20octobre2025
Cher journal,
Je me retrouve aujourdhui à réfléchir, le regard perdu par la fenêtre de mon petit appartement du 15e arrondissement. Le crépuscule dhiver a déjà allumé les lampes des immeubles voisins ; la lumière ou lobscurité mimporte peu. Jai bien assez de choses à méditer.
Émilie Dubois, ma sœur cadette, a tout ce quon pourrait désirer: un studio bien agencé, un poste dinfirmière à lhôpital SainteAnne, un salaire correct. Pourtant, la vie sentimentale la laisse dans le même froid que les trottoirs de la rue Oberkampf. Toutes ses camarades de lycée sont déjà mères, épouses, tandis quelle demeure seule, comme une fleur sans abeille.
Ses parents sont partis trop tôt, lun après lautre, et cest grandmère Léonie qui la élevée, en lui promettant de devenir médecin. Émilie a passé le baccalauréat, a tenté lentrée à la faculté de médecine, a échoué au concours, puis a intégré lÉcole de soins infirmiers. Elle travaille maintenant en gardeambulance, les heures défilent sans répit. Grandmère a déménagé dans une maison de banlieue afin que lon puisse enfin, elle lespère, lui offrir une véritable vie de couple, mais les choses ne se passent jamais comme prévu.
Dans son enfance, Émilie rêvait dun chat et dun chien, mais sa mère était allergique aux poils. Le jour où elle a ramené un petit chaton aux yeux brillants comme des étoiles, la mère a eu une crise dasthme. Le chaton, nommé Biscotte, a été confié à grandmère.
Après le départ des parents, un autre matou, Titou, a été trouvé près dune benne à ordures. Émilie voulait aussi un chien, mais Léonie craignait la responsabilité. Ainsi, aujourdhui, au lieu dun partenaire humain, Émilie compte cinq fidèles compagnons à poils. Le premier, Balle, était un chiot maigre, couvert de puces, qui grelottait devant le supermarché Carrefour de la Porte de Montreuil. Il a tenté de se faufiler dans le grand magasin, mais les vigiles lont repoussé. Émilie la glissé dans son sac et la ramené chez elle. Son énergie était comparable à celle dun avion de chasse, doù son surnom. Balle sest rapidement lié damitié avec Titou.
Peu après, une petite teckel nommée Mireille a été abandonnée par ses propriétaires qui déménageaient à SaintDenis. Ils lont laissée sur le trottoir, craignant quelle ne salisse leur nouveau parquet. Mireille, bien que trapue, a compris quon lavait rejetée et, pendant une semaine, a hurlé près de la porte de limmeuble. Les habitants du quartier, amoureux des chiens, ont alerté Émilie, qui la recueillie et soignée ses oreilles engourdies. Mireille, calme et réfléchie, est devenue le chien de maison idéal, presque aussi sage quune grandmère.
En hiver, Émilie a trouvé une chatte blanche, Claire, qui, après une chute glissante sur la place de la Bastille, sest réfugiée sur le radiateur du hall. Elle la nourrie de deux sandwiches au jambon et au fromage, et a accroché une note sur le mur: «Sil vous plaît, ne la chassez pas!Émilie, 15». Elle la surnommée Claudine, un prénom qui rappelle les vieilles commères du village. Claudine a rapidement imposé son autorité, veillant à la propreté du logement, patrouillant la nuit comme une petite gardienne dimmeuble.
Plus tard, Émilie a découvert dans le parc du Bois de Vincennes un petit chaton gris, Moustache, qui avait échappé à deux corbeaux affamés. Devenu adulte, il est resté discret, toujours conciliant, jamais bagarreur. Les cinq animaux vivaient en harmonie, sefforçant de ne jamais contrarier leur maîtresse.
Un jour, alors quÉmilie préparait le dîner, elle a vu Maxime Lefèvre, son fiancé, arriver avec le visage rouge de colère et donner un coup de pied involontaire à Mireille, qui avait accidentellement posé son pied sale sur ses baskets blanches. Balle, voulant protéger la petite, a reçu une violente emmanche dune laisse en cuir. Sans réfléchir, Émilie a bondi dehors, a arraché la laisse des mains de Maxime et la frappé au poignet dun revers brutal.
«Émilie, mais questce que tu fais?», a-t-il crié, stupéfait.
«Ça suffit!», aije entendu ma sœur hurler. «Tu blesses mes animaux, et tu oses me frapper?»
Maxime a ricanni, se moquant de notre «zoo». Ses paroles ont résonné dans ma tête pendant des jours. Javais cru que Maxime était mon avenir, que son charme et son argent (il travaillait à la SNCF) suffiraient à combler mon vide. Mais je navais jamais vu au-delà de son sourire enjôleur.
Un an plus tard, jai rencontré Alexandre Martin, chirurgien orthopédiste, lors dune garde de nuit à lhôpital. Dès le premier regard, un éclair a traversé mon cœur. Il ma demandé mon numéro, et nous avons commencé à sortir ensemble. Il était sérieux, discret, et surtout, il navait aucune aversion pour les animaux.
Après six mois, il ma présenté à sa sœur, Sophie, et à son mari, et nous avons rendu visite à leurs parents dans le Jura. Grandmère Léonie ma accueilli avec un plateau de fromages et de pain frais. Jai dû expliquer lexistence de mes cinq compagnons. La grandmaman, dabord réticente, a fini par accepter, à condition que je les visite chaque jour.
Le jour de notre mariage, alors que nous comptions les invités et choisissions le menu (foie gras, bouillabaisse, et millefeuilles), Alexandre a ouvert un seau de déchets dans la cuisine et, parmi les papiers, sont tombées des sachets de croquettes. «Doù ça?», mat-il demandé. Jai détourné la conversation, tandis que Balle et Mireille couraient dans la neige fraîche du parc, sous le regard amusé des passants.
Lorsque jai ouvert la porte de limmeuble, une petite troupe sest écoulée: Claudine menait le cortège, suivie de Balle, Mireille, Titou, et Moustache, tous coiffés dune écharpe rouge. Les voisins ont levé les yeux, surpris par ce défilé caninfélin. Alexandre, stupéfait, a demandé: «Ce sont tes?»
Jai baissé les yeux, couvert de honte, et jai sangloté en silence. «Oui, ils sont chez ma grandmère», aije murmuré. Il a tenté de partir, mais les animaux lont entouré, le gardant comme un garde du corps.
Finalement, Alexandre est reparti, laissant derrière lui un vide que même le plus grand des cadeaux ne pouvait combler. Jai senti mon cœur se crisper, la culpabilité menvahir. Jai réalisé que mentir sur une partie de moi-même ne ferait que briser davantage ce qui pouvait être sincère.
Quelques heures plus tard, il est revenu, les bras chargés de sacs de croquettes de qualité, un grand sourire aux lèvres. Il a présenté une petite teckel en combi rouge, nommée Nika, et une chatte rousse, nommée Maroussia, en disant: «Elles sont à Sophie, mais je peux les laisser à ta maison?»
Les années ont passé, et aujourdhui, Émilie Dubois et Alexandre Martin repensent à ces événements en riant. Qui sait ce qui aurait été différent si je navais pas eu cet «apport»? La leçon que je tire de tout cela est simple: lhonnêteté, même lorsquelle fait peur, protège les cœurs que lon aime.
Pierre.




