Trop Tard pour Récupérer le Temps

Trop tard

Léa sort du cabinet de la gynécologue complètement abasourdie. En déroulant le formulaire, elle relit une fois de plus : «Grossesse de 7 à 8semaines». «Comment estce possible? Pourquoi naije rien senti?» se ditelle en marchant vers sa voiture. «Aije oublié de prendre la pilule? Et maintenant? Accoucher? Jai déjà quarantetrois ans, cest improbable»

Elle rentre à son appartement, perdue dans ses pensées. Au feu rouge, elle ne remarque même pas que les voitures redémarrent, jusquà ce que le conducteur derrière elle klaxonne bruyamment. Une fois chez elle, elle sattelle aux tâches ménagères pour ne pas ruminer.

Après le déjeuner, Manon fait un saut impromptu pour voir sa mère et partager les dernières nouvelles.

Maman, jai une surprise! sexclamet-elle en sinstallant à la table de la cuisine.

Allez, raconte, ne me fais pas languir, réplique Léa, les yeux brillants de curiosité.

Maman, Alex ma demandé en mariage! annonce la fille, rayonnante. Et jai accepté!

Ma petite, toutes mes félicitations! sémousse Léa, en serrant Manon dans ses bras. Le futur époux est intelligent, ambitieux, équilibré, un jeune homme de vingtcinq ans qui gagne bien sa vie et vit déjà loin de ses parents. Manon et Alex sortent depuis presque trois ans ; Léa a vu maintes fois que leurs intentions sont sérieuses.

Alors, le mariage, cest quand? demande Léa en versant le thé chaud.

Je ne sais pas encore, hausse les épaules la fille. On na pas encore fixé la date, probablement lété prochain.

Et le père? insiste la mère, le regard perçant.

Je ne sais pas, répond Manon, lair maussade. Franchement, je nai même pas envie den parler

Ce nest pas bien, réprimande Léa. Il taime, même sil ta blessée. Ce nest pas une raison pour rompre tout contact. Je lai pardonné, faistoi pareil, et invitele au mariage!

Maman, comment peuxtu être si douce? semporte soudain Manon. Il ta quittée pour une autre, il lui a menti pendant un an avec sa secrétaire! Comment peuxtu lui pardonner?

Nous avons vécu vingtdeux ans ensemble, élevé une fille brillante et belle. Ce furent des années heureuses, je suis reconnaissante à ton père. Mais il a aimé une autre. Le cœur nobéit pas, tente dexpliquer Léa. Que voulaisje faire? Créer une scène, garder une rancune, haïr toute sa vie? Cest absurde, nestce pas?

Non, maman, je ne comprends pas, secoue la tête Manon. Si Alex me faisait ça, je je ne sais même pas ce que je ferais!

Léa ne discute plus avec sa fille ; lémotion de Manon est trop vive pour être apaisée. Elle retourne à la cuisine, lave la vaisselle, sort de la glacière la viande pour le dîner, tout en tournant en boucle la pensée de sa grossesse inattendue. Accoucher à son âge, sans mari, la terrifie, mais lidée de redevenir mère, de prendre soin dun petit être, la séduit.

Elle descend du grenier un album de photos denfance de Manman. Elle revit les moments : la petite en salopette, souriante sur les genoux de sa grandmère ; plus tard, en robe fleurie devant lentrée du parc municipal, le jour où elle sest cassée le genou sur une balançoire, laissant une fine cicatrice. À lécole, premièreclasse, avec un beau bouquet, aux côtés de Sébastien, son père, tout sérieux. Léa se rappelle son propre look de lépoque, costume pantalon clair, sandales à talons, frange audelà des sourcils une mode qui la fait sourire.

Dans la classe de CE2, Manon joue la Bouffette au spectacle de fin dannée. Léa, nayant rien trouvé de convenable en boutique, a cousu ellemême un costume scintillant : robe argentée et manteau de fourrure de lapin. Trois nuits passées à la machine à coudre, un résultat éclatant. Une autre photo les montre tous les trois Léa, Sébastien et Manon sur une plage de la Côte dAzur, bronzés et heureux.

