Véronique tenait dans sa main les résultats des analyses. Le papier était trempé de sueur. Le couloir de la consultation obstétricale était bondé.

Béatrice serrait dans le poing les résultats des analyses. Le papier était déjà trempé de sueur. Dans le couloir de la consultation de la maternité de Lyon, il était impossible de se faufiler.

Béatrice Moreau! cria linfirmière.

Béatrice se leva, franchit la porte du cabinet. Le médecin, une femme corpulente aux yeux fatigués, saisit le dossier et parcourut les pages dun regard distrait.

Asseyezvous. Elle parcourut les résultats dun air indifférent.

Tout est normal. Faites examiner votre mari.

Un frisson parcourut Béatrice. Victor? Mais il

***

Chez elle, la bellemère éminçait du chou pour la soupe au chou. Le couteau fauchait la verdure comme on affronterait un ennemi.

Alors, ma petite, quelles nouvelles? demanda Madame Valérie Dubois sans lever les yeux.

Ça va, répondit Béatrice en retirant son manteau.

Mais pourquoi alors La vieille femme leva enfin le regard, linquiétude scintillant dans ses yeux. Victor doit passer un examen.

Le couteau resta suspendu au-dessus de la planche. Madame Dubois se redressa, raide comme une corde.

Quelle absurdité! Mon fils va bien! Ce sont vos médecins qui ne comprennent rien. Avant, les femmes accouchaient sans analyses.

Béatrice sortit du salon. Sur le canapé traînaient deux chaussettes, lune bleue, lautre noire. Elle les ramassa machinalement et les jeta dans le panier à linge. En trois ans de mariage, ces chaussettes étaient devenues le symbole de leur vie: désaccordées, impossibles à assortir.

Victor rentra tard.

Quelle mine de mort? grognatil en saffalant dans le fauteuil.

Victor, il faut quon parle.

De quoi?

Elle lui tendit les papiers. Il les parcourut dun œil rapide puis les jeta sur la table.

Et alors?

Tu dois faire un examen.

Pourquoi? sélança Victor, parcourant la pièce dun pas agité. Je suis un homme en parfaite santé! Regardemoi!

Il était effectivement costaud, aux épaules larges et aux cheveux noirs épais. Mais la santé ne se mesure pas toujours à lapparence.

Sil te plaît

Assez! lançatil. Si tu ne veux pas denfants, disle! Pourquoi ces spectacles avec les médecins?

Un crissement de pantoufles arriva de la cuisine. Madame Dubois se tapissait derrière la porte, respirant si fort quon pouvait entendre chaque souffle.

Je veux des enfants plus que tout, murmura Béatrice.

Alors pourquoi nen avezvous pas? Tu caches quelque chose? Des avortements? Voilà pourquoi tu ne peux plus?

Un coup terrible la frappa. Béatrice recula.

Comment

Et comment je dois faire? Trois ans, et toujours aucun résultat! Et maintenant les médecins nous disent que il sinterrompit, les poings serrés.

La porte sentrouvra. Madame Dubois surgit comme un char:

Victor, ne lécoute pas! Cest le paresseux qui cause tout cela. Si tu travaillais plus, tu nirais plus si souvent chez les médecins.

Béatrice fixa son mari. Il se détacha vers la fenêtre.

Victor, pensestu vraiment que je

Je ne sais plus quoi penser, grondatil entre ses dents. Une chose est sûre, un homme en bonne santé ne va jamais chez le médecin.

Madame Dubois hocha la tête avec triomphe.

Cest exact, mon fils a raison. Ce nest pas le rôle dun homme daller à lhôpital.

Béatrice sentit quelque chose se rompre à lintérieur, comme une corde tendue à lextrême.

Daccord, réponditelle dune voix posée.

Le jour suivant, la guerre éclata. Madame Dubois senquit de chaque petite imperfection: le sel était à moitié renversé, la casserole non lavée, la poussière sur le buffet. Béatrice se contenta de serrer les dents.

Peutêtre ne devraistu pas rester à la maison? lançatelle, venimeuse, pendant le dîner. Trouvetoi un travail au lieu de courir après les médecins.

