J’ai trouvé dans le tiroir du bureau une note : «Il sait. Enfuis-toi.»

Jai trouvé dans le tiroir du bureau une petite feuille griffonnée: « Il sait. Fuis ».
Béatrice Vasseur, pourriezvous vérifier les notices de catalogue dans le troisième tiroir? Il semble que les étudiants aient encore tout mélangé, répéta la directrice de la bibliothèque, Angélique Péron, ajustant ses lunettes du bout du nez. Et, sil vous plaît, ne restez pas trop tard ce soir. Vous travaillez déjà trop ces derniers temps.

Daccord, Angélique, je men occupe, répondit Béatrice, levant à peine les yeux de son écran. Dès que jaurai fini linventaire électronique des nouvelles acquisitions.

Angélique hocha la tête, sortit du service de catalogage, ses talons claquant sur le parquet usé. La bibliothèque municipale de Lyon occupait lancien bâtiment dun lycée du XIXᵉsiècle, avec ses hautes voûtes, ses moulures et ses planchers grinçants qui annonçaient larrivée de chaque visiteur bien avant quil ne franchisse la porte.

Béatrice était restée tard ces trois dernières semaines, non par manque de volonté, mais parce que, depuis le départ de Philippe, il avait emporté avec lui non seulement ses effets, mais aussi la chaleur qui remplissait leur petit appartement. Il ne restait plus que le silence ponctué du tictac dune vieille pendule léguée par sa grandmère.

À la bibliothèque, il y avait toujours du travail. Béatrice aimait lodeur des livres, le froissement des pages, même la poussière qui saccumulait obstinément sur les étagères supérieures malgré les efforts de la femme de ménage, madame Claudine. Elle se sentait utile, à sa place.

Béatrice, noublie pas la rencontre avec lécrivain demain, intervint Olivia, la jeune bibliothécaire du service des abonnements. Il faut préparer la petite salle et imprimer les affiches.

Je nai pas oublié, Olivia, réponditelle en souriant. Les affiches sont dans le tiroir du haut de mon bureau. Prendsles, je dois encore régler le catalogue.

Olivia sapprocha du lourd bureau en chêne, ouvrit le tiroir du haut et en sortit le dossier contenant les affiches.

Questce que cest? demandatelle en tirant un papier supplémentaire.

Quoi? rétorqua Béatrice, se tournant vers elle.

Une petite note, probablement tombée du dossier.

Olivia lui remit le papier plié en quatre. Béatrice le déplia et lut trois mots écrits dune main large: « Il sait. Fuis ». Le cœur lui fit un bond. Sa première pensée fut que cétait une plaisanterie, mais au fond, elle savait que ce nétait pas le cas. Elle repliqua soigneusement le papier et le glissa dans la poche de son cardigan.

Rien de sérieux, marmonnatelle, en faisant semblant dêtre indifférente. Probablement un étudiant qui a laissé tomber un bout de papier.

Olivia haussa les épaules et séclipsa pour suspendre les affiches.

Quand la porte se referma derrière la jeune femme, Béatrice retira à nouveau la note. « Il sait. Fuis ». Qui pouvait savoir? Pourquoi? Et qui était lauteur de ce avertissement?

Lécriture était familière, mais elle ne parvenait pas à placer la main qui lavait signée. Elle passa en revue les écritures de ses collèguesnon, ce nétait pas ça. Peutêtre Philippe? Mais pourquoi un tel message? Ils sétaient séparés calmement, sans drame. Il avait simplement dit quil ne ressentait plus la même chose et quils valait mieux rester amis. Banal, comme dans un roman bon marché.

Elle tenta de se concentrer sur son travail, mais la note revenait sans cesse à son esprit. En fin de journée, elle termina le catalogue, remit les clés au gardien et sortit dans le crépuscule doctobre, sous une bruine fine. Les réverbères se fondaient en taches jaunes dans le brouillard.

Le trajet jusquà son appartement prenait quinze minutes à pied. Dordinaire, elle aimait cette promenade: le vieux parc, la cour cosy avec ses balançoires où les enfants jouaient le jour. Ce soir, chaque ombre semblait menaçante, chaque bruit la faisait sursauter. « Il sait. Fuis ». Fuir quoi?

En entrant dans limmeuble, elle poussa un soupir de soulagement. Lieu lumineux et silencieux. Elle monta au troisième étage, ouvrit la porte de son appartement et retrouva le calme habituel: le silence, larôme de cannelle du sachet quelle avait suspendu dans lentrée pour masquer labsence de Philippe.

