon, paie un taxi qui lui coûte une petite fortune. Le chauffeur passe devant les quais de la Seine, les façades Haussmanniennes, les cafés qui séveillent, et la ville semble la regarder passer comme un tableau vivant.

La porte du petit appartement souvre sur Solène, qui ne sourit pas, ne lembrasse pas, et, dune voix sèche, linvite simplement à déposer ses affaires sur la table de la cuisine. Alexandre nest pas encore rentré, parti tôt pour son service dingénieur.

Marie commence à déballer ses provisions : pommes de terre, betteraves, œufs, pommes séchées, champignons, cornichons, tomates, confitures. Solène observe en silence, puis réplique:
«Tout ça est inutile, nous ne mangeons pas comme ça; on se fait livrer tous les jours, et je naime pas cuisiner, ça sent mauvais pendant des heures.»

Avant même que Marie ne puisse répondre, un petit garçon de trois ans fait irruption dans la cuisine.
«Voici mon fils, Daniel,» annonce Solène.
«Daniel?» sétonne Marie.
«Non, cest Daniel, pas Danilo. Jen ai assez quon déforme les prénoms.»

Marie, les yeux embués, se sent trahie. Elle ne comprend pas pourquoi son fils na jamais parlé de sa femme ni de son enfant. Le silence de Solène est glacial, comme un mur de glace.

En tournant le regard, Marie remarque un grand portrait de mariage accroché au mur.
«Ah! Pas de cérémonie? Au moins vous avez une belle photo,» tentetelle de dévier la conversation.
«Il y a bien eu un mariage, deux cents invités. Cest seulement vous qui nétiez pas là, Alexandre a dit que vous étiez malade. Peutêtre que cest mieux ainsi,» réplique Solène, en le mesurant de la tête aux pieds.

«Vous avez prévu le petitdéjeuner?» demande Marie.
«Je le prendrai,» répond Solène, posant une tasse de thé et quelques tranches de fromage onctueux.

Marie, habituée à un petitdéjeuner copieux avant de repartir, veut saisir des œufs et du pain frais. Solène linterdit sèchement: «Pas dœufs, lodeur reste trop longtemps.» Elle refuse même le pain, prétextant un régime sain.

Désemparée, Marie sassoit, le thé refroidit dans son verre. Le petit Daniel se colle à ses jambes, voulant un câlin, mais Solène le repousse dun geste brusque: «Ce nest pas permis, vous ne savez pas ce que vous apportez.»

Marie tend alors un pot de confiture de framboise à Daniel, promettant une délicieuse garniture pour des crêpes. Solène saisit le pot dun coup de main furieux:
«Combien de fois fautil le répéter? Nous sommes au régime, pas de sucre!»

Les larmes montent, le thé reste à moitié bu, Marie quitte la cuisine, enfilant des chaussures, sans obtenir la moindre réaction de Solène. Dans le couloir, elle sallonge sur un banc, les sanglots libèrent enfin la douleur accumulée.

Après un moment, elle voit Solène sortir avec Daniel, jetant la boîte de confiture dans la poubelle comme si elle était une offense. Aucun mot, aucun regard. Marie range les affaires, part en direction de la gare. Un autre voyageur, compatissant, lui vend un ticket de soirée à prix réduit.

À la gare, un petit bistrot laccueille. Elle commande une soupe à loignon, un steakfrites, des pommes de terre sautées, un peu de salade verte. Elle paie, se demandant si elle a bien mérité ce repas simple mais réconfortant. Elle dépose ses bagages dans un casier, profite de quelques heures pour flâner dans les rues de Paris, admirant les toits de zinc, les monuments illuminés, se perdant un instant dans la beauté de la ville.

Dans le wagon de nuit, elle ne trouve pas le sommeil. Les larmes continuent de couler, la solitude létreint. Elle se sent trahie, abandonnée par le seul fils qui portait ses espoirs.

Maintenant, elle se demande quoi faire de largent quelle avait mis de côté pour le mariage. Rendre les mille cinq cents euros à Alexandre, pour quil sache que sa mère a toujours veillé sur lui? Ou garder cet argent, après tout le cœur brisé quelle a donné?

La scène se clôt sur le visage de Marie, éclairé par la lueur blafarde du wagon, où le bruit du train ressemble à un cœur qui bat, incertain, mais toujours vivant.

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