Victor mâchait son steak sans lever les yeux.

Je travaille, répliqua Béatrice.

Trois jours par semaine, ce nest pas un travail, cest du fainéantise.

Et mon travail dans tout ça?

Ah! Mon fils est en pleine forme, et toi, tu veux le rendre malade! Sans enfants, la faute revient toujours à la femme! Ça a toujours été ainsi!

Béatrice se leva, les jambes flageolantes.

Que se passetil? sétonna la vieille femme. Tu manges et tu tenfuis tout de suite?

Je suis fatiguée, murmuratelle.

Fatiguée! Mais de quoi? Trois jours de travail, ce nest pas une charge de dieu!

Victor leva enfin les yeux. Une lueur de pitié y brilla, mais il resta muet.

La nuit, Béatrice écoutait le ronflement du mari. Autrefois ce bruit rassurait, signe dun proche. Maintenant il irritait. Elle se demandait comment elle navait jamais vu à quel point il était obstiné.

Au matin, elle rassembla ses affaires dans un vieux sac à dos de sport: quelques robes, son linge, son trousseau de toilette.

Tu vas où? questionna Madame Dubois, une tasse à la main.

Chez ma grandmère.

Pour longtemps?

Je ne sais pas.

Victor sortit de la salle de bain, vit le sac.

Béatrice, questce que cest?

Ce que tu vois.

Tu plaisantes?

Non. Tu refuses de te faire examiner, ma mère me rend coupable de tout. Pourquoi rester ici?

Il sapprocha, baissa la voix :

Ne fais pas lidiote. Où vastu?

Chez grandmère Françoise.

Dans ce trou? Ce nest que vingt mètres!

Dans le petit espace, sans rancune.

Madame Dubois ricana :

Bien! Quil aille. Il verra comment il était bien chez la vieille.

Victor lança un regard furieux à sa mère, mais ne répliqua pas.

Béatrice prit le sac et se dirigea vers la porte.

Béatrice! appela lhomme.

Elle se retourna. Il était au milieu du hall, les cheveux mouillés, le visage détrempé.

Quand reviendrastu?

Quand jirai chez le médecin.

La porte claqua derrière elle.

Grandmère Françoise sécria à la vue de la petite fille à dos de sac :

Béatrice! Que se passetil?

Jai eu une dispute avec Victor. Je peux rester chez vous?

Bien sûr, ma chère. Ce nest pas grand; mais cest le cœur qui compte.

Lappartement était effectivement minuscule: lit, table, deux chaises, un téléviseur ancien. Mais il était propre et embaumait la vanille, la pâtisserie favorite de la grandmère.

Racontemoi, demanda la vieille femme en allumant la bouilloire.

Béatrice déversa tout. Grandmère Françoise écouta, hochant la tête.

Ah, ma fille Les hommes, toujours si fiers. Admettre un problème, cest comme accepter la mort pour eux.

Doisje attendre quil change?

Non, tu as bien fait de partir. Laissele réfléchir.

Les premiers jours furent calmes. Béatrice sinstalla sur le lit pliant du coin, aidait la vieille femme aux tâches ménagères. Victor appelait parfois, mais elle ne répondait pas.

Puis la grandmère se plaignit de douleurs à la poitrine. Lambulance lemmena à lhôpital.

Ma petite, ne ten fais pas, murmura Françoise en partant. À mon âge, on a des hauts et des bas.

À lhôpital, la vieille femme se remit. Béatrice venait chaque jour, apportait des repas, racontait les nouvelles.

Comment va ton mari? demanda un jour Françoise.

Ça ne change rien. Il a crié au téléphone à deux reprises.

Et tu as répondu?

Une fois, puis plus. Pourquoi sentêter à écouter toujours la même chose?

Peutêtre estil allé chez le médecin?

Jen doute.

Dans le couloir, les visiteurs sentassaient. Béatrice se dirigea vers la sortie et faillit se heurter à un jeune médecin aux cheveux blonds et aux yeux doux.

Pardon, sexcusatelle.