Elle retire ses chaussures, accroche son manteau, se dirigea vers la cuisine, mit leau à bouillir et sortit une salade du frigo. Lappétit lui manquait, mais elle devait se tenir occupée pour ne pas penser à la note.

Le téléphone sonna et elle sursauta. Lécran affichait le nom de sa mère.

Salut maman,
Bébé, comment ça va? répondit la voix inquiète de sa mère. Je sens une angoisse toute la journée. Tout va bien chez toi?

Tout va bien, mentit Béatrice. Sa mère sinquiétait déjà trop depuis la rupture, et elle navait plus besoin dautres soucis. Juste fatiguée au travail.

Tu ne viens pas ce weekend? Je prépare une tarte, tu pourras te reposer

Peutêtre, maman. On se rappelle vendredi, daccord?

Après cet appel, Béatrice se sentit plus seule que jamais. Le thé refroidit, elle navait ni envie de manger ni de regarder la télévision. Elle retrouva la petite feuille et fixa encore les trois mots. « Il sait. Fuis ».

Un coup se fit entendre à la porte. Il était déjà dix heures. Qui pouvait frapper à une heure si tardive? Elle sapprocha discrètement du judas. Sur le palier se tenait Michel Stepanov, le voisin du dessus, un vieil homme au visage ridé.

Qui êtesvous? demandatelle, prudente.

Cest moi, Michel Stepanov. Ouvrez, Béatrice.

Elle ouvrit la porte sans enlever la chaîne.

Désolé de déranger, dit le voisin, embarrassé. Jai une fuite dans une canalisation, leau ne coule pas chez vous?

Non, tout est sec, réponditelle, soulagée. Mais merci de lavertir.

Michel repartit, promettant dappeler un plombier.

Une fois le voisin parti, Béatrice se rendit compte quelle paniquait à cause dune simple farce détudiants. Son imagination avait pris le dessus, alimentée par les nombreux thrillers quelle lisait ces derniers temps.

Elle se força à se calmer et alla se coucher, mais le sommeil refusait de venir. Elle se retournait, écoutant chaque bruit. Dehors, la pluie continuait, les voitures passaient au loin, les sons habituels de la ville semblaient aujourdhui sinistres.

Le matin suivant, après un petit déjeuner rapide et un café corsé, elle se rendit à la bibliothèque. La journée sannonçait chargée: la venue de lécrivain, la mise en place de la salle, la finalisation des nouvelles acquisitions.

Leffervescence régnait déjà. Angélique distribuait les consignes, Olivia arrangeait les chaises, Claudine nettoyait les sols avec un air mécontent.

Béatrice, un homme ma demandé votre nom, précisa Claudine en passant. Grand, en manteau sombre. Jai dit que vous nétiez pas encore arrivée.

Un homme? sinterrogeatelle, surprise. Il ne sest pas présenté?

Non, il a dit quil reviendrait plus tard.

Dans la tête de Béatrice revint le mantra: « Il sait. Fuis ». Qui était cet homme? Que voulaitil? Elle tenta de garder son calme.

Elle sinstalla à son poste, mais au bout de trente minutes, on frappa à la porte.

Entrez, réponditelle sans quitter lécran.

La porte souvrit sur un grand homme en manteau noir. Son souffle était haletant. Cétait André, un ancien camarade de classe de Philippe. Ils ne sétaient rencontrés que quelques fois.

Bonjour, Béatrice, ditil en refermant la porte. Désolé de vous déranger, il faut quon parle.

De quoi? sa voix tremblait légèrement.

André jeta un coup dœil autour, comme pour sassurer quil ny avait personne dautre, puis sassit en face delle.

Cest à propos de Philippe, murmuratil. Et de vous.

Nous nous sommes séparés, réponditelle sèchement. Si vous avez une affaire avec lui, adressezvous directement à lui.

Ce nest pas à propos de la rupture. Cest beaucoup plus grave.

Il se pencha, baissant la voix.

Vous avez reçu ma note?

Béatrice sentit un frisson parcourir son dos.

Votre note? « Il sait. Fuis »? Que veutelle dire?

André jeta un regard nerveux à la porte.

Cela signifie que Philippe nest pas celui quil prétend être. Il sait que jai découvert la vérité, et il comprend que vous pourriez le savoir aussi.

Savoir quoi? demandatelle, perdue.

