– Ne touche pas à mes tomates ! C’est tout ce qui me reste, criait la voisine par-dessus la clôture.

Je me souviens dune période lointaine, quand je minstallaïje dans la petite bourgade de SaintLoupsurMer, à trois cents kilomètres de Paris. Le village était entouré de champs dherbes folles, de pommiers vieillissants et de vieux murs en pierre, héritage dune époque révolue.

«Ne touchez pas à mes tomates! Cest tout ce qui me reste,» hurlait une voisine à travers la clôture, le visage rougi par la colère.

Paule Léger, vous ne voudriez pas dabord faire connaissance avec les voisins?, répliqua Zélie Leblanc en tendant un gâteau aux pommes encore fumant. Dans la campagne, on ne peut pas vivre sans voisinage; le robinet peut fuir ou lélectricité se couper à tout moment.

Zélie essuya ses mains sur son tablier et posa la lourde plaque de cuisson. Le parfum de cannelle et de pommes rôties emplit la petite cuisine de la maison ancestrale que ma mère, Marie Dupont, mavait léguée.

Merci, Zélie, mais je suis plutôt réservée,avouaije, embarrassée. Je suis venue ici pour le calme, pour trier les affaires de ma mère.

Oh, ma petite, je comprends,répondit la vieille dame en ajustant la mèche argentée qui sétait échappée de son foulard. Le royaume céleste de votre mère, Marie, était un lieu de lumière. Mais il te faut au moins saluer Valérie Simon, qui vit juste à côté, depuis trente ans. Elles ne sentendaient pas avec ma mère, mais les voisins sentraident toujours.

Je hochai la tête, déjà imaginaire en train de siroter du thé seul, feuilletant le vieil album photo de ma mère. Après mon divorce, javais enfin obtenu un congé de mon agence de communication à Paris, et javais choisi de le passer dans ce hameau paisible, en espérant réparer mes plaies intérieures tout en remettant en ordre le domaine familial.

Lorsque Zélie partit, je revêtis un vieux jean, un tshirt, nouai un foulard autour de la tête et sortis dans le jardin. Le terrain de ma mère était envahi de mauvaises herbes depuis près dun an ; nul ne lavait entretenu depuis son décès. Il me fallait tailler les pommiers, remettre les platesbandes en forme, réparer la clôture branlante.

Armée dun sécateur, je commençai à couper les ronces qui bordaient la terre. Les épines accrochèrent mes manches, griffèrent mes doigts, mais ce labeur, étrange mais apaisant, atténuait la douleur du cœur.

Soudain, un bruissement surgit derrière la clôture, suivi dune voix sèche:

Qui êtesvous? Que faitesvous sur le terrain de Marie?

Je me redressai et vis une femme âgée, le visage ridé par le temps, un vieux foulard en lin délavé sur la tête, des ciseaux de jardin à la main.

Bonjour,répondisje poliment. Je suis Élise Martin, fille de Marie Dupont. Jai hérité de cette maison.

La dame plissa les yeux, examinant mon visage.

Fille? Je ne savais pas que Marie avait une fille. Elle nen a jamais parlé.

Un pincement traversa mon cœur. Ma relation avec ma mère avait toujours été difficile. Après le divorce de mes parents, je suis restée à Paris avec mon père, tandis que ma mère était partie sinstaller ici, dans la maison familiale. Nos rencontres étaient rares, limitées aux appels durant les fêtes.

Nous nétions pas proches ces dernières années,déclaraije doucement. Vous devez être Valérie? Zélie men a parlé.

Zélie?soupira la voisine. Cette commère parcourt tout le village avec ses tartes, juste pour recueillir les ragots. Oui, je suis Valérie. Jhabite ici depuis que votre mère courait encore avec des tresses au vent.

Je souris, imaginant ma mère jeune.

Enchantée, Valérie. Je compte rester un moment, remettre le jardin en état.

Valérie scruta les platesbancs envahies.

Marie a laissé les cultures à labandon lan dernier, trop malade pour sen occuper. Je laidais quand je le pouvais, mais mon dos ne se plie plus comme avant.Elle fronça les sourcils. Ne touchez pas trop à ce fraisier. Il a déjà grandi contre ma clôture. Si vous le brisez, moi aussi je ne pourrai plus profiter de mes framboises en hiver.