Ce nest rien. Vous cherchez qui?

Ma grandmère, dans la septième salle.

Ah, Madame Éphrosine! sourit le docteur. Une patiente remarquable. Je suis le Dr Denis Lefèvre, cardiologue.

Béatrice, enchanté, ditil. Ne vous inquiétez pas, elle sera bien prise en charge. Ce nest que lâge.

Il parlait du état de Françoise, de son traitement, tandis que Béatrice observait ses mains: doigts longs, ongles soignés, gestes assurés.

Merci pour votre attention, ditelle.

Le lendemain, le docteur revint, puis le jour daprès. Béatrice commença à arriver plus tôt, espérant le revoir.

Béatrice, le docteur sinterroge sil faut que vous veniez aujourdhui, lança Françoise avec un sourire en coin.

Sinterroge?

Oui, il veut savoir «Comment va votre petitefille?» Un gentil garçon, dailleurs, et il est célibataire.

Béatrice rougit.

Grandmère, ne dites pas de choses pareilles

Quoi? Tu es presque libre. Ce ton de Victor

Je suis mariée.

Pff!

Une semaine plus tard, le Dr Lefèvre fut transféré dans un autre service. Le dernier jour, il sapprocha delle dans le couloir.

Vous allez me manquer, ditil simplement.

Moi aussi, réponditelle.

Il lui tendit sa carte de visite.

Si vous avez besoin de quoi que ce soit ou simplement pour parler.

Béatrice la prit. Leurs doigts se touchèrent brièvement.

Merci.

Et encore il hésita. Vous êtes très belle, et aussi très triste. Jespère que cela sestompera un jour.

La grandmère sortit de lhôpital. Chez elle, elle retrouva des forces, mais Béatrice craignait encore de la laisser seule.

Victor appelait parfois, parfois elle raccrochait, parfois elle répondait. La dernière fois, il cria dans le combiné quelle se comportait comme une petite fille capricieuse. Béatrice posa le combiné et ne le reprit plus jamais.

Un mois plus tard, une inconnue lappela :

Béatrice? Cest la mère du Dr Lefèvre. Il ma donné votre numéro

Il se passe quelque chose?

Non, rien du tout! Seulement son anniversaire demain, il aimerait vous voir. Pourriezvous venir?

Béatrice hésita. Mais la grandmère, ayant entendu la conversation, agita les bras :

Allez, ma chérie! Quand astu ri pour la dernière fois?

Lanniversaire fut merveilleux. Le docteur présenta Béatrice à ses amis, était attentionné sans être envahissant. En la raccompagnant, il dit :

Jaimerais vous revoir. Daccord?

Daccord, murmuratelle.

Ils commencèrent à se fréquenter, doucement, avec précaution. Le Dr Lefèvre ne posait pas de questions indiscrètes, nexigeait aucune justification. Parfois, Béatrice passait la nuit chez lui.

Puis, limprévu survint: elle tomba enceinte.

Veuxtu mépouser? demanda le médecin lorsquelle lui annonça la nouvelle.

Bien sûr, éclata un rire heureux de sa part.

Un an plus tard, Béatrice poussait une poussette le long dune allée. Le Dr Lefèvre marchait à ses côtés, racontant une blague. Leur fils, Misha, gazouillait dans son sommeil.

Sur le même chemin, Victor et Madame Dubois arrivaient. En voyant Béatrice, ils sarrêtèrent, figés comme des statues.

Béatrice ne hâta ni ralentit le pas, la tête haute. Dans les yeux de Victor, elle lut toute la douleur, le regret, la compréhension.

Madame Dubois attrapa le bras de son fils :

Allonsy, Victor.

Mais il resta immobile, le regard fixé sur la poussette, le visage de Béatrice, le docteur. Il comprit enfin son erreur, mais il était trop tard.

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Véronique tenait dans sa main les résultats des analyses. Le papier était trempé de sueur. Le couloir de la consultation obstétricale était bondé.
Elle a trompé son mari une seule fois, avant le mariage. Il l’a traitée de grosse et a dit qu’elle ne tiendrait pas dans sa robe de mariée.