Une Joie Inattendue

Mon Dieu, jai trentehuit ans, je vis seule, toute seule. Toute ma vie je nai jamais fait de mal à personne, je nai jamais proféré un mot dur. Tout ce que jai, je lai gagné moimême: un studio à Paris, un petit jardincôtécampagne. Il serait péché de me plaindre; mes parents mont aidée tant quils ont pu, je suis la benjamine de la fratrie. Jai deux amies de longue date, je les connais depuis lenfance. On se voit rarement, elles sont mariées.

Je naime pas quand leurs maris, «sous le souffle», balancent des plaisanteries grivoises, comme sils voulaient alléger ma solitude sans que leurs épouses le sachent. Jai dû, à tour de rôle, mettre les oreilles à lécoute et expliquer que le mari de mon amie nest pas un homme pour moi. Grâce à toi, mon Dieu, ils ont compris, ils ont senti mon appel.

Après un instant de silence, Océane, les yeux remplis de mélancolie, se tourne vers la fenêtre et songe aux visages heureux qui se reflètent à travers la vitre, autant que les âmes errantes qui, comme elle, errent sans but. Puis, sadressant à la divinité, elle poursuit:

Je nai jamais rien demandé, maintenant je viens avec humilité. Donnemoi, Seigneur, ce qui ne convient pas aux hommes. Je suis lasse de la solitude. Envoiemoi une petite bête, une âme sans foyer, peutêtre un orphelin. Je suis timide, Dieu, je doute de moi. Tous pensent que je suis renfermée, que je me complique la vie, alors que je ne suis quindécise, je ne sais pas quoi dire, jai peur quon se moque de moi. Mon père me rappelait sans cesse de me garder, de ne pas le déshonorer. Je vis ainsi: ni chandelle pour Dieu, ni corne pour le diable. Aidemoi, éclairemoi, montremoi le vrai chemin. Amen.

Dimanche, au petit matin de printemps. Dans la maison den face, quelques fenêtres laissent filtrer une lueur timide. Pour la première fois, je prie sincèrement, et quand je méloigne de la petite icône, je sens deux traces humides sur mes joues, comme des larmes non versées. Je les essuie du revers de la main, je saisis deux sacs lourdslun rempli de provisions, lautre de peinture pour la clôture et dautres babioles ménagèreset je sors de mon appartement.

Mon havre de paix, cest le petit jardincôtécampagne. Là, je ne suis pas seule: je travaille, je discute avec les voisines du voisinage des récoltes à venir. Les sacs pèsent jusquau sol, heureusement que mon domicile est proche de larrêt de bus. À larrêt, personne nest là, je reste seule une bonne heure. Deux bus de campagne passent, bondés. Si un troisième passe, je rentrerai chez moi; sinon, ce nest pas le destin, cest que je resterai au jardin aujourdhui. Avec tant de monde, il sera impossible de repartir le soir, et je devrai y aller au travail le matin suivant.

Puis, miracle: un bus plein sarrête, envoie valser un homme ivre qui criait, et minvite cordialement à monter. Jexpire, je me faufile, les portes se referment difficilement, me compressant comme un accordéon, et, à bout de souffle et dodeurs, je frôle la perte de conscience.

Quarantecinq minutes dune mort clinique, puis je me retrouve à mon jardin familier. Vers quinze heures, le dos me fait malun jambon fumé derrière, un blanc comme la neige devant, et à dixhuit heures, un corps vivant qui ressemble à un cadavre. Je reviens, les jambes à demi fléchies, le dos courbé, les mains sous les genoux, le regard éteint, mais le miracle est beau! Je cligne à mon reflet dans le miroir, je saute sous la douche, je décide de mallonger devant la télévision pour récupérer une heure.

Je mendors en plein vol, à peine posé sur loreiller. Fatiguée. Je me réveille au milieu de la nuit. La télé diffuse un film indéterminé, je léteins, je règle le réveil, je remets mon peignoir et je me recouche. Mais le sommeil ne vient pas. Après une courte toilette, je me lève, je prépare mon déjeuner pour le travail.