Je ferai attention,acquiescéje, surprise par ce changement de ton.

Toute la journée, je nettoyai les allées, élaguais les branches mortes, désherbais. Au crépuscule, mes mains bourdonnaient de fatigue, mais mon âme se sentait plus légère. Il y avait quelque chose de juste à revenir à la terre, à ses racines.

Le lendemain matin, je me réveillai au bruit dune agitation. En regardant par la fenêtre, je vis Valérie au bord de la clôture, saffairer à quelque chose. Je me précipitai dehors.

Bonjour,dîtesje. Vous avez perdu quelque chose?

Valérie se raidit, tenant une bouteille en plastique à moitié découpée.

Ce sont les limaces,grognatelle. Elles rampent depuis votre terrain et dévorent mes fraises.

Je nai pas encore traité le sol,répliquaije,mais je men occuperai aujourdhui. Besoin daide pour les limaces?

Je me débrouille,coupaitelle. Surveillez votre clôture, elle est en ruine, sinon mes tomates tomberont.

Je regardai la vieille clôture de bois: plusieurs planches étaient pourries, les poteaux penchaient. Derrière, les tomates de Valérie, attachées à de petits piquets, brillaient sous le soleil.

Je la réparerai,promisje.Peutvous conseiller? Je ne sais rien en menuiserie.

Valérie adoucit son ton.

Faites appel à Pierre Durand, le menuisier dAvranches. Il est habile et pas cher.

Je le remerciai et mattelai au travail. Les jours qui suivirent, je rangeai la maison, triai les affaires de ma mère, parfois marrêtant pour feuilleter son album ou simplement rester assise, les souvenirs en tête. Chaque matin, je remarquai Valérie qui prenait soin de ses tomates, leur murmurant des mots doux, les attachant soigneusement, les arrosant dun mélange secret.

Quelles belles tomates!déclaraje un jour, en arrosant mes platesbancs.

«Cœur de bœuf», un vieux cépage,réponditelle fièrement. Marie envierait mes fruits, elle navait pas la main pour les cultiver.

Comment les cultiver?demandaije.

Pourquoi? Vous reviendrez à Paris après une semaine et vous partirez à nouveau. Qui soccupera delles?

Je ne prévois pas de revenir tout de suite,répliquaije doucement. Après mon divorce, je veux repartir à zéro, peutêtre ici.

Valérie me regarda, ses yeux reflétant à la fois compréhension et tristesse.

Très bien, je vous montrerai, si cela vous intéresse. Venez le soir, on boira du thé.

Ce soirlà, avec le gâteau aux pommes de Zélie sous le bras, je franchis la porte de Valérie. Sa maison était aussi vieille que celle de ma mère, mais impeccablement entretenue: la porte peinte, les rideaux bien repassés, le parquet qui craquait doucement sous les pas.

Autour du thé, Valérie me parla de ses tomates avec la passion dune mère:

Il faut une bonne semence. Je les trempe dans du permanganate, puis je les garde au chaud jusquà la germination. Je ne les plante que les jours où la lune est favorable

Jécoutais, étonnée par son savoir encyclopédique. La conversation glissa ensuite sur dautres sujets.

Et votre mari?demandatelle soudain. Pourquoi un seul enfant? De nos jours, on a deux ou trois.

Je pris une profonde inspiration.

Serge et moi avons vécu quinze ans. Nous voulions des enfants, mais rien na fonctionné. Il a fini par rencontrer une collègue, qui est tombée enceinte rapidement. Maintenant il a une nouvelle famille et une petite fille.

Serge, quel imbécile!sexclama Valérie. Vous avez le cœur doux, les mains dartisan. Perdre une femme comme ça on ne le supporte pas.

Un rire bref séchappa de mes lèvres. Cette franchise me réconforta.

Le lendemain, jengageai Pierre Durand pour la clôture. Pendant quil travaillait, je continuai à nettoyer les platesbancs, à mapprocher peu à peu de la frontière du terrain de Valérie. Jobservai ses plants de tomates, lourds de fruits, pencher vers ma clôture.

Valérie!criaije. Puisjeje vous aide à attacher les tomates? Elles se penchent trop.

Pas de réponse. Je pris quelques bâtons de bambou dans le grenier, glissai ma main à travers louverture de la clôture pour soutenir les branches.

