Que lui a-t-elle fait à mon fils ?!

«Questce quelle a fait avec mon fils?!»

Mathilde Dubois saffaire dans la cuisine, les yeux rivés sur lhorloge, attendant que son fils André rentre avec sa fiancée. Le four diffuse le parfum du canard à lorange, les petits feuilletés à la viande commencent à dorer, et le réfrigérateur garde à lair le terrine de poisson qui vient de prendre forme.

Mathilde adore recevoir, la table déborde de mets quelle a commencé à préparer depuis la veille. Et aujourdhui, les invités sont spéciaux! André sort avec Élodie depuis un an, et il a enfin décidé de la présenter aux parents.

Le téléphone sonne. Après un rapide coup dœil dans le miroir, Mathilde ouvre la porte.

«Mon petit, bonjour! Entre, je te mets ta veste,» laccueille-telle dune voix douce. André, un peu gêné, laisse passer Élodie en premier, puis sen occupe de la veste.

«Élodie, voici ma mère, Mathilde,» lancetil.

Mathilde remarque immédiatement la silhouette frêle dÉlodie, quelle associe à une santé fragile, et la petite tatouage qui orne son poignet. Elle hausse un sourcil, mais garde le silence, laissant son fils vanter les qualités de sa compagne.

«Bonsoir, Mathilde, enchantée de vous rencontrer,» dit Élodie avec un sourire radieux.

Mathilde voit André la dévorer du regard, ladmirant comme on admire un tableau.

La conversation autour de la table se déroule tranquillement, jusquà ce que Mathilde remarque que le fils mange à peine, son assiette reste à moitié vide et quÉlodie ne lui tend même pas de petites bouchées. Dun ton un peu sévère, elle se lève, sapproche dAndré et commence à lui servir à petites cuillerées.

«Maman, je peux le faire tout seul,» tentetil de la retenir, mais les années dobéissance lont appris à ne pas se battre contre sa mère.

Après avoir sauvé son fils dune famine imaginaire, Mathilde se tourne vers Élodie, mais celleci, sans se laisser impressionner, répond :

«Mathilde, tout a lair délicieux, mais je ne mange pas ce type de plat. Jai déjà pris trois fois ma petite salade verte, pourriezvous me donner la recette?»

«Quelle bêtise! Ce canard à lorange, cest notre secret de famille», rétorque Mathilde en posant une cuisse de canard, du pain au saumon et quelques cuillères de salade de pommes de terre sur la même assiette.

«Maman, ce nest pas nécessaire, Élodie surveille son alimentation depuis longtemps,» intervient André.

«Allez, les jeunes, cest ça la vraie cuisine!» ajoutetelle.

Son mari Marcel, qui venait de sortir de la salle à manger, ouvre la bouche pour protester, mais se tait sous le regard ferme de Mathilde.

Satisfaite des assiettes bien remplies, Mathilde prend place. Elle se lance dans le rappel de son enfance, où ils mangeaient du lard, des pommes de terre et du lait, et se dit que tout le monde était en pleine forme.

«Maman, même le médecin ta conseillé de faire attention à ce que tu manges. Tu te plains souvent de fatigue,» lance André.

«Ce ne sont que des sottises. Vous ne prenez même pas le petitdéjeuner chez vous, nestce pas?»

André et Élodie séchangent un sourire.

«On mange équilibré, maman. Plein de légumes, et jessaie déviter la nourriture trop lourde,» répond André.

Mathilde reste bouchebée. Son fils a maigri! Elle sinquiète : «Comment Élodie te nourrit?»

«Pourquoi Élodie? Nous cuisinons ensemble, tous les deux, après le travail, on commande souvent des plats à emporter,» expliquetil.

«Cest même plus économique! Le plat est propre, le temps libre on le consacre à autre chose,» ajoute Élodie.

Mathilde, encore sous le choc, se souvient de ses propres jeunes années où le mari ne faisait jamais la vaisselle. Elle se demande comment André se retrouve à cuisiner, alors que son père ne se souciait même pas de peler les patates.