Après deux jours de labeur, je repars, comme dhabitude, vers le jardin. En entrant dans la petite cabane, je suis stupéfiante: la bouilloire électrique est chaude, ma tasse préférée trône avec du sucre et un sachet de thé. Incrédule, je touche la tasse, je secoue la tête, je sors sur le porche et mon regard se fixe sur la clôture repeinte. Repeinte? Je ne comprends rien.

La question se pose delle-même. Qui? Peutêtre ma mère? Je mapproche, je touche la clôture dun doigt, une trace de peinture verte reste. Ce nest pas ma mère, la peinture a été appliquée tout récemment. Je ne comprends toujours pas. Au jardin voisin, le voile de la framboise révèle un foulard appartenant à la voisine, Madame Kati. Je longe le sentier étroit de mon potager, mapproche du mur voisin et crie:

Madame Kati!

Dans la petite maisonnette du voisin, une voix grave répond en chuchotant.

Cest toi, Océane? Attends, je sors.

Ah, ces charlatans! Ils nont jamais rien rangé.

La vieille, ancienne ouvrière du Syndicat des bâtisseurs, essuie les mains sur un tablier usé, sort sur le porche de sa petite chaumière.

Salut, ma petite Océane. Pourquoi tu es là si tôt? Tu nétais pas en weekend hier? Je vois que tu as rafraîchi la clôture.

Bonjour, oui, jai travaillé hier. Vous navez pas vu qui a peint ma clôture?

Ce nétait pas toi? Aucun voisin nétait là, jai dormi ici la nuit dernière. Pourquoi tant démoi? Ta mère étaitelle venue? Si oui, pourquoi nestelle pas passée chez moi? Elle vient toujours, non?

Je ne sais plus. La clôture est peinte, la bouilloire est chaude, la tasse est prête.

Attends, on va vérifier.

La vieille se dirige vers le portail de ma clôture. Nous traînons, comme des oies, entre mes platesbandes vers mon abri qui ne porte aucune trace dun homme.

Montre!

Voilà, cest tout.

Regarde, rien na disparu ni ajouté.

Juste du pain dans un sac, quelques morceaux, et maintenant il ny a plus rien.

Ah! Un lutin sest installé chez toi.

Oui! Et il a repeint la clôture, lavé le pinceau et la posé sur un vieux pot.

Ne te tourmente pas! Appelle ta mère, ou je le ferai.

Je sors mon téléphone de mon sac à main, compose le numéro de ma mère. Le téléphone sonne longtemps, puis une voix haletante répond:

Tu te lèves si tôt? Que se passetil?

Bonjour, maman. Je suis au jardin, tout va bien. Tu étaiselle hier chez moi?

Non. Nous navions rien prévu. Questce qui arrive? Jentends dans ta voix que tu as été volée? Tu nas rien à perdre.

Non, maman. Quelquun a peint ma clôture.

Que Dieu bénisse les gens qui tont aidée comme des voisins. Pourquoi être si émue? Disleur merci, et aideles si tu le peux. Tu sais, on doit aller au marché avec père pour acheter du kérosène.

Au revoir, maman, passe le bonjour à papa.

Je balance mon poids dun pied à lautre, Madame Kati, impatiente, demande:

Alors, quoi de neuf?

Ce nest pas eux. Peutêtre le grandpère Mathias? Quand je transportais la peinture, il avait menacé de venir aider. Je pensais quil plaisantait. Je vais le remercier.

Cest bien cela. Va, ma fille. Quand tu arriveras, on mangera ensemble. Jai fait de la soupe aux os, elle était délicieuse.

Je tourne autour du jardin, interrogeant chaque voisin. Personne na rien vu, personne na rien entendu. Petit à petit, les rires sélèvent, insinuant des lutins, des farfadets. En deux jours, rien dextraordinaire ne sest produit. En partant, je laisse sur la table une demiboulée de pain, deux boîtes de conserves de poisson, une boîte de ragoût et un mot: «Merci».

Le weekend suivant, je vole vers le jardin comme sur des ailes, espérant une surprise. Le miracle na pas tardé. Deux étagères sont fixées dans la cabane, le sol scintille de propreté, même les planchers sont lavés. Personne na rien vu.