Ce quil fait réellement, sortitil son téléphone et montra une photo. Sur limage, Philippe parlait à un homme devant un bâtiment gris et anodin. Vous voyez cet endroit?

Béatrice secoua la tête.

Cest le siège de la société «EstInvest», la même qui a escroqué des centaines de retraités avec des promesses de rendements élevés, puis a disparu avec largent.

Et Philippe?

Il travaille dans un garage, mais cest une couverture. Il est lun des organisateurs de cette escroquerie.

Béatrice était bouche bée. Le Philippe quelle connaissait, qui aimait cuisiner le weekend et collectionner les vinyles, était-il vraiment ce type?

Pourquoi avezvous écrit « Fuis »?

Parce quil est dangereux, les yeux dAndré étaient sérieux. Quand jai commencé à poser des questions, on a commencé à me surveiller. Lhomme qui a tenté de révéler le scandale a eu «un accident».

Béatrice se souvint de ces soirées où elle avait eu limpression dêtre observée. Étaitce de la paranoïa ou une vraie surveillance?

Que doisje faire?

Partir. Au moins le temps que les choses se calment. Vous avez un endroit où aller?

Elle pensa à sa mère, qui vivait dans un petit village à trois cent kilomètres de là.

Oui, jai une destination.

Alors préparez vos affaires et partez dès aujourdhui. Je vous recontacterai quand ce sera sûr de revenir.

Après le départ dAndré, Béatrice resta assise longtemps, le regard vide. Tout semblait sorti dun roman policier, mais les photos et la note étaient réelles.

Elle alla voir Angélique.

Je dois prendre un congé urgent, des raisons familiales, demandaitelle. Puisje pourrais prendre quelques jours?

Angélique lobserva, inquiète.

Quelque chose ne va pas? Vous avez lair pâle.

Ma mère est malade, mentittelle. Je dois aller la voir.

Bien sûr, partez. La rencontre avec lécrivain se fera sans vous.

Béatrice embala rapidement lessentiel dans un sac: passeport, argent en euros, quelques vêtements. Elle appela sa mère.

Maman, jarrive ce soir, en train,

Quy atil? demandatelle, stressée.

Rien, juste le manque.

En traversant la bibliothèque, elle sarrêta devant une étagère où, dans un cadre, reposait une photo delle et Philippe au bord de la mer, souriants, bronzés. Elle la prit, scrutant le visage de lhomme avec lequel elle avait partagé quatre années.

Un coup retentit à la porte. Béatrice se figea. Le judas révéla le visage de Philippe.

Béatrice, je sais que vous êtes chez vous, ditil dune voix calme, un peu fatiguée. Ouvrez, sil vous plaît, il faut quon parle.

Elle resta silencieuse, le cœur battant.

Cest à propos dAndré, poursuivitil. Il était chez vous aujourdhui, nestce pas? Vous avez entendu parler de «EstInvest»?

Comment savaitil? Étaitil réellement surveillé?

Béatrice, écoutez, ce nest pas ce que vous croyez, imploratil. André a tout mal compris. Je peux tout expliquer.

Elle resta muette, cherchant désespérément une issue. Fuir par le balcon? Mais elle habitait au troisième étage. Appeler la police? Mais que dire à la police?

Daccord, finitelle, exaspérée. Laissez la note sous la porte. Lisezla et appelezmoi.

Philippe déposa un papier sur le sol, séloigna, ses pas sestompant dans le couloir. Béatrice le ramassa, referma la porte, et lut le message:

«Béatrice, je travaille sous couverture. Jenquête sur «EstInvest» avec la police. André est suspect. Ne le crois pas. Appellemoi, je texpliquerai tout. Philippe».

Elle relut la note deux fois. Qui croire? André, quelle connaissait à peine, ou Philippe, avec qui elle avait partagé tant dannées, mais qui paraissait cacher une partie de sa vie?

Elle sassit sur le canapé, les deux feuilles à la main: «Il sait. Fuis» et «Ne le crois pas». Elles étaient à la fois vérité et mensonge. La vie était bien plus compliquée que les romans quelle dévorait.

Elle décrocha le téléphone et composa le numéro de Marine, son ancienne amie de linspection.

Marine, désolé de te déranger, je Jai besoin daide. Tu peux vérifier ces informations?

Que se passetil? demanda Marine, inquiète.

Cest compliqué,Marine promet de tout vérifier et, en fin de compte, me rejoint dans le train vers ma mère, prête à dévoiler la vérité.

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