Léa ressent alors une profonde tristesse. Elle croyait avoir la famille la plus soudée du monde. Autrefois, elle et Sébastien se promettaient léternité, partageaient projets et rêves. Les années passent, Manon grandit, couronne ses parents de succès. Sébastien progresse dans sa carrière, la famille senrichit : maison terminée, voiture achetée, voyages fréquents. Léa ouvre un atelier de robes de mariée, réalise un rêve de longue date. Tout semblait stable, jusquà ce que les grossesses échouent : un premier avortement, puis un deuxième arrêt à quatorze semaines à cause de graves malformations. Elle décide alors de ne plus tenter.

En repensant à ces jours lointains, Léa voit lironie de sa situation actuelle. Autrefois, elle avait tout : jeunesse, mari aimant, sécurité, désir de nouveau bébé. Maintenant, le doute sinstalle, la grossesse imprévue apparaît comme une moquerie du destin.

Lorsque Sébastien annonce son départ, ce nest pas une surprise. Léa sent depuis longtemps la présence dune autre femme dans sa vie. Dabord, elle panique, lance une campagne pour le récupérer, même en organisant des séances de séduction à domicile. Sébastien refuse catégoriquement daller voir un conseiller conjugal, qualifiant lidée de «perdre mon temps». Elle lit des forums de femmes, essaye tout, du dialogue intime aux stripteases, mais rien ny fait. Il part, demande le divorce, et Léa comprend que cest la fin. Leur conversation finale est lourde, elle ne retrouve plus la voix.

Elle ne saisit jamais ce que Sébastien a trouvé chez Océane, sa secrétaire : jeune, légèrement plus âgée que Manon, lèvres augmentées, cils de poupée, décolleté plongeant. Léa lavait suppliée de la remplacer, mais Sébastien rétorque:

Lara, tant quelle sait faire son travail, cest tout. Je nai pas le temps de recruter, lentreprise a déjà assez de problèmes.

Léa sait quOcéane nest pas la perle rare que son mari prétend. Plus tard, elle découvre que ses soupçons étaient justes: il la troqua contre une poupée de silicone, brisant des années damour.

Séparée, Léa vit dans le petit deuxpièces que Sébastien lui a laissé, tandis que lui sinstalle avec Océane dans une maison de campagne. Cette idée la rend furieuse : lendroit où ils vivaient, où leurs souvenirs denfance se sont tissés, est maintenant partagé avec une étrangère. Elle a accepté ce compromis pour rester proche de son travail et de la location de Manon et Alex à proximité, mais le malaise persiste.

Le lendemain, weekend, Léa rend visite à Nadine, son amie de longue date depuis la maternelle. Nadine laccueille, dépose une bouteille de cognac sur la table.

Allez, Léa, on trinque à cinquante grammes, jai préparé de la viande à accompagner le cognac, ditelle en sortant les verres.

Merci, Nadine, mais je ne bois pas, répond Léa. Je suis enceinte.

Nadine, surprise, sassoit.

Alors, vous avez fini avec Sébastien? Ou vous avez déjà un autre amant? ricanet-elle.

Quel amant! Ce bébé vient de Sébastien, un soir il y a deux mois: bougies, vin, dentelle Il na pas pu résister, explique Léa en touchant son ventre.

Ma fille, cest fou! Vous pensez à quoi? secoue la tête Nadine. À quarantecinq ans, accoucher, subvenir aux besoins dun enfant seul Cest un vrai calvaire, à moins de réclamer la pension alimentaire. Vous avez pensé à ça? Votre fille se mariera bientôt, vous aurez des petitsenfants Honnêtement, je ne me lancerais pas à votre place.

Peutêtre que vous avez raison, cest trop tard, murmure Léa, songeuse.

Après leurs adieux, Léa se rend chez Manon.

Maman, salut! sexcite la fille. Tu veux du café?