Ne touchez pas à mes tomates! Cest tout ce quil me reste!hurla la voisine, surgissant furieuse de lautre côté du mur.

Je retirai ma main, griffée par un clou.

Je voulais seulement aider

Je nai pas besoin de votre aide!répliqua Valérie, le souffle court, le visage rouge de colère. Jai toujours géré moimême, et je le ferai encore!

Pierre, qui réparait la clôture à proximité, secoua la tête.

Ne vous fâchez pas, ma fille. Ces tomates sont comme des enfants pour Valérie. Après la mort de son fils dans un accident, elle na plus rien dautre.

Je restai stupéfaite, observant la vieille femme caresser doucement les plants, murmurant des mots tendres. Le tableau changea complètement.

Cette nuit, je ne dormis pas, le cœur lourd, pensant à Valérie et à ses tomates. Au matin, je revins, déterminée.

Valérie, je suis désolée pour hier,disje en regardant ses traits crispés. Je ne voulais pas vous troubler, juste éviter que les tomates tombent.

Elle resta muette un instant, puis, dune voix plus douce,

Vous avez raison, mon dos me fait souffrir, je ne peux plus me pencher. Peutêtre pourriezvous venir maider à arroser et désherber? Et menseigner comment prendre soin des tomates correctement.

Je proposai timidement daider régulièrement, et après une longue pause, elle accepta.

Ainsi commencèrent nos matins au lever du jour. Valérie était une enseignante sévère: chaque geste était critiqué, chaque coupe remise en question. Mais peu à peu, ses remarques sadoucirent, et parfois, je captais un hochement de tête approbateur.

Un aprèsmidi, après avoir attaché de nouvelles branches, Valérie me confia soudain:

Javais un fils, Michel, un bel ingénieur. Il a acheté une moto, sest lancé sur la route et est mort à vingttrois ans.

Je restai silencieuse, peur de briser le silence fragile.

Mon mari est mort un an après les funérailles, le cœur brisé,continuatelle. Et puis, jai planté ces tomates. Au début, je pensais que ce serait la dernière fois. Mais elles ont grandi, fortes, malgré tout. Tant quelles pousseront, je vivrai.

Je comprends maintenant pourquoi vous les protégez tant,ditje doucement. Elles sont plus que des plantes pour vous.

Ta mère le comprenait,répondittelle. Nous nétions pas proches, mais quand jai été malade il y a trois ans, elle venait chaque jour arroser ces plants pendant que jétais à lhôpital. À son retour, tout était encore intact. Nous nous réconciliâmes alors.

Je mentionnai le journal intime que javais trouvé, où ma mère écrivait: «Valérie têtue comme un âne, mais le cœur dor. Ses tomates, un miracle.»

Valérie éclata en sanglots, essuyant les larmes avec le bord de son tablier.

Elle était bonne. Triste quelle ne vous ait pas parlé plus souvent.

Vraiment?surprisje. Je pensais quelle mavait oubliée

Pas du tout, ma fille. Elle était fière de vous, de votre travail à Paris, même si elle nosait pas venir vous voir.

Un poids lourd sinstalla dans ma gorge, les mots non dits entre ma mère et moi saccumulaient comme des nuages dété.

Prenons le thé,proposatelle soudainement. Jai fait une tarte aux cerises hier.

Autour du thé, nous continuâmes à parler: de ma mère, du passé, de la vie dans le village. Valérie raconta des anecdotes sur Marie, et je redécouvris ma mère à travers les souvenirs dune autre femme.

Demain, passezvous chez moi pour la nuit. La pleine lune sera idéale pour tremper les graines du prochain printemps. Je vous montrerai comment choisir les meilleures, afin que vous puissiez, vous aussi, cultiver vos propres tomates.

Lan prochain?interrogeaje.

Pourquoi pas?répondittelle en riant. Vous avez les mêmes mains que votre mère, il ne vous manque plus que la pratique.

Un sourire se dessina sur mon visage. Pour la première fois depuis longtemps, je sentis que javais trouvé ma place. Dans cette vieille maison maternelle, à côté de la voisine bourrue mais au grand cœur, parmi les pommiers et les rangées de tomates.

Je resterai peutêtre ici pour toujours,Et ainsi, chaque matin, le chant des oiseaux, le parfum des tomates mûres et le rire partagé avec Valérie me rappela que le foyer nest pas seulement une bâtisse, mais le fil invisible qui relie les cœurs à travers le temps.