Elle se lance dans un monologue, rappelant que la femme doit garder la maison propre, préparer des repas copieux, veiller aux vêtements du mari. Marcel nétait jamais bon à repasser, et elle en était fière. Aujourdhui, elle est horrifiée par le mode de vie dAndré.

«Comment se faitil que tu cuisines, mon fils? Tu as un travail épuisant, il faut que tu te reposes,» sinquiètetelle. «Élodie, un homme ne doit pas faire ça, sinon le bonheur ne durera pas.»

«Élodie travaille aussi, parfois même plus que moi. On partage tout à parts égales, et on nest pas malheureux,» réplique André, un brin irrité.

Mathilde naime pas que son fils lui parle sur le ton du commandement. Elle se souvient quavant il était un petit chaton doux, mais maintenant il ne ressemble plus à rien.

Elle décide datténuer le ton :

«Bon, cest votre affaire, je vais vous laisser, passez quand vous voulez, sinon il ne restera que des os,» ditelle en plaisantant sur la maigreur dÉlodie.

La discussion continue, Élodie raconte quelle travaille dans la communication, organise des concerts, voyage beaucoup. Mathilde, intriguée, se demande comment une femme peut tant se déplacer alors que le foyer doit rester au chaud.

Finalement, Mathilde aborde le sujet du tatouage :

«Élodie, cest quoi ce dessin sur ton poignet? Un petit truc denfants?»

«Nous lavons fait avec André il y a six mois, on aime ça,» répondtelle, sûre delle.

Mathilde, choquée, sécrie :

«Mon fils, ces tatouages Ce sont faits par des détenus!»

André, hésitant, ne sait quoi dire, et son père Marcel reste muet.

Élodie, toujours sereine, dit :

«Le monde change, les tatouages sont à la mode, on peut toujours les enlever, et mon fils a vingthuit ans, il décide tout seul.»

Mathilde est à deux doigts détouffer devant tant daudace.

«Tu dépasses les limites, il faut que les parents décident!»

André, avec un petit sourire, répond :

«Maman, cest moi qui décide maintenant,»

Le dîner se termine rapidement, les deux jeunes rangent leurs affaires et partent. Mathilde reste seule, lave la vaisselle pendant que Marcel somnole sur le canapé, le journal à la main. Mille pensées tourbillonnent dans sa tête. Elle ne comprend pas comment son fils a pu se retrouver dans une telle situation. Il semble heureux, il parle souvent au téléphone de lappui dÉlodie, elle est bien éduquée, elle a des moyens, elle vient dune famille respectable Mais estce réellement normal aujourdhui ?

Mathilde se considère toujours comme la bonne hôtesse depuis toujours, ne sarrêtant jamais tant que la dernière tasse nest pas lavée. Les petites disputes de couple surviennent, son mari a eu des liaisons quand il était plus jeune, elle la pardonné, mais le mariage a fonctionné: ils ont fêté leurs trente années de noces récemment. Aujourdhui, ils se parlent peu, Marcel passe ses soirées devant la télé, elle tricote, soccupe du jardin, discute avec ses amies au téléphone. De quoi parler quand tout a déjà été dit?

Le fils seratil heureux avec cette fille? Faitil une erreur? André a changé Sa voix est plus ferme, au travail les choses saméliorent grâce aux conseils dÉlodie. Il appelle moins souvent, mais il aide toujours quand la mère lappelle, sauf quand il a des projets avec sa fiancée. Il refuse de revenir à la campagne, il dit que cest plus économique dacheter en magasin, même si on pourrait cultiver ses propres pommes de terre. Mathilde comprend de moins en moins son fils.

Quoi quil en soit, cest son choix, mais la parole de la mère compte encore un peu. On verra bien qui lemportera.

André et Élodie rentrent chez eux. André sexcuse encore une fois auprès dÉlodie, qui, avec un sourire, répond :

«Je my attendais, pas de souci, je comprends les imprévus. Reste à mes côtés, daccord? Cest le plus important.»