Non, Manon, je nai pas envie. Jai besoin de te parler. Alex estil à la maison? demande Léa, voulant être seule.

Il est chez ses parents, il aide à des travaux, répond Manon.

Léa, le cœur battant, lui parle de la grossesse.

Maman, tu veux vraiment cet enfant? interroge Manon.

Oui, très répond Léa doucement, mais jai peur

Questce que le médecin dit? demande la fille.

Tout va bien, le bébé se développe normalement. Jai perdu deux enfants quand jétais plus jeune, on na jamais su pourquoi. Les médecins nétaient pas très compétents, alors jai peur de revivre ça, surtout à mon âge, on dit que cest risqué, que le bébé pourrait avoir des problèmes. Jai lu des horreurs sur internet, cest flippant, confie Léa.

Maman, écoute, il faut que tu fasses des examens approfondis, ton bienêtre passe avant tout. Aujourdhui, de nombreuses femmes accouchent après quarante, ce nest plus une exception. Si la santé le permet, pourquoi pas? conseille Manon.

Oui, je comprends, acquiesce Léa. Peutêtre que je devrais essayer

La décision tappartient, personne dautre. Mais sache que Alex et moi te soutiendrons, daccord? conclut Manon. Tu en parleras à ton père?

Non, je ne veux pas, répond Léa.

Le dialogue avec sa fille lui redonne du courage. Les examens médicaux ne révèlent aucun problème, elle décide de garder lenfant. Elle se demande si elle doit en parler à Sébastien, mais elle nen a plus besoin. Ils ne se sont vus que deux fois depuis le divorce, quand il est passé récupérer quelques affaires. Six mois plus tard, il apparaît soudain dans son atelier.

Lara, je viens récupérer les papiers de la maison, ils sont chez toi, ditil, évitant le regard sur son ventre arrondi.

Je les ai changés, répond Léa calmement. Tu pensais pouvoir revenir quand tu voulais? Nous en avons fini depuis longtemps, je nai plus aucun document.

Tu ne perds pas de temps, alors? Tu tes mariée? ricanet-il.

Non, Séb, je ne me suis pas mariée et je nai aucune intention, rétorque-t-elle. Jai du travail, je nai pas le temps de discuter, désolé.

Sé­bastien séloigne, mais il ne peut sempêcher de penser à son ancienne épouse, imaginant son âge de grossesse, se demandant comment elle a pu accepter un autre homme.

Dans le bureau, Océane entre, agitant les hanches.

Chéri, je suis affamée, on va au restaurant? lancetelle, sasseyant au bord du bureau.

Pas maintenant, je suis occupé, répond Sébastien, distrait.

Allez, je veux y aller tout de suite! sindigne Océane.

Va seule si tu le souhaites, répondil, avant de retourner à son ordinateur, lesprit loin des chiffres.

Le jour de la sortie de lhôpital, Manon, Alex, Nadine et quelques employées de latelier attendent Léa. Alex prend le bébé dans un élégant paquet bleu.

Mon Dieu, il est tout petit! Cest effrayant de le tenir, sexclametil, le berçant doucement.

Il est adorable, comme un petit ange, sourit Manon. Il me ressemble, non, maman?

Exactement, ma chérie! répond Léa en riant.

De retour à la maison, Léa découvre que Manon et Alex ont décoré une pièce en chambre denfant : guirlandes colorées, ballons, et un grand panneau «Joyeux anniversaire, Dorian!» (elle a choisi ce prénom pour son fils). Le bébé naît en bonne santé, Léa se sent pleine dénergie. Les journées sécoulent entre soins et câlins. Manon passe souvent, joue avec Dorian ou le promène au parc, laissant Léa se reposer.

Voilà, ma petite, cest comme un entraînement à la maternité! plaisante Léa, voyant Manon gérer le petit frère. Un jour ce sera ton tour, et tu sauras tout!

Jadore ça! répond Manon, un clin dœil à Alex.