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– Ne touche pas à mes tomates ! C’est tout ce qui me reste, criait la voisine par-dessus la clôture.
Tu me mets à la porte ? De chez moi ? — Le mari est sous le choc — Fais ta valise, Jean. Et pars. Il s’immobilise. — Tu me vires ? De chez moi ? — L’appartement est en crédit. C’est moi qui rembourse. Rien de ta poche depuis six mois. — J’ai payé ! Avant ! — Jean, pars. Je suis sérieuse. Je ne veux plus vivre comme ça. Claire s’est enfermée dans la salle de bains – le soir, elle avait juste envie d’être seule un instant. Son mari ne lui a même pas laissé le temps de se laver. — Claire, la petite hurle. Tu vas rester planquée encore longtemps ? — il martèle la porte. — J’ai une partie dans cinq minutes, faut que je reste concentré ! Claire soupire, ferme le robinet et sort en silence. Dans la chambre d’enfant, leur fille pleure à chaudes larmes dans son lit à barreaux. — Doucement, ma chérie — Claire la prend dans ses bras, malgré son dos douloureux. — Papa est occupé. Papa, c’est un homme important : il sauve le monde sur internet. Jean, déjà vissé à son ordinateur dans la pièce d’à côté, met son casque. Plus rien ne l’atteint. Une heure plus tard, elle jette quand même un œil dans la pièce : — Jean, — dit-elle en berçant leur fille. — Tu as touché ta paie ? On doit rembourser le crédit après-demain. Et il n’y a presque plus de couches. Il hausse l’épaule sans retirer son casque. Claire s’approche et lui tapote l’épaule. Jean arrache brusquement son écouteur. — Quoi encore ?! — Je te demande si tu as touché la paie. — Une partie. Cinq cents euros. — Cinq cents ? — Claire est désemparée. — Jean, on doit quinze cents, sans compter les charges. Tu avais promis de donner tout ce que tu pouvais. — Retard, — marmonne-t-il, toujours rivé à son écran. — Le patron dit que le reste sera la semaine prochaine. Et puis, fiche-moi la paix. Tu me déranges dans mes trucs importants ! — Et ta sortie paintball samedi, tu la payes comment ? — demande-t-elle doucement. — Ça ne coûte pas rien, non plus… Jean se retourne : — Je bosse en 4/3 ! J’ai droit à souffler, non ? Je suis un mec, ou pas ? Faut bien que je relâche la pression ! Tu râles tout le temps, y a du bordel dans l’appart, la gamine gueule. Donne-moi une heure de calme ! Claire sort sans répondre. Contredire serait vain. Elle sait bien que la « partie du salaire » a filé dans un nouvel accessoire pour son avatar ou en dons sur sa partie en ligne. Tard le soir, après avoir enfin couché leur fille, Claire se dirige vers la cuisine. Elle a faim, mais le frigo est vide. La veille, elle a acheté un kilo de pommes et quelques bananes – pour grignoter entre deux corvées. La corbeille est déjà vide – des trognons et des peaux de banane traînent à côté. Jean débarque, se grattant le ventre. — Y a du thé ? Ou je vais encore boire de l’eau chaude ? — Tu as déjà mangé tous les fruits ? — Ouais, pourquoi ? — Jean, je les ai achetés hier. Un kilo ! Je n’en ai même pas eu un seul. On n’a pas d’argent, tu comprends ? Je ne peux pas en acheter tous les jours. — Oh, voilà que ça recommence, — il lève les yeux au ciel. — Arrête tes caprices de bourgeoise. Tu en rachèteras demain, c’est pas la mort. Je dois crever la dalle, sous prétexte qu’on n’a pas de thunes ? Si t’as pas d’argent pour la bouffe, t’as qu’à mieux gérer le budget. — J’ai du mal à boucler le budget ? — La voix de Claire tremble. — Tu me donnes assez, toi ? Je suis en congé maternité, Jean, et même ton salaire ne suffit pas pour les crédits ! — Ben va bosser, si tu te crois plus maligne ! — crie-t-il. — Au lieu de squatter à la maison à te plaindre. Je fatigue aussi, figure-toi. C’est probablement la goutte de trop. Elle