Un étrange frisson de chasse menvahit; je viens à des heures diverses au jardin, les voisins organisent une garde silencieuse, je prends des congés pour traquer ce mystérieux bienfaiteur. Rien! Les platesbandes sont arrosées, les mauvaises herbes déracinées, les baies sont en bocaux, les fleurs des champs décorent le vase, la maison est toujours impeccable, même mes vieilles bottines de jardin sont réparées. La nourriture disparaît, mais dans le frigo restent des soupes et des salades préparées à partir des légumes que jai cultivés. Que faire?

Je me mets, comme la dernière folle, au centre de ma petite hutte, et je remercie à haute voix mon maître invisible. Vers la fin de lété, jen viens à donner des ordres: que, la prochaine fois que je reviendrai, il prépare tout. Je lui dis quil peut faire ce quil veut, et quau printemps je lemmènerai chez moi, car il nest pas question quil passe lhiver seul à faire la soupe. Au printemps, nous reviendrons, pour quil ne sinquiète plus. Les voisines, divorcées ou mariées, me jalousent:

Regarde, même les esprits savent écouter. Ils comprennent quune femme seule a du mal.

Je visite même la voyante, je pose une soucoupe de lait sur le perron, le chat de Madame Clémence le boit avec délectation. Lautomne arrive, la récolte est faite, la terre est labourée. Sur les conseils des voisines, à mon dernier passage je massois sur le perron, je pose devant moi une vieille chaussure dhomme, empruntée à Mathias, et je dis:

Alors, maîtresse, partons vers un nouveau lieu. Tu vivras chez moi, un petit studio, mais je pense que nous tiendrons.

Du côté gauche, une voix masculine joyeuse sélève:

Je saute, surprise, assise. Je tourne la tête, un homme en haillons, mais propres, pieds nus, cheveux noirs bouclés jusquaux épaules, yeux dun bleu céleste, serre et relâche les poings. Scène muette.

Pardon de tavoir effrayée. Honnêtement, je ne voulais pas. Tu pars avant lété prochain, alors je suis venu. Tu avais promis de memmener avec toi.

Des larmes inattendues coulent de mes yeux. Je le regarde, muette.

Je me réveille comme sortie dun songe, je crie:

Halt! Où vastu? Et, plus doucement, je rajoute:

Tu veux manger?

Un peu. Tu nes pas sortie toute la journée, je nai pas eu le temps de grignoter.

Tiens, un peu de mantı maison. Comment te ramener? Reste ici, ne ten va pas. Jirai chez Mathias, je lui demanderai une paire de souliers, ou bien Sanche ira en ville et me ramènera.

À toute vitesse, je cours vers les voisines, ne croyant pas à ce qui vient de se passer. Ça doit être un rêve. Un clochard ma aidée tout lété, et maintenant je lemmène chez moi. Une chose pareille narrive jamais.

Les années passent. En suivant lancienne habitude de tenir les mains, je me promène avec mon mari Vincent dans les allées du parc municipal au petit matin. Lautomne doré revient, ma saison préférée. Nous nous rappelons comment, il y a longtemps, nous nous sommes rencontrés de façon incroyable, comment les mots se sont perdus entre nous, partageant nos vies simples. La mienne: vous la connaissez, la sienne: il est né, a étudié, a obtenu deux diplômes, un présentiel, un à distance, sest marié, a vécu dix ans de bonheur, la crise, il a perdu son emploi, a cherché longtemps. Sa femme, devenue cheffe dentreprise, la expulsé du foyer. Dabord il a logé chez des amis, aucun mot, mais il sentait quil nétait plus utile, quil encombrait. Il a erré de jardin en jardin, volant un morceau de pain. Un jour, il ma vue, chargée de sacs, il a eu pitié, a commencé à aider, à se cacher dans le grenier de ma maison. Il craignait toujours que je le découvre et le chasse. Petit à petit, il sest habitué, voyant que je nétais pas une détective, juste une femme perdue. Il rêvait même que je le trouve. Aujourdhui, cest amusant dy repenser. Quand notre fils grandira et voudra se marier, nous lui raconterons lhistoire de nos vies.

Il est temps de rentrer, la voiture de fonction de mon mari arrive. Jusquau soir, mon cher!

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