Quelques mois plus tard, on sonne à la porte. Sébastien se tient là, un bouquet de roses à la main.

Bonjour Léa, ditil, tendant les fleurs que Léa ne prend pas.

Bonjour Sébastien. Que vienstu faire? demandeelle, les bras croisés.

Je sais tout, Dorian est mon fils. Nadege, ton amie, men a parlé.

Même si cest vrai, questce que ça change maintenant? réplique Léa.

Pardonnemoi, je suis un idiot. Jai réalisé mon erreur, je veux être présent pour notre fils. Veuxtu que je revienne? imploretil, le regard plein de remords.

Léa se souvient dun vieux proverbe : «Qui trahit une fois trahira toujours». Elle répond fermement :

Non, Sébastien, il est trop tard. Ne reviens plus.

Je veux voir mon fils! Ouvre, je veux le regarder! crietil.

Il revient plusieurs fois, tente de lintercepter lorsquelle promène la poussette, supplie le pardon, mais Léa reste inflexible. Au mariage de Manon et Alex, Sébastien nest présent que brièvement, offrant une importante somme deuros en cadeau avant de repartir.

Plus tard, elle apprend que Sébastien sest marié à Océane, mais le mariage na duré que quelques mois avant quelle ne le quitte pour un autre.

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Trop Tard pour Récupérer le Temps
Nathalie n’en croyait pas ses yeux : son mari, son unique soutien, celui qu’elle aimait et considérait comme son pilier, lui a dit aujourd’hui : « Je ne t’aime plus. » Sous le choc, elle est restée figée tandis qu’il s’affairait à faire ses valises. Comme si cela ne suffisait pas, son père est décédé il y a peu, sa mère, effondrée, et sa sœur, devenue handicapée à 18 ans après un grave accident, vivent dans une ville voisine ; son fils vient d’entrer au CP, son entreprise a fermé ses portes en juin et la voilà désormais au chômage. Et maintenant, elle doit aussi se battre seule. Nathalie s’effondre en larmes, désemparée : « Mon Dieu, que faire ? Comment vivre ? Oh, Alexis ! Il faut que je file le chercher à l’école ! » Les devoirs quotidiens l’obligent à avancer. « Maman, tu as pleuré ? – Non, Alexis, non. – Tu pleures pour papi ? Maman, il me manque tellement ! – À moi aussi, mon chéri. Mais nous devons être forts, papi l’a toujours été. Il est bien maintenant, là-haut auprès du Bon Dieu, il ne souffre plus, il a enfin son repos bien mérité. – Et papa, où est-il ? – Papa ? Il est sûrement en déplacement professionnel. Et l’école, ça va ? » Il faut continuer. Il ne l’aime plus ? On n’y peut rien. Nathalie passe en revue sa vie : toute sa formation ne lui sert à rien, les aides au chômage sont dérisoires, personne ne s’intéresse à son parcours. Que s’est-il donc passé pour que cet homme, autrefois si attentionné, devienne en un instant un étranger ? Son quotidien ne tient plus qu’à un fil : le petit logis dont la maison n’est pas achevée, une pièce habitable, une toiture au-dessus de la tête. Elle cherche désespérément du travail, sans succès, entre les contraintes du CP d’Alexis et sa solitude. Le soir, son parrain Romain l’appelle : « Nath, ton mari n’est pas revenu ? Tu accepterais un poste de magasinier ? C’est avec des horaires aménagés pour aller chercher ton fils ou organiser la garderie. Salaire modeste, 25. Mais mieux que rien. Demain, on vous amène des pommes de terre, des oignons et un poulet. – Romain, j’ai mes poules, elles nous nourrissent, elles pondent. – Alors laisse-les pondre, pas question de les tuer ! – Merci. Et Galina ? – Elle tient le coup, c’est une battante. » Toujours ainsi, fidèle et discret, avec une femme