«Bien sûr,» répond André en lembrassant sur le front.

La vie de couple sannonce mouvementée.

Clara se promène dans un immense hypermarché parisien. Le labyrinthe des rayons est si tentaculaire quon pourrait sy perdre: les responsables du merchandising se sont assurés que lon ne sorte jamais du tourbillon de produits brillamment présentés.

«Tout ce quil faut pour le plaisir! Que désirezvous? Des fruits? Voilà!»

Dans les paniers en osier, des grenades géantes éclatantes côtoient des cerises juteuses. Les pêches, au toucher doux comme la peau dun bébé, semblent appeler à être croquées. Les poires se déclinent en mille variétés. Les bananes passent du vert au jaune éclatant, tandis que les pommes, presque bordeaux, scintillent derrière le verre. Des grappes de raisin miel se balancent dans de petites boîtes, invitant les clients: «Achetez, achetez!»

Clara sarrête un instant, admire le jus dorange sucré et les baies. Elle continue son chemin, passe devant les frigos où, derrière les vitrines impeccables, sempilent bouteilles, pots de yaourt, Fromage: Camembert, Roquefort, lait, crème, quarantesix produits différents.

On pourrait prendre un pot de fromage blanc, y ajouter une cuillère de confiture de cerise et se régaler. Ou bien choisir un petit fromage de chèvre, diton, bon pour la santé. Ou encore un milkshake à la vanille, celui que le petit Hugo aimait prendre au «Bistrot des Anges» quand il était plus jeune. Aujourdhui, il suffit dune bouteille prête à boire, et plus besoin de faire la queue.

En pensant à Hugo, le cœur de Clara se serre. Il y a des années, ils étaient assis à la terrasse dun café, le petit Hugo buvait son milkshake à la paille, la paille grinçait dans le fond du verre. Où est maintenant ce petit Hugo? Le café du coin a disparu, remplacé par un bar à sushis sur la rue de la Gare. Clara ne sait même pas à quoi ça ressemble, elle passe à côté sans même regarder la vitrine.

Près des caisses surgelées, un couple discute :

«Prendsles tout de suite, il y a moins de glace!», lance la femme en short à motifs marins.

Lhomme, son mari, répond en remplissant un sac de petits insectes rouges qui ressemblent à des criquets.

Ce monsieur ressemble plus à un camarade décole dHugo quà son fils : il est trapu, le visage rond, les yeux clairs, lair bonhomme. Clara ne peut sempêcher de demander :

«Questce que vous prenez?»

«Des crevettes,» répond la femme, puis ajoute rapidement, «Mais ça ne vous plaira pas.»

«Pourquoi?»

«Vous avez déjà goûté des écrevisses?» intervient lhomme, «On les fait en sauce au persil, parfaites avec une bière.»

Clara hoche la tête, avoue navoir jamais essayé.

«Tous les gars attrapent ça!», sexclame lhomme.

«Dans ma famille, il ny avait que des filles, mon père est mort à la guerre, il ne reste que ma mère et mes trois sœurs. Pas décrevilles, non.»

Le regard de lhomme devient plein de compassion, et Clara se sent attirée par cette chaleur inattendue. Cest comme si une porte se découvrait, linvitant à un foyer chaleureux au milieu du froid du supermarché.

Finalement, Clara se lance et raconte à linconnu le décès de son mari lan dernier, la perte de son fils trois mois plus tard, sa solitude, labsence de bellefille, et son anniversaire qui approche. Elle explique quelle a 87ans, quelle vient du petit village de Doulon, où elle a vu les avions alliés passer pendant la guerre, que sa mère la tenait à lécart des fenêtres. Elle parle du manque de Hugo, du voisin grincheux qui la harcèle chaque soir, et du fait quelle ne sait plus quoi acheter pour se faire plaisir.

Elle souhaite simplement quon lécoute, que lon lui prête oreille, car cela fait longtemps quelle na parlé à personne.

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