a soudain compris qu’elle ne pouvait plus compter sur lui. Au moins, il fallait qu’elle prenne sa fille en charge toute seule. *** Une semaine plus tard, elle retourne travailler. Des nuits à l’entrepôt de tri, rythme cinq nuits pour deux jours de pause. C’est l’enfer, mais l’enfer, au moins, ça paye. Sa vie devient un marathon. Le jour, Claire s’occupe de sa fille, fait la lessive, le ménage, la cuisine. Sa fille dort quarante minutes, juste le temps d’un court plongeon sur le canapé. Le soir, Jean rentre, dîne ce qu’elle a préparé, puis file sur son ordinateur. Claire couche la petite et part travailler. — Tu vas où, maman ? — lance-t-il parfois, sans la regarder. — Encore job d’esclave ? — Pour gagner de quoi acheter tes pommes, — réplique-t-elle sèchement. Au matin, elle revient, Jean dort encore ou part déjà bosser. Il est tout content de voir Claire : réclame de l’argent pour le déjeuner ou son ticket de métro. Un jour, après une nuit à porter des caisses, Claire s’effondre sur le lit. — Jean, — murmure-t-elle en se glissant sous la couette. — S’il te plaît, occupe-toi de la petite. Emmène-la au parc. Je n’ai pas dormi de la nuit, j’ai besoin de trois heures. — Je bosse aussi, moi, — crie-t-il de l’ordi. — C’est mon jour de repos, là. Je veux déstresser. Débrouille-toi ! T’as qu’à lui mettre des dessins animés ! Et dors, si t’arrives ! Au bout d’une demi-heure, Claire comprend qu’elle ne pourra pas dormir. Jean crie dans son micro : « Prends la gauche ! Couvre-moi ! »… La petite tape sa poupée sur le parquet. Claire, chancelante de fatigue, prend la fillette pour lui préparer une bouillie. Grâce à son salaire, elle comble enfin certains trous dans le budget. Jean l’a vite remarqué. Il s’achète un nouvel accessoire pour son jeu ; quand Claire lui demande pour la nourriture, il déclare que son salaire à elle est un budget commun. Claire s’énerve. — Quand je voulais juste dormir un peu, c’était mes problèmes. Quand je te demandais de ne pas tout baffrer, c’était des caprices. Et maintenant, nos sous c’est pour deux ? — Tu chipotes ! — grogne Jean. — J’ai acheté un truc, j’en ai droit. — Évidemment. Le lendemain, Claire ouvre un nouveau compte bancaire. Une semaine après, elle s’achète enfin un jeans neuf – une première en trois ans, et un kit de cubes pour sa fille. Elle cache du chocolat dans son armoire, rien que pour elle. Ce soir-là, Jean fouille dans le frigo et ne trouve que de la soupe et un pack de yaourt pour bébé. — C’est où, la vraie bouffe ? — il hurle depuis la cuisine. — Et la viande ? Y a au moins des raviolis ? Claire, installée dans son fauteuil à lire, répond calmement : — J’en sais rien. T’as qu’à t’en acheter et cuisiner. — Comment ça ? J’ai plus un rond, tout est passé dans le découvert, pour rattraper le crédit. T’as bien été payée hier ? — Oui. Et j’ai dépensé. — Pour quoi ?! — Pour moi. Pour notre fille. Pour ma part du crédit. — T’es folle ou quoi ?! — il vocifère. — On forme une famille ! Quel budget séparé ? — Ouais, Jean. Tu dis que tu bosses et que tu te tapes tout. Moi aussi. Chacun pour soi, maintenant. J’en ai marre de porter un ado sur mon dos. Jean est sidéré. Il essaie de la faire culpabiliser, de l’accuser d’être vénale, qu’elle a « pris la grosse tête », depuis qu’elle a un peu d’argent. Claire reste calme. Ses cris ne pèsent plus lourd : elle n’en dépend plus. Un mois plus tard, Jean trouve un nouveau boulot. Quand on veut, on trouve un poste qui paye dans les temps et même mieux. Mais ce n’est pas plus facile pour autant. *** Le vendredi matin commence par des coups. Jean prépare ses affaires pour aller bosser. — Il est où, la lessive ? — hurle-t-il depuis la salle de bains. — Finie, — répond Claire de la cuisine