courageuse sous chimio. Nathalie se dit : une chance de survivre. Merci mon Dieu et merci le parrain. Au travail, elle trouve le temps de se retirer, de réfléchir, de pleurer. Les jours, les semaines, les mois passent. Au bout d’un an, Nathalie se surprend à avoir faim, à dormir, à rire des progrès de son fils. Mais la douleur du départ de son mari revient lorsqu’il prend Alexis pour le week-end. Elle ne l’en empêche pas : les enfants n’y sont pour rien. Elle aurait voulu demander ce qui n’allait pas, tout en sachant qu’une nouvelle passion avait éclaté chez lui. Elle repense à cette réplique de film : « L’amour dure jusqu’au premier virage, ensuite la vie commence. » Pour elle, amour et vie ont toujours été liés. Et pour lui ? Cette année, l’automne ressemble à un été prolongé : doux, verdoyant, plein de voix d’enfants dans la rue, d’asters et de chrysanthèmes dans le jardin. Le jour où Nathalie croise le regard insistant de Michel, il ne diffère des autres que par la lumière du soleil, une musique plus forte venant de la fenêtre voisine, ou ce frisson du destin qui rapproche deux solitudes : « Mademoiselle, laissez-moi vous aider, ce n’est pas raisonnable de porter tant de choses ! – J’en ai l’habitude. – C’est triste qu’une telle beauté soit habituée à porter des charges. – Vous aidez toutes les jolies femmes ? Vous patrouillez devant le magasin ? – Oui, et j’attendais de voir LA jolie femme. Enfin ! » Impossible de ne pas rire aux éclats. Et ils rient, les larmes aux yeux. « Michel, » se présente-t-il joyeux. « Nathalie. – Comme dans la chanson “Nathalie, Nathalie, femme d’un autre…” – Je ne connais pas. – Eh bien, chance ! Vous êtes libre ? Tout le monde est devenu fou ou aveugle ? – Vous avez de l’humour, c’est bien… et du sérieux ? – Autant. Nath, allons au cinéma ce soir, discutons… – Impossible, je dois aller chercher mon fils à la garderie. – Attendez… vous avez un fils ? On vous donne vingt ans ! – J’en ai trente-cinq. – Moi aussi ! Coïncidence… mais j’aurais cru que vous étiez bien plus jeune. – Maintenant ? – Je réalise… Tous les hommes rêvent d’avoir un fils… mais le papa ? – Je préfère ne pas en parler… – Compris. Un jour libre ? On ira au cinéma avec votre fils, séance enfants. – Les week-ends, Alexis voit son père… – Nathalie, je ne veux pas vous brusquer. Si vous avez un moment, appelez-moi. Voici ma carte : je suis médecin, pédiatre-hématologue. – Voilà qui est sérieux ! – Plus que la chasse aux belles femmes ! – Je vous appellerai, Michel, vraiment. – Je vous attends. » Cet automne est un vrai cadeau, tout en lumière dorée, foisonnant de couleurs et de douceur, de rires et de parcs, de tendresse retrouvée, le passé guéri dans la danse des feuilles sous le soleil. Ils s’apprivoisent doucement, et au bout d’un mois et demi, c’est Nathalie qui lance timidement : « On boit un thé ? » « Nathalie, ne sois pas vexée, je préfère ne pas venir chez toi, c’est trop précieux ce moment pour moi, laisse-moi prendre soin de ça. Tu me fais confiance ? » Viennent le week-end, la virée dans une petite maison façon château, louée en réserve, où Nathalie ne voit que les yeux bruns de son homme, et plonge dans ses bras. Elle découvre un bonheur insoupçonné : « Michel, où suis-je, que m’arrive-t-il ? J’ai l’impression de mourir d’amour… Comment ai-je pu vivre sans toi ? Que je suis heureuse avec toi… – Tu es si belle… je suis si heureux ! » Peu à peu, ils ne supportent plus la séparation. « Nathalie, épouse-moi. – Michel, j’ai mon divorce à la fin du