en remuant la bouillie. — Je lave mon bleu comment, alors ? — Achète de la lessive et lave-le. — Tu te fiches de moi ? — il déboule dans l’entrée, à moitié habillé. — Je te file pas un centime ! Tu m’as lâché quand j’étais au fond du gouffre ! Tu as tout séparé ! Plus rien de moi, tu piges ? — Pas besoin, — Claire éteint la gazinière et le fixe. — Jean, tu vis ici. Tu utilises le savon, la lessive, mais c’est à moi d’acheter ? Tu rigoles ? — Parce que t’es ma femme ! — il la pointe du doigt. — Tu te comportes comme une coloc’. Si tu prends les choses comme ça, compte pas sur moi pour t’aider. — Tu m’as déjà aidée, toi, une seule fois ? — interroge-t-elle calmement. — Quand j’étais malade, qui t’as préparé ton dîner ? Ou après une nuit blanche, qui s’occupait de la petite ? — Arrête de tout ramener à toi ! — Il saisit sa veste. — Je pars. Que tout soit propre ce soir. Trouve-moi de la lessive. T’as sûrement de l’argent planqué ! Le soir, contre toute attente, il rentre avec trois œillets emballés dans du plastique. — Tiens, — il lui tend le bouquet. — On fait la paix ? Claire prend les fleurs. Le geste est si minable et malvenu qu’elle a envie d’en rire. — Jean, on parle ? — Plus tard, — il balaie la question. — J’ai faim. Qu’est-ce que t’as fait à manger ? Il file à la cuisine, fouille dans les casseroles – rien. — Sérieux ? — il se retourne, furieux. — Je rentre du boulot ! Je suis un homme, je veux MANGER ! — Il y a des raviolis au supermarché. Et de la lessive aussi, — répond Claire calmement. — Tu te prends pour qui ? — il s’approche d’elle. — Tu vas me rééduquer, c’est ça ? Tu joues les rebelles ? Moi je ramène de l’argent ! Il balance cinq billets froissés sur la table. — Voilà ! Cinq cents euros ! Achète à manger et prépare un bon dîner ! Et lave mes fringues ! Claire regarde l’argent, puis Jean. — Ce n’est pas une question d’argent, Jean. — C’est quoi alors ? Tu te prends pour une princesse ? Regarde, j’vais à la douche. Après, je mange ce qui reste. Et cette nuit… — il ricane lourdement et tente de lui attraper la taille. — Faudra bien t’acquitter de ton « devoir conjugal ». T’as oublié qui est le patron ici ? Claire se dérobe, une grimace de dégoût sur le visage. — Ne me touche pas. — Quoi ? — il reste sans voix. — T’es ma femme, oui ou non ? — Je ne te dois rien, Jean. Ni argent, ni dîner, ni… ça. — Tu te crois tout permis ? — il la domine de toute sa hauteur. — Moi je bosse, je me tue à la tâche, et toi tu fais la grève ? Fais gaffe ! J’en trouverai vite une plus docile. — Vas-y, — lâche Claire. — Trouve-la, tout de suite même. — Quoi ? — Prends tes affaires, Jean. Pars. Il s’arrête. — Tu me vires ? De chez moi ? — L’appartement est à crédit. C’est moi qui paie. Pas un centime de toi depuis six mois. — J’ai payé ! Avant, j’ai payé ! — Jean, pars. Je suis sérieuse. Je ne veux plus vivre ainsi. Je ne veux pas être ta maman, ta bonne ni ton banquier. Je n’en peux plus. — Mais qui voudrait de toi ?! — il crache, furieux. — Vieille, avec un mioche ! Et tu crois que je vais ramper ? Tu reviendras à genoux ! Dans une semaine tu implores mon retour ! — Non, — Claire secoue la tête. — Je ne reviendrai pas. Il s’agite dans l’appart’, balance ses affaires dans un sac de sport, hurle : — Tu vas le regretter ! Sans moi, t’es personne ! Claire l’observe, impassible. Qu’il parte, enfin. Retrouver la paix… qu’elle fatigue… *** Claire demande le divorce. Jean est retiré du crédit, puisqu’il n’a pas payé un euro depuis longtemps. Pourquoi se compliquer la vie ? Il retourne chez maman, où tout est prêt à l’accueillir. Il verse une pension, symbolique – il rechigne à sortir un sou pour sa fille. Claire ne regrette rien. C’est peut-être dur, mais elle est enfin libre.