mois… – Et aussitôt le mariage ! Je ne veux pas qu’on me vole ma femme… – Ma vie est à moi, pas à n’importe qui. J’ai un homme que j’aime. Promets-moi, pas de cérémonies, juste la signature et tu m’emmènes dans notre château, là où je suis déjà ta femme pour toujours. – Comme tu veux, mon amour. » Romain et Galina sont les seuls témoins de leur union, la maman et la sœur envoient une chaleureuse télégramme de félicitations. Rapidement, ils s’installent dans un deux-pièces rénové à leur goût, surtout la chambre d’Alexis, pensée avec soin par Michel. Le petit les connaît, mais reste distant : pour lui, le duo papa-maman est sacré. « Nathalie, ne panique pas, mieux vaut faire une prise de sang à Alexis, il me paraît bien pâle. – Il est juste très affecté par notre divorce… Tu sais, pour un enfant c’est parfois plus dur que la mort d’un parent… – Je sais, j’ai vécu ça enfant, c’est un tsunami… Mais la prise de sang, on la fait, n’est-ce pas Alexis ? » Ce jour-là, Michel rentre tête basse : Nathalie comprend. « Ne t’en fais pas, ma chérie. Il y a une anomalie dans le sang d’Alexis. Mon intuition n’a hélas pas failli. Je l’emmène demain. » Comme si le bonheur se payait au prix fort. Leucémie. Un mot terrible. Une autre vie commence : Nathalie prend un congé sans solde, impossible de laisser son fils affronter sans elle les piqûres et perfusions, les analyses. Elle lui tient la main : « Tiens bon, mon fils, tu es fort, tu l’as toujours été, mon allié, on n’a jamais été séparés et on le sera jamais. » Quand elle n’a plus de forces, Michel reste auprès d’Alexis. Souvent, elle ne trouve pas le sommeil, fixée au plafond. L’ex-mari réclame qu’elle quitte la maison inachevée : « Je verrai Alexis chez moi, ce sera son vrai chez lui. – Tu pourrais au moins te soucier de lui. – Je ne peux pas, je pars en déplacement. » Michel la rassure : « On gagnera notre vie. Ne t’accroche pas au passé. – C’est injuste… J’ai tout mis dans cette maison… Mais à quoi bon penser à ça maintenant ? Être radiée… – Ne pense qu’à Alexis. Je m’en occupe. J’ai toujours rêvé d’une famille… Dieu le sais, il ne vous prendra pas à moi. – Comment vont les analyses ? – On fait tout… mais c’est mauvais. » Nathalie pleure en silence. Alexis demande : « Oncle Michel, qu’est-ce que j’ai avec mon sang ? – Tu sais, il y a des navires rouges et des navires blancs. Les tiens se battent. – Qui gagne ? – Les blancs, pour l’instant. – Et après ? – Aide les rouges ! – Maman, emmène-moi loin… Je fatigue… – Nathalie, j’allais te proposer. Allons tous les trois dans notre château, la météo est bonne, profitons du bois, qu’Alexis se repose. » Le printemps fleuri leur offre son jardin. Ils se promènent, s’émerveillant devant chaque fleur, chaque brin d’herbe. Mais il y a des moments où Alexis s’arrête, concentré, figé. « Tu vas bien, mon chéri ? – Ne me dérange pas, maman. Je joue à la bataille navale. » Ce court répit fait des miracles : il redevient frais, il rosit. « Maman, papa, il est où ? – En déplacement, mon cœur. – Encore ? Bon. » Retour à la clinique, nouvelles analyses. La directrice du laboratoire débarque en personne. « Docteur Michel, où avez-vous emmené l’enfant ? – Dans la réserve, pas loin. Pourquoi ? Le sang ? – Il va très bien. Rémission. Les analyses sont bonnes. » Michel bondit dans la chambre : « Alexis, que fais-tu ? Tu vas mieux mon fils. Ne pleure pas, Nathalie, il guérit. Qu’as-tu fait ? – Papa, tu te souviens de tes navires ? À chaque bataille navale, j’ai fait